« En ville » de Christian Oster
Un style unique et direct où la métaphore a une place de choix et qui traduit parfaitement une certaine instantanéité, et finalement « la vérité du roman ».
Ici on tente de s'exercer à écrire sur l'architecture et les livres (pour l'essentiel). Ça nous arrive aussi de parler d'art et on a quelques humeurs. On poste quelques photos ; celles qu'on aime et des paréidolies. Et c'est évidemment un blog qui rend hommage à l'immense poète et chanteur Léonard Cohen.
« En ville » de Christian Oster
Un style unique et direct où la métaphore a une place de choix et qui traduit parfaitement une certaine instantanéité, et finalement « la vérité du roman ».
Tanguy Viel évite le scabreux et le salace dans les rendez-vous entre le maire et la jeune Laura, et parvient à décrire le phénomène de la soumission avec subtilité.
Écarté de la dernière liste des Goncourt en 2021, le livre a été salué par une critique plutôt de gauche.
D’aucuns ont qualifié « La fille qui appelle » de roman « chabrolien » ; à juste titre et c’est plutôt élogieux ; tous les ingrédients chabroliens y figurent.
Jean-Paul Dubois a réuni ces chroniques dans un recueil, « L’Amérique m’inquiète », paru il y a 20 ans. C’était avant l’explosion d’internet et des réseaux sociaux, avant les ravages des opiacées et ceux du trumpisme, avant le Covid et les déroutes de l’armée américaine en Irak et en Afghanistan, avant l’effondrement des Twin Towers et les croisades du djihadisme ; c’était en fait, il y a plus d’un siècle !
On aimerait lire ses chroniques à l’encre du temps présent. Le titre du recueil serait-il alors : « L’Amérique m’angoisse » ? Probablement, bien que l’Amérique n’est certainement pas le seul sujet d’angoisse, aujourd’hui, sur cette planète.
Inutilement embrouillé et se perdant trop souvent dans des détails sans intérêts, il ne parvient pas à faire rebondir le récit en lui instillant la dose d’inattendus, de revirements et de suspens que le lecteur attend … en vain, et qui avait fait l’intérêt de l’opus qui ouvrait cette trilogie : « Terra Alta ».
Le personnage de Mattson, ce milliardaire sexuellement sadique, n’est pas suffisamment développé ; on ne sait pas grand chose des actes perpétrés dans sa résidence luxueuse et ultra protégée ; quid des autres victimes.
Javier Cercas s’est sans doute inspiré des affaires Weinstein et Espstein sans réussir à transformer ces vérités sordides en un roman palpitant.
Dommage. On est loin de « Les soldats de Salamine ».
L’auteur de l’inoubliable « Un certain Mr. Piekielny » nous invite, avec son dernier ouvrage, « L’usure du monde », à le suivre dans son road trip de 40 jours à travers l’Iran effectué fin 2022, alors que ce pays était en proie à une très vive contestation du régime sanguinaire des mollahs. Pourquoi l’Iran, pourquoi maintenant ? Francois-Henri Désérable répond : « Et si on me le demandait, (…), je raconterais la vérité, je dirais que ce voyage était prévu de longue date, et je prononcerais le nom d’un sorcier de la route : Nicolas Bouvier. »
Ce dernier a écrit un livre, « L’usage du monde », illustré par son compère, Thierry Vernet, retraçant leur périple depuis Belgrade jusqu’à Kaboul, en passant par l’Iran, effectué en 1951. Désérable va mettre ses pas, 71 ans plus tard, dans ceux des deux globe-trotters, en se limitant à l’Iran.
Bien que surveillé en tant qu’étranger, Désérable fera de formidables rencontres tout au long d’un parcours d’environ 3 000 kms et compose avec ce livre un témoignage extrêmement poignant où le courage, l’humour, l’espérance affrontent au quotidien la force brutale, la cruauté et le fanatisme.
On savait Désérable remarquable romancier, il se révèle formidable écrivain-voyageur.
Une très belle écriture. Le livre achevé, on reste longtemps encore en lien avec ce récit poignant qui ne tombe jamais dans le pathos.
On n’écrit plus de romans comme écrivait Colette. En serait-on encore capable d’ailleurs si on faisait abstraction de l’argument consistant à jeter un avis lapidaire : « c’est démodé ! » ?
La lecture du « Blé en herbe » est une félicité douce et savante. Félicité car la langue est maniée avec une virtuosité admirable comme les motifs d’une œuvre précieuse de marqueterie. Douce par la manière toujours délicate par laquelle Colette suggère les scènes d’amour. Savante par le choix précis des mots, en particulier ceux qui décrivent le paysage de cette côte cancalaise et l’atmosphère marine dans laquelle elle nous fait pénétrer.
Et puis, il y a cette tension entre les deux principaux personnages qui ne cesse de fluctuer jusqu’à son paroxysme.
Les questions de la fidélité, du mensonge, d’une certaine cruauté des sentiments, des convenances, de la passion égoïste, du passage de l’innocence à la réalité du monde adulte, de l’incompréhension, de la soumission-domination, questions intemporelles, constituent la toile de fond du roman.
L’une des phrases les plus formidables est celle-ci (« la dame en blanc » et le jeune Phil sont ensemble dans une chambre ; ils ont certainement déjà fait l’amour ; la première s’est approchée de la fenêtre et s’interroge sur cet « amour », puis revient vers son jeune amant qui la regarde « avidement ») : « Ainsi chargée, elle se hâta vers l’étroit et obscur royaume où son orgueil pouvait croire que la plainte est l’aveu de la détresse, et où les quémandeuses de sa sorte boivent l’illusion de la libéralité. »
L’Ukraine attend
Quand le ciel est sombre comme la nuit ou quand il est bleu,
L’Ukraine te ressemble, mon fils,
L’Ukraine attend, ma fille.
L’Ukraine attend les courageux, elle
veut des lions,
Inébranlables comme le roc, durs
comme le diamant,
Ceux qui ont une âme pure, un cœur
d’acier,
Jeunes, l’Ukraine vous attend.
Pas des moutons en troupeau, ni un
troupeau de veaux,
Soumis au joug d’un seigneur, sous
le claquement d’un fouet,
Mais un peuple pour qui le malheur
ne sera jamais un obstacle,
Et toujours, placera la liberté
au-dessus de tout.
À vous, aujourd’hui, de construire
cette route nouvelle,
De la rendre empruntable – pour le
meilleur et non le pire,
De rester prudent, au risque de
chuter dans l’abîme,
Et de vous assurer qu’elle vous
mène bien au temple.
Ce temple qui se dresse à la
croisée des chemins,
Sous le ciel où luit une flamme
prophétique,
Vous enseignera ce que nulle école
enseigne,
Ce que vous devez comprendre avant
que demain n’advienne.
Et au-dessus de ce temple,
l’Ukraine en habits de majesté
Sera là pour vous saluer, jeunes
d’Ukraine,
Car il vous appartient, sous la
protection de Dieu,
D’élever ce temple au plus haut.
Vous qui, des charrues, des fusées
spatiales,
Des portes des ordinateurs,
détenez les secrets,
Veillez à bâtir des alliances
indestructibles et éternelles
Comme ces éclats d’argent qui
brillent dans la terre ukrainienne.
C’est à vous, jeunes gens, sous la
protection de Dieu,
De proscrire l’horreur atomique de
Tchernobyl,
De vous tenir debout sur tous les
fronts,
Stoïques et vigilants face aux
ennemis de l’Ukraine.
Alors qu’à une heure matinale
tonne l’orage
Quand le ciel est sombre comme la
nuit, ou quand il est bleu,
L’Ukraine te ressemble, mon fils,
L’Ukraine
attend, ma fille.
Bohdan Stelmakh (1943
-) « Poèmes sur l’Ukraine »
(2004)
Traduction : Natalia Troyan (Ukr) et Claude Labbé
Karine Thul a écrit un roman qui décrit avec beaucoup de précisions le quotidien du métier d’Alma, lequel exige d’aller puiser au plus profond de sa conscience et de ses ressources physiques ; une vie partagée entre la recherche de la vérité et les assauts continus du doute ; une vie qui peut se retrouver un jour, par la faute d’une « décision », au bord du précipice.
La lecture est captivante. On sent monter le drame au fur et à mesure des chapitres, jusqu’au dénouement tragique auquel succède le « Lekh lekha du Cantique des Cantiques » : « va-t’en vers toi, va pour toi. »
Kaspar tient une petite librairie dans Berlin. Il vit avec Birgit, son grand amour, qu’il est parvenu à exfiltrer d’Allemagne de l’Est dans les années 60. Mais l’ancienne très belle étudiante des chemises bleues pour laquelle il avait eu le coup de foudre lors d’une de ses toutes premières rencontres avec des étudiants de l’Est, n’est plus qu’une femme à la dérive, alcoolique, qu’il retrouve un soir, noyée dans leur baignoire. Alors qu’ils étaient devenus des étrangers l’un à l’autre, Kaspar va découvrir, en explorant l’ordinateur de Birgit, une vie qu’elle lui avait cachée, une fille qu’elle avait eue avec un autre homme avant de le connaître, qu’elle avait abandonnée à sa naissance et qu’elle désirait maintenant revoir. Kaspar va se mettre en quête de cette enfant, la retrouver, pour découvrir qu’elle vit avec un homme radicalisé a l’extrême-droite neo-nazie dont elle partage les idées. Le couple a une fille, Stenza, que Kaspar va considérer comme sa petite-fille. Il parviendra à faire accepter au couple de recevoir chez lui l’adolescente de 14 ans dont les seuls désirs sont de revoir une ancienne amie de sa mère, féministe-punk et d’extrême-droite, et d’aller visiter le camp de Ravensbruck où a sévi Irma Grese, celle que l’on a surnommé la « Hyène d’Auschwitz » ; deux femmes qui sont pour la jeune Stenza des modèles.
Bernhard Schlink, l’auteur du magnifique « Le liseur », signe avec « La petite fille »un roman dans lequel la tendresse et l’altérité se confrontent au ressentiment et à l’intolérance. L’écriture narrative, sans fioritures ni effets de style, d’une lecture fluide, participe au réalisme des personnages. Le livre nous invite à considérer, sans les cautionner, les moteurs de la haine de l’autre aux premiers rangs desquels figurent les sentiments de relégation et de mépris, le nationalisme exacerbé, la bêtise et le complotisme, entretenus par la propagande ; moteurs que l’on retrouve aujourd’hui dans les mouvements de type QAnon ou dans le poutinisme.
La haine nourrit la haine. En face, on ne fait pas de cadeaux non plus : on décapite, on émascule, on éviscère une femme jusqu’à en extraire un fœtus, …
Mathieu Belezi ne nous épargne rien de cette sauvagerie où les instincts primaires de l’homme se déchaînent avec le sentiment d’une impunité totale alimentée par la soumission aux ordres ou à une cause supérieure (ici, la civilisation).
Du côté des colons, Dieu ou la Sainte-Mère - invoqués à tour de bras - semblent impuissants à les protéger des malheurs : une épidémie de choléra les décime, la vengeance des autochtones est impitoyable.
Impossible, au fil des lignes, de ne pas penser au conflit entre la Russie et l’Ukraine, à l’heure où les crimes de guerre commis par les troupes russes sont documentés avec précision, mettant en pleine lumière une barbarie comparable. Mais aussi, réflexion sur le fait que les guerres coloniales (en particulier) dans lesquelles les français étaient les agresseurs, ont charrié leurs torrents de sang, leurs flots d’exactions, et que nous n’en avons que très peu parlé. Comment s’ériger en juge quand nous n’avons pas jugé nos propres crimes ?
"Par art et par nature" est un essai que l'architecte Philippe Prost, Grand Prix National d'Architecture 2022, a publié en 2019, opus qui livre une partie de ses réflexions sur l'architecture militaire - dont il est l'un des plus éminents connaisseurs - et sa relation avec les préoccupations architecturales actuelles comme l'environnement, le paysage la sobriété, etc.
Prost souligne le lien étroit, la dualité, entre les artefacts et le naturel. Son essai évoque la qualité des paradoxes, des confrontations, dans la réflexion sur le projet : immobile vs mobile, défensif vs offensif, intérieur vs extérieur, etc. Les sciences de l'ingénieur ont longtemps exploré cette dialectique du paradoxe dont on peut penser qu'elle participe utilement du questionnement.
Sa définition de l'intelligence est à retenir : "Le style de l'intelligence, (...), c'est à dire une manière d'agir fondée sur la faculté de comprendre, qui définit, à mes yeux, l'art et la manière du grand ingénieur."
On peut regretter que dans cet essai la "nature" ne soit pas étendue au "vivant" dans son entièreté, dont on mesure chaque jour l'importance pour notre survie.
Gageons qu'un prochain essai s'en fera l'écho et peut-être même qu'il évoquera l'esthétique des édifices militaires dont l'une des caractéristiques premières est de relever le défi de Vitruve : Firmas, Utilitas et Venustas.
Les deux enfants sont assis sur un trottoir.
Deux signatures figurent en bas de cette composition : Lidi.a sur la robe de la petite fille et qkelo entre les pieds du garçon.
On ne le suivra pas forcément dans toutes les conditions qu’il propose d’imposer (l’oxymore est voulu) pour l’édification d’une cité idéale - laquelle requière surtout un « homme nouveau » -, pas plus que dans son éloge sans trop de nuances des vertus du passé, mais sa dénonciation de l’absurdité du consumérisme, l’obligation de revenir à des méthodes de travail moins aliénantes, à l’usage de matériaux plus sobres sur le plan énergétique et à une véritable éthique humaniste (pléonasme ?), dans une démarche libérée des effets de mode délétères, résonnent chaque jour avec plus d’intensité et de pertinence, sauf à se réfugier dans le déni ou « assumer » un cynisme mortifère.
C’est certainement un ouvrage qui mériterait une lecture critique dans les écoles d’architecture et d’ingénieurs.
Ce n’est effectivement pas parce que le fascisme n’est jamais parvenu à se fédérer en une internationale comme a pu le réussir, en son temps, le mouvement socialiste, que ce type d’organisation, à la faveur de l’impasse du néolibéralisme et des conséquences du dérèglement climatique (crises des ressources, augmentation des flux migratoires, conflits sociaux, pandémies, etc.), n’est pas susceptible d’advenir. L’installation un peu partout dans le monde de gouvernements autocratiques, dont certains témoignent de penchants non dissimulés en faveur de l’extrême-droite (Russie, Hongrie, Turquie, Inde, Émirats, Arabie Saoudite, Brésil et USA hier, Italie aujourd’hui, …), la poussée des partis d’extrême-droite partout en Europe, la désaffection des citoyens des pays démocratiques envers les institutions, sont autant de voyants inquiétants. L’alliance de la Russie et de la Chine dans l’émergence d’un contre-pouvoir à l’Occident et le messianisme de Poutine peuvent à terme former un pôle central, exemplaire pour toutes les thèses du fascisme : ultra-nationalisme, rejet des migrants, soumission à un état fort, violence envers les minorités religieuses et de genre, lois sécuritaires, etc.
Quelle alternative la gauche est-elle capable de proposer aujourd’hui ? Dans tous les cas, une union des forces constitue la condition sine qua non. Mais pour que cette union se produise, il faudra un « déclic ». Je crois pour ma part que celui-ci n’interviendra qu’à la suite d’une situation catastrophique : soit d’origine climatique (sècheresse ou tempête extrême), soit d’origine conflictuelle interne ou externe (guerre fratricide ou conflit mondial). Sachant que ces « catastrophes » sont également susceptibles de produire l’inverse : une fascisation radicale.
2022, annus horribilis s’il en est, s’achève. Déclenchement de la guerre monstrueuse en Ukraine par le dictateur Poutine, emballement du réchauffement climatique avec, en particulier, des incendies gigantesques en France et un peu partout sur la planète, répression féroce des mollahs à l’encontre de la jeunesse iranienne, menaces tangibles de conflit en Extrême-Orient entre la Chine et les Etats-Unis autour de Taïwan, rodomontades nucléaires du dictateur nord-coréen, voilà pour les événements les plus tragiques que l’on retiendra de cette année.
Côté bonnes nouvelles peut-on acter la montée du mécontentement en Chine, les manifestations en Iran (même si elles sont réprimées dans le sang), la fin de la constitution du dossier à charge contre Trump qui devrait conduire l’ex-locataire délirant de la Maison Blanche devant les tribunaux, la fin du mandat du fou d’extrême-droite, Bolsonaro, après la victoire de Lula au Brésil ?
Que nous réserve 2023 ? J’ai sélectionné 12 évènements majeurs dont l’avenir nous dira s’ils trouveront leur place dans l’histoire :
Les sculpteurs anonymes, les modèles non-moins anonymes et ces fidèles des premiers temps, imaginaient-ils que 900 ou 1000 ans plus tard, leur mémoire appartiendrait au cyber espace et que leurs fantômes viendraient hanter avec bonheur quelques lignes d’un manuscrit virtuel, sans autres enluminures que la reproduction photographique de leur espace de craintes et de prières ?
Gérald Thomassin, enfant de la Ddass, acteur célébré par un César du meilleur jeune espoir masculin en 1991, vit précisément à cette époque à Montreal-la-Cluse à quelques mètres du bureau de poste. Son addiction à la drogue et à l’alcool en a fait un marginal que tout accuse de ce meurtre, jusqu’à cet appel téléphonique en pleine nuit à son frère dans lequel il tient des propos délirants et où il se désigne comme l’auteur de cet acte.
Onze ans après les faits, alors que l’enquête n’a pu identifier le coupable mais que certains faits nouveaux conduisent la justice à convoquer Thomassin, ce dernier disparaît alors qu’il semblait avoir accepté de se rendre à la convocation de la justice. Il n’a jamais été retrouvé depuis.
Florence Aubenas livre avec « L’inconnu de la poste » une nouvelle enquête immersive, dans laquelle elle fait preuve d’un très grand talent de journaliste, mais aussi d’écrivaine.
« Le colonel pense souvent que la nature humaine se révèle dans ces instants de nudité absolue, quand l’homme est précisément dépouillé de toutes les minces couches de vernis - appelez ça l’éducation, ou la sociabilité, ou l’amour, ou l’amitié - qui recouvrent sa nature profonde, homo sanguinolis, sa nature animale, viscérale, quand l’homme n’est plus qu’une masse organique. »
Voir le monde, sa beauté comme ses horreurs, à travers les yeux d’un animal, en l’occurrence un âne, est le thème d’EO, le film du polonais Jersey Skolimowski, prix du Jury au dernier festival de Cannes.
EO est le nom d’un petit âne que l’on découvre dans un numéro de cirque, choyé par sa partenaire. Mais sa vie bascule quand le cirque est contraint, sous la pression de défenseurs des animaux, de s’en séparer. Débute alors pour EO, une vie partagée entre captivités et errances qui le transforme en observateur-philosophe des turpitudes des hommes, et plus rarement de leur dignité. Intégré dans un haras et affecté aux tâches les moins nobles, il y fera l’expérience de la « distanciation sociale » entre les chevaux - magnifiques images de ces animaux dans leurs allures et leurs plastiques d’athlètes - appartenant à la classe des nantis, et lui, relégué dans sa condition de « prolétaire ». Mais comme dans la fable du chien et du loup, il est pauvre mais libre, contrairement aux pur-sangs soumis à des exercices de musculation et de dressage. Il s’enfuira, laissant les nobles aux délices de leur cage dorée, non sans renverser au passage toute une étagère de trophées, symbole des vanités qui lui sont étrangères. Il poursuivra son « parcours initiatique », tantôt dans des camions en compagnie d’autres animaux, tantôt seul au milieu d’une forêt hostile, ou encore mascotte involontaire d’une équipe de supporters de foot autant enragés que minables, etc.
Le réalisateur multiplie les scènes en alternant de manière magistrale les plans de la caméra sur l’animal, en les accompagnant des bruits de sa respiration, de celui des sabots, de la mastication, réussissant totalement à placer le spectateur dans la peau du petit âne.
Entre ces scènes, Skolimowski (82 ans) et son directeur de la photographie ont placé des moments de pure esthétique, nous donnant à contempler des paysages sublimés où nous plongeant dans l’ivresse d’images quasi psychédéliques, le tout servi par une musique qui en accentue le caractère paisible ou dramatique.
Chaque scène du film, même celles que l’on peut trouver incongrues (celle avec Isabelle Huppert en riche belle-mère déjantée, par exemple), est matière à réflexion et on trouvera certainement dans le final, une métaphore d’une terreur humaine que l’on croyait appartenir au passé …
Juste formidable !
S’agit-il d’une revanche ? S’agit-il de pardonner ? D’une jalousie que toutes ces années ne seraient pas parvenues à effacer ? Non, curieusement, cette lettre est une preuve d’amour, teintée d’incompréhension et de regrets pour la perte physique d’une amitié forte qui liait quatre amis. C’est aussi pour Anna, une manière de lever le voile sur un secret - celui de son père qu’elle n’a jamais connu -, de rendre hommage à sa mère, de révéler à ces absents qui elle était vraiment - et en particulier son détachement, voire son rejet, de toutes formes de prétention fondée sur l’aisance matérielle -, ce qu’elle a pu ressentir de trahison de son mari et de son amie, comment elle n’a cessé d’aimer son amie : en allant seule, chaque mois, sur sa tombe, en élevant ses enfants - des jumeaux - comme s’il s’agissait des siens alors qu’elle était devenue stérile à la suite d’un avortement clandestin, en prenant soin de son mari, Georg, sans vouloir « prendre sa place », comme par devoir d’amitié.
Mais, cette lettre est certainement pour Anna le moyen de conjurer une douleur : celle d’une enfant dont les parents ne sont pas parvenus à s’aimer car le père a disparu. « Nous pardonnons à nos parents qu’ils nous oublient, à condition qu’ils s’aiment. » est la phrase qui conclue ce magnifique roman traversé par l’amour de l’autre.
Jens Chritian GRONDAHL est un auteur danois dont l’œuvre est reconnue internationalement et couronnée de nombreux prix dont l’équivalent danois du Prix Goncourt.
*la traduction du titre original est : Je suis souvent heureuse
Le 18 aout 2021, Lola Lafon, la romancière de "La Petite Communiste qui ne souriait jamais", a passé une nuit entière, seule, au musée Anne Frank d'Amsterdam, dans l'Annexe où survécut, durant deux années, 765 jours exactement, cette jeune fille de 14 ans dont le journal est mondialement connu ; cloîtrée dans 40 m2 avec ses parents, sa sœur Margot et 4 autres personnes qui les rejoignirent un peu plus tard. Seul le père, Otto Frank reviendra vivant des camps de la mort.
Pourquoi ce désir d’affronter cet espace vide ? Il s’agit d’une démarche personnelle, qu’elle ne peut pas expliquer : « ce projet d'écriture est un désir que je ne comprends pas moi-même, il me poursuit depuis qu'il s'est matérialisé, il y a quelques semaines. Une nuit d'avril, deux syllabes, que je prononce, peut-être dans mon sommeil, surgissent de l'enfance. Anne. Frank." Elle ajoute un peu plus loin : "Ma mère a été cachée, enfant pendant la guerre. Je suis juive. Mais je crois que tout ceci est sans importance, ou du moins, ça n'est pas suffisant pour expliquer ma volonté d'écrire ce texte."
Elle formule quand même une raison, liée également à son enfance : le souvenir d'un jeune cambodgien de 15 ans, rencontré par hasard à Bucarest au printemps 1976 (elle n'a que 8 ans) et avec lequel elle échangera quelques lettres alors qu'il est sur le chemin d'un exil définitif et meurtrier au Cambodge, alors aux mains des Khmers rouges.
Ce n’est qu’à la fin de la nuit, à la dernière heure, que Lola Lafon parviendra à oser pénétrer dans la chambre vide d'Anne Frank, et s’asseoir à même le sol ; "Comment marcher sur des traces sans les effacer ?"
Le livre nous fait partager certains aspects ignorés (ou oubliés ?) de la personnalité et de la vie d'Anne Frank. Il ajoute au récit de celle-ci, tout ce qu’elle n’a pas pu écrire dans son livre : le calvaire des trajets de 3 jours sans manger ni boire entassés dans des wagons à bestiaux vers les camps, l’humiliation continue, le froid, la faim, les poux, le typhus, la perte de tout espoir, l’agonie.
Il nous questionne aussi sur le besoin que certaines personnes ont d'écrire, sur la notion de "bon goût", sur le négationnisme, la peur, sur la monstruosité de l'homme tout autant que sur sa grandeur d'âme (5 personnes ont aidé les Frank durant les 2 années de l’Annexe), sur le droit à l'irrévérence, sur l'absence, ... Les mots sont justes, les phrases chargées d’une émotion comme charnelle.
En exergue, ces mots du philosophe humaniste Georges Steiner : « Les hommes sont complices de ce qui les laisse insensibles ».
Un livre magnifique.
Je ne suis pas un spécialiste du roman policier voire un inculte de cette littérature. Heureusement, j’ai une connaissance récente, ancien libraire devenu kiosquier dans un Relay H (et donc vendeur aussi de livres et pas seulement de revues ou de magazines), qui tente de m’initier à la chose. Premier conseil : « Le canard siffleur mexicain » de James Crumley que j’ai lu avec un bonheur inégal, me perdant par moment dans les personnages et les situations. Deuxième conseil : « Justice indienne » de David Heska Walbli WEIDEN (ouf !) qui donne une description des réserves indiennes et de la situation des amérindiens très interessante (même si elle est souvent désespérante), nous fait partager la culture indienne et sa proximité avec la nature et les esprits, met en scène des personnages que la vie n’a pas épargnés (en particulier le héros Virgil Wounded Horse) ou de fieffés salopards, mais prend un peu de temps pour délivrer sa dose d’adrénaline et du suspense (à partir des pages 280) ; c’est quand même un peu de ces substances que l’on recherche dans ce type de lecture, non ? Et c’est vrai que ça commence formidablement bien avec cette scène dans laquelle Virgil démolit un gros mec répugnant et violeur de gosses. Mais, on « quenouille » un peu par la suite … jusqu’à la page 285 pour être précis (le roman en comporte 375).
Je vais poursuivre mon éducation du roman noir en alternance avec des romans … comment appelle-t-on d’ailleurs les romans qui ne sont ni noirs, ni policiers, ni historiques, ni d’aventures, ni, ni ? Le roman ?
Le travail de composition à 8 mains, si l'on ajoute celles de l'ingénieur-architecte Jean-Marc Weill, concepteur technique de la remarquable façade en très fines "tiges" de béton blanc, témoigne d'une complicité fructueuse entre architecture et structure et de ce travail circulaire* dont parle Renzo Piano.
Comment ne pas citer également Paul Valery et son Eupalinos ou l'architecte et sa tripartition des édifices dans la ville : "les uns sont muets ; les autres parlent ; et d'autres enfin, qui sont les plus rares, chantent." Cet édifice compose et interprète.
Ou même encore, pour pousser la poétique un peu plus loin (dans ces temps de disgrâce, on peut s'offrir ce luxe), cette référence au temple d'Hermès, d'une délicatesse telle qu'Eupalinos le compare à "l'image mathématique d'une fille de Corinthe, que j'ai heureusement aimée. Il en reproduit fidèlement les proportions particulières. Il vit pour moi ! Il me rend ce que je lui ai donné."
Il y a effectivement de la Mathématique dans ce projet ; la plus pure, celle d'une démonstration d'une évidente complexité.
Les premières photos de la médiathèque de Grasse dont j'ai pris connaissance en début d'année m'ont immédiatement interpellées (il y a comme ça quelques rares bâtiments : les Thermes de Vals, le Pavillon de Barcelone, la Médiathèque de Sandaï, la Casa de Musica, l'AquaTower à Chicago, l'auditorium de l'université d'Alvar Aalto à Helsinki, la Fondation Cartier boulevard Raspail, ...). Au fur et à mesure que je voyais publier d'autres photos, mon enthousiasme pour ce bâtiment allait croissant. Je le partageais avec des amis jusqu'à souhaiter même qu'il figure au palmarès de l'Equerre d'Argent, et à la place d'honneur. C'est chose faite et c'est formidable pour ses concepteurs et pour l'architecture.
Grasse touché par la grâce ?
*"La technique ne vient pas avant l'architecture, c'est un travail circulaire."
Ce « roman autobiographique impersonnel » comme il faudrait le qualifier, si j’en crois Annie Ernaux et les critiques, se lit comme on pourrait feuilleter un éphéméride qui dévoilerait, non pas les événements à venir, mais ceux du passé. Pour ceux qui comme moi ont assisté - pour ma part, davantage comme spectateur qu’en tant qu’acteur - à la plus grande partie de ce « défilé », ce livre peut laisser plusieurs impressions. Tout d’abord celle d’une accélération de l’histoire : la guerre de 39-45 se révèle ainsi comme le déclencheur probable de ce qui ressemble par moment à une fuite en avant du train de la société, et ce, dans tous ses « compartiments » ; une ambivalence : les événements, les attitudes, les modes paraissent à la fois d’un autre temps et tellement proches, comme si cette accélération avait aussi provoqué une contraction du temps ; une certaine inanité (si l’on est pessimiste) ou un détachement (version optimiste) en ce qui concerne toute cette « agitation » de la société : mais qui peut croire, en définitive, que le fétu de paille peut librement s’orienter dans le courant d’un torrent ? ; d’une mise à nue de l’auteure qui ne va pas jusqu’à la provocation extrême de « La vie sexuelle de Catherine M. », mais qui partage, parfois crûment et plutôt fréquemment, ses pulsions sexuelles ainsi que l’état du fond de sa culotte (pour parler trivialement).
« Les années » représente un formidable témoignage d’ordre sociologique, porté par une subjectivité de militante, sur presque 60 ans de vie française.
Comment ce livre peut-il intéresser et « parler » à un lecteur étranger ? C’est un peu un mystère, mais sans doute pas, puisque que « Les années » est considéré comme le chef d’œuvre de la toute nouvelle Prix Nobel.
Enfin, souvent qualifiée de « plate », l’écriture d’Annie Ernaux m’est apparu plutôt juste, brève et séquencée quand il s’agit de témoigner de l’accumulation des choses, plus ample (mais on n’est quand même pas dans un registre proustien) pour le regard porté sur ce kaléidoscope de la vie.
Un livre que je recommanderais aux « étrangers » que sont mes enfants.
Inspiré par Vladislav Soukov qui fut l’éminence grise de Poutine durant environ 15 ans, et surnommé le « Raspoutine de Poutine », Giuliano da Empoli, en fait le « mage du Kremlin » dans son admirable roman éponyme (Prix de l’Académie française et finaliste du Goncourt), en nous plongeant au cœur des arcanes du pouvoir russe, jusque dans le cerveau du « tsar ». Ce roman qui met en scène des personnages existants ou ayant existé, parvient, mieux que certains essais à caractère politique, à nous faire comprendre le « jeu » de Poutine, les raisons historiques, psychologiques (on a envie de dire « pathologiques »), sur lesquelles il fonde sa stratégie.
Le long monologue de Vadim Baranov (alias Soukov), que le narrateur rencontre mystérieusement dans le palais dans lequel il s’est retiré, constitue l’essentiel du livre. Le « mage du Kremlin », passionné comme le narrateur par l’écrivain Evgueni Zamiatine (1884-1937), inspirateur des dystopies d’Orwell et d’Huxley, va lui raconter toute son histoire, depuis l’admiration qu’il voue à son grand-père - un homme du XIXeme, intellectuel hédoniste que les convulsions de la société russe n’atteignent pas - jusqu’à sa position de conseiller du tsar.
Au fil de ce monologue, c’est un résumé de l’histoire de la Russie, de la chute de l’URSS jusqu’à la guerre contre l’Ukraine, en passant par le délire des années Gorbatchev et Eltsine, qu’Empoli résume parfaitement, dans un style remarquable, mettant en scène le cynisme des oligarques, la violence qui semble inéluctable à l’affirmation puis la consolidation d’un pouvoir dictatorial, et nous révélant les contradictions et les faiblesses de nos démocraties occidentales.
Le personnage central de ce roman est loin d’être antipathique et sa retraite de la vie politique (voulue ou imposée) confirme la sagesse qui l’anime ; sa fille de quatre ou cinq ans est son seul bonheur : « Tout le bonheur que j’ai connu dans le monde est concentré ici, en un mètre dix de hauteur. »
Si le roman s’achève sur cette note d’un espoir en demi-teinte, c’est que l’auteur nous fait partager la vision très pessimiste que Baranov a du futur, affirmant que la technologie, qui aura effectué sa mutation en une métaphysique, sera demain plus forte que les mesures policières mises en place par les nazis ou le KGB pour contrôler nos vies : « Désormais, où que nous nous trouvions, nous pouvons être identifiés, rappelés à l’ordre, neutralisés si nécessaire. L’individu solitaire, le libre arbitre, la démocratie sont devenues obsolètes (…) Les flux physiologiques des personnes, y compris leur sommeil, ne possèdent plus de secrets pour eux (les Californiens). Ils ont été convertis en chiffres ; jusqu’aujourd’hui pour générer du profit, à partir de demain pour exercer le contrôle le plus implacable que l’homme ait jamais connu. »
Annie Ernaux livre un portrait d’une objectivité sans concessions, sans pathos, mais où la tendresse est toujours à fleur de peau. La lente descente de sa mère vers la déchéance physique et mentale est décrite presque cliniquement, mais on ressent la souffrance de la fille qui voit disparaître la femme « forte et lumineuse qu’elle avait été. »
Annie Ernaux, dans les premières pages, a cette formule : « je souhaite rester, d’une certaine façon, au-dessous de la littérature ». A la dernière page, elle se défend d’avoir fait une biographie, « ni un roman naturellement, peut-être quelque chose entre la littérature, la sociologie et l’histoire. »
Cette défiance vis-à-vis du terme « littérature », chargé d’une certaine épaisseur intellectuelle, n’est-elle pas liée à ce sentiment qu’il est étranger à sa mère et qu’en user serait marquer davantage « l’écart de classe » qui existe entre elles, et rabaisser d’une certaine façon sa mère ?