lundi 5 janvier 2015

"Pas pleurer" de Lydie Salvayre


Je crois me souvenir qu'n des jurés du Goncourt, questionné sur la "short-list" du dernier tour, avait fait au journaliste une réponse assez proche de celle-ci  : "Maintenant que mon livre favori n'a pas été retenu, il faut penser à la responsabilité que nous avons car le Goncourt est un prix populaire et il sera lu par un grand nombre de personnes qui ne lisent qu'un livre dans l'année ..."
Outre "Pas pleurer", je n'ai lu de cette ultime liste que "Meursault contre enquête" (cf article dans le blog). "Pas pleurer" est déroutant dans ces premières pages ; il est difficile de comprendre le décalage entre le langage parlé Montse, une vieille dame nonagénaire (qui se trouve être la mère de la narratrice) qui s'exprime dans un français très approximatif sur la base de mots et de raisonnements plutôt sophistiqués. On ne comprendra que plus tard la raison de cette étrangeté. 
Au file des pages, on se laisse prendre à l'histoire tragique de cette femme issue d'une famille dans laquelle la "pauvreté (est) transmise intacte depuis des siècles", et qui n'aura connu du bonheur que cette parenthèse des quelques jours d'euphorie d'août 36 à Barcelone, où "les passants (...) s'embrassent sans se connaître, comme s'ils avaient compris que rien de beau ne pouvait advenir sans que tous y eussent leur part", où elle "a le sentiment de découvrir à quinze ans la vie qu'on lui avait cachée". 
Les personnages qui gravitent autour de Montse ont tous des caractères bien trempés (à l'exception de son beau-père - don Jaime - qui incarne finalement (paradoxalement ?) une certaine force tranquille parvenant à concilier le statut d'aristocrate de province et des aspirations plutôt libérales inspirées par ses lectures). Son père a l'esprit borné, lui "qui n'est jamais sorti de son trou, qui ne sait ni lire ni écrire, et qui a gardé (...) une mentalité d'arriéré" comme le dit José. Lui, c'est le frère aîné de Montse, exalté par la cause anarchiste, qui "incarnait la poésie du cœur", en rivalité absolue (est-il capable d'un autre degré dans ses sentiments ?) avec Diego, le mari de Montse, qui "incarnait la prose du réel".
José est rétif à toute forme de hiérarchie et d'ordre établi ; il préfère "mille fois le chaos et la fragilité qui nait". Diego se glisse progressivement et naturellement dans les habits de l'apparatchik maniaque, soumis à l'idéologie stalinienne jusqu'à la caricature.
Les rapports entre les deux hommes incarnent l'affrontement terrible entre les factions rivales qui connaîtra son dénouement sanglant de mai à août 37 avec la liquidation du POUM par les sbires de Staline.

En toile de fond, Lydie Salvayre, rappelle les positions de plusieurs écrivains célèbres, dont Bernanos, Gide et Claudel, face au drame de la guerre civile espagnole. Elle ponctue le récit de Montse et les interventions de la narratrices par des scènes de la vie de Bernanos, alors qu'il s'est retiré avec sa famille à Palma de Majorque, et que l'écrivain, profondément catholique et conservateur (ex maurassien), ne peut supporter le spectacle des atrocités perpétrées par les phalangistes et surtout la lâcheté et la complicité du clergé. "Il y a quelque chose de mille fois pire que la férocité des brutes, c'est la férocité des lâches", dit-il. Elle emprunte également à l'auteur du livre "Les grands cimetières sous la lune", plusieurs phrases phrases admirables et en particulier une qui peut s'appliquer à d'autres terreurs : "La raison, l'honneur les désavouaient ; la sensibilité restait engourdie, frappée de stupeur. Un égal fatalisme réconciliait dans le même hébètement les victimes et les bourreaux." (à propos des exactions des "nationaux").
Et cette autre phrase transposable dans notre monde contemporain :  "Je crois que le suprême service que je puisse rendre à ces derniers (les honnêtes gens) serait précisément de les mettre en garde contre les imbéciles ou les canailles qui exploitent aujourd'hui, avec cynisme, leur grande peur."
Ces interruptions du récit de Montse apportent du rythme à l'écriture autant qu'une perspective historique.  
"Pas pleurer" (titre curieux : pourquoi pas plutôt "No es una vida" ?), traite de thèmes à la fois intemporels et d'actualité :
- la soif d'idéal ou d'utopie attachée à la jeunesse ; le message est plutôt pessimiste ici puisque c'est les forces réactionnaires qui triompheront (encore ?)
- la barbarie qui n'a pas de camp
- la manipulation des masses (cf citation de Bernanos)
- le nationalisme qui dresse les hommes contre d'autres hommes
- l'exploitation des pauvres par les riches et la lutte des classes avec les compromissions des institutions
- la soumission,
- la lutte pour le pouvoir,
- etc.
En final, "Pas pleurer" est un roman fort, riche, émouvant, avec le récit du destin de cette femme prise dans les bouleversements de l'Histoire ; la fin d'une époque séculaire où l'ordre des choses semblait figé pour l'éternité, et l'entrée dans le monde "moderne" par l'épreuve d'une guerre civile particulièrement atroce, annonciatrice d'une apocalypse plus terrifiante encore.annonciatrice d'une apocalypse plus terrifiante encore.



samedi 3 janvier 2015

Passerelles de Jurg Conzett : quand ouvrage rime avec art

Jurg Conzett, né en 1956, est un Ingénieur suisse. Un très grand ingénieur. 
Désirant travailler avec des architectes, il a voulu comprendre "de l'intérieur" ce que représentait un projet architectural. Après ses études à l'EPFL (Ecole Polytechnique Fédérale de Lausanne), il est entré dans l'agence de Peter Zumthor* pour une année qui s'est prolongée ... 7 ans ! Au terme de cette expérience, Jurg Conzett a fondé son bureau d'études techniques qui s'est illustré - principalement mais non exclusivement - dans la conception d'ouvrages d'art d'exception. Le terme "exception" n'est pas pris au sens grand, démonstratif, record ou performance. Si, peut-être, performance : celle de l'intelligence constructive. Le travail de Jurg Conzett s'inscrit dans la tradition d'ingénieurs (ou s'agissait-il d'architectes ?) tels que Brunelleschi (1377-1446) ou Bramante (1444-1514). 
Les deux ouvrages présentés ici sont situés dans les gorges de Via Mala un peu après la petite ville de Zillis dans les Grisons ; il s'agit de la passerelle dénommée Punt da Suransuns réalisée en 1999 et de la Passerelle de Traversina II réalisée en 2005. 
La particularité de l'ouvrage réalisée en 1999 est qu'il est constitué de plaques de gneiss post-contraintes. Sa portée est de 40 m. 
La seconde passerelle est un pond suspendu à haubans. Sa portée est de 56m. 
En réalité, la particularité commune à ces deux passerelles est leur extrême finesse et leur beauté plastique. 
* L'un des plus grands architectes actuels

Pour en savoir plus, article d'Yves Pages d'Exploration Architecte :
http://www.pierre-contrainte.net/interactif/article.php3?id_article=43
Punt da Suransuns (Copyrignt CL)

Punt da Suransuns (Copyright CL)

Punt da Suransuns (Copyright CL)


Traversina II
Traversina II (Copyright CL)

samedi 27 décembre 2014

"Cien años de soledad" de Gabriel Garcia Marquez



Quel livre ! Une débauche luxueuse de littérature ! Cent ans de la vie de la famille Buendia et du village de Macondo que José Arcadio Buendia devait fonder "bien des années auparavant" ou "ce matin déjà lointain..."
C'est le livre de mille choses ; celui de la solitude bien sûr qui revient comme une rengaine inexorablement liée à la destinée humaine : les 17 fils d'Auréliano Buendia qui arborent "cet air de solitude qui aurait suffi à les faire identifier en n'importe quel endroit du globe." Rémédios la Belle qui "continua d'errer dans le désert de la solitude",  Auréliano Buendia qui "songeait à tous ces changements et, pour la première fois dans le cours silencieux de ces années de solitude...", "la solitude de Rébecca que l'on croyait morte et qui s'était emmurée dans sa maison avec sa servante...", et enfin cette citation : "le secret d'une bonne vieillesse n'était rien d'autre que la conclusion d'un pacte honorable avec la solitude."
La question de l'engagement, l'engagement total, le révolutionnaire, qui dépasse l'homme et le rend inhumain; ce colonel Auréliano Buendia, le héros, qui devient, par la folie de la conquête du pouvoir, "un inconnu d'un autre monde" qui laisse condamner à mort son ami, le général Moncada.
Le va et vient entre les époques rythmé par ces expressions si caractéristiques de "Cent ans de solitude" : "depuis ce jour lointain", "bien des années auparavant", "le jour où il le vit pour la première fois, (...) ce matin déjà lointain", "bien des années plus tard", "et elle continuerait d'y penser chaque jour de sa vie jusqu'à cette aube d'un automne encore éloigné...".
Les odeurs qui envahissent presque chaque phrase, qu'il s'agisse de celles des vivants ou celles des morts. Les prostituées, "des femmes à l'odeur de fleurs mortes", ou une présence identifiée par "l'odeur de sang séché sur les pansement des blessés", ou encore Auréliano José qui présente "une femme exubérante, toute parfumée de jasmin", et puis encore, "l'odeur de Remedios-la-belle qui continue à torturer les hommes au-delà de la mort."
Le livre de la nostalgie également, terme qui revient très souvent : "Confusément, enfin pris au piège de la nostalgie, il pensa que, marié avec celle-là, il serait peut-être devenu un homme qui n'aurait connu ni la guerre ni la gloire, un artisan anonyme, un animal heureux.", et ailleurs : "Car il était parvenu au terme de tout espoir, bien au-delà de la gloire et de la nostalgie de la gloire."
Et puis quelle 1ère phrase ! "Bien des années plus tard, face au peloton d'exécution, le colonel Auréliano Buendia devait se rappeler ce lointain après-midi au cours duquel son père l'emmena faire connaissance avec la glace."
Attention : chef d'oeuvre ! A lire et relire sans modération !

"Ce que j'ai voulu taire" de Sandor Marai




L'auteur des "Braises", l'un des plus grands écrivains hongrois du XXième siècle, fut aussi journaliste et témoin de son époque, et en particulier de ces dix années qui prennent leur origine le jour de l'entrée d'Hitler à Vienne et de l'annexion de l'Autriche par les nazis - l'Anschluss - le 12 mars 1938, et qui s'achèvent le 31 août 1948 quand Sandor Marai décide de s'exiler avec sa famille, et de fuir le régime communiste instauré en Hongrie.
"Ce que j'ai voulu taire" ausculte ces années terribles pour la Hongrie et pour les idéaux d'humanisme de Sandor Marai. L'écrivain observe et analyse la montée en puissance des idées d'extrême droite qui puisent leur énergie dans le ressentiment et la haine de l'autre, les mythes historico-nationalistes revanchards, des thèmes religieux exacerbés, face auxquelles la bourgeoisie humaniste de l'époque (et à laquelle Sandor Marai s'assimile) est incapable de proposer une alternative.
Ce témoignage, retrouvé récemment dans les archives de l'écrivain à Budapest, trouve un écho sinistre dans notre actualité politique et sociale caractérisée par la tentation du populisme et de l'extrême droite, et la perte de crédit de la valeur "Démocratie".
Entre essai et roman, servi par une très belle écriture, ce livre n'est pas sans rappeler "Le monde d'hier" de Stefan Zweig, compatriote de Marai et de près de 20 ans son aîné, tous deux contraints à l'exil, le premier en 1933, le second quinze ans plus tard, et tous deux ayant fait le choix du suicide ; Zweig, en 1942 au Mexique, par désespérance par rapport aux évènements engendrés par la folie nazie, et Marai, en 1989 aux Etats-Unis, de douleur après les décès presque simultanés de sa femme et de son fils adoptif, après 41 années d'exil. 

vendredi 12 décembre 2014

INSIDE

Le Palais de Tokyo, ruine moderne bricolée et colmatée avec deux francs-six sous par des architectes spécialistes d'une certaine forme d'Arte Povera, accueille actuellement une exposition dans laquelle cohabitent le remarquable et le moins remarquable. Les œuvres se déploient dans le dédale piranésien de ce vestige de l'exposition universellle de 1900.
Ignorons le pire pour se concentrer sur ce que notre œil mal éduqué et notre cerveau mal cultivé ont pu retenir.
La cabane (forcément au Canada, bien que le cartel évoque un chalet de randonneurs) à l'intérieur de laquelle il pleut des cordes (d'alpinistes) sur du mobilier traditionnel en bois, une suspension lumineuse et une carafe dont le contenu ne cesse de déborder (logique), nous a impressionnés, mon œil, mon cerveau et moi-même.
Une salle entière accueille les dessins animés dégueulasses d'un artiste qui ne manque ni d'humour ni d'imagination. Il nous inflige la vision de corps difformes et boursouflés s'exposant dans des scènettes affreuses. Ce n'est pas de mauvais goût ; c'est LE mauvais goût, sublimé, forcément sublimé.
Un espace saturé de blanc présente quelques sculptures, blanches également, que mon œil et mon cerveau et moi-même avons  délaissées au profit de l'œuvre majeure de cette pièce : le gardien noir, bien vivant, performer malgré lui, qui nous a accordé une photo.
Pour le reste il y a un mec pas brillant, assis par terre dans un réduit glauque, qui dégueule en boucle un mélange jaunâtre marbré de glaires rougeâtres, tant est si bien qu'il en est totalement recouvert, ainsi que l'espace misérable dans lequel il produit ses éructations. Peut-être aussi une place sur le podium du mauvais gout. En tout cas, parfaitement efficace pour écoeurer le bourgeois !
Dans une de ces immenses pièces que le Palais de Tokyo recèle en secret, une décharge plutôt spécialisée dans la récupération de matériaux de démolition de chantier a du céder quelques m3 de son gagne-pain sans prendre la précaution de le ranger un minimum.
Un ours gigantesque et taxidermisé dévoile (si le curieux pousse le vice jusqu'à contourner la bête) un flanc gauche découpé d'une entrée pour accéder dans le ventre de l'animal. Lequel a accueilli une performeuse qui s'y est enfermée pendant 13 jours. Pour les incrédules qui auraient du temps à perdre, ils peuvent rester 13 jours dans la pièce à contempler la vidéo de la performance.

J'allais oublier ce film montrant une vingtaine d'anciens mineurs, le visage armé d'une beauté de souffrance, fiers, les deux pieds incrustés dans un sol de pestiférés sous la croûte informe duquel leurs âmes errent encore, la voix tordue produisant des sons mécaniques en écho à l'univers sonore des entrailles de la terre, quand ils bradaient hier leurs existences pour une survie de misère (ouf !).



J'oubliais encore :
- de nombreux couloirs et escaliers livrés au Street Art avec quelques œuvres prodigieuses.
- un mur de la lapidation au revêtement de carrelage maculé de touffes de cheveux et de traces de sang, que des boules de pierre, projetées périodiquement par une machine à lancer des boules de pierre (ça existe !), fracturent sans pitié.
- un groupe d'humains à poils - des jeunes, des vieux, des athlétiques, des difformes, des hommes, des femmes - se poursuivent dans une pièce carrée en jouant à se toucher en poussant des cris hystériques à chaque contact.
- un homme seul, à poil encore, en noir et blanc, filmé en train de mimer des figures de boxe et se ramasser régulièrement des coups de poing imaginaires qui le projettent au tapis, duquel il se relève pour mimer des figures de boxe et se ramasser régulièrement des coups de poing imaginaires qui le projettent au tapis, duquel il se relève pour mimer...
- des sculptures en marbre reproduisant les cabanes improvisées d'un enfant dans un jardin à la façon des gisants de Joana Vasconcelos à la Punta de la Dogana (mais ici de Ryan Gander).

Conclusion : les voies de l'art contemporain sont impénétrables, mais méritent d'être empruntées.








samedi 29 novembre 2014

Quoi de neuf ? La Tour Triangle


Les pétitions font flores et les papiers enflammés aussi.

http://blogs.mediapart.fr/blog/graindeville/251114/la-tour-triangle-en-proie-au-manicheisme

Un crime de lèse modernité à l'encontre des opposants à sa construction qui dénoncent une aberration architecturale, historique, urbaine et énergétique ?
Le volet financier n'est pas en reste : un ballon d'oxygène économique pour les uns, une juteuse opération immobilière privée pour les autres.
Un atout pour "Paris - Ville-monde" ou une verrue pour le "Paris - so charming" ?
Une nouvelle icône de l'architecture contemporaine ou un monument supplémentaire à la gloire de la starchitecture ?
Une occasion unique d'éviter la museification de la capitale ou une incongruité dans une "ville horizontale" ?
La nouvelle Tour Eiffel du 21ème siècle ou un nouvelle Tour Montparnasse ?
Une tour de gauche ou une tour de droite ?
Et vous, vous êtes pour ou contre la Tour Triangle ?


Veinard(e)s : on a (presque) tout changé à droite !

mercredi 12 novembre 2014

Ukraine

Je ne suis jamais allé en Ukraine. On nous parle ici du bruit métallique des chenilles de chars russes qui violent en ce moment-même la frontière. On suit des reportages sur des populations terrorisées par la guerre qui se terrent dans des abris de fortune d'une ville fantôme dont le nom est Donesk. J'ai aperçu la photo d'un milicien pro-russe avec un petit chat sur l'épaule et un drôle de regard brutal et amusé sur le visage. On menace le tsar tout en tremblant comme un enfant qui joue le bravache en sachant que s'il doit se battre, il se fera rosser par son adversaire plus fort et qui n'a peur de rien.
7 ukrainiens sont venus rendre visite à Everybody Knows cette semaine. Rien n'indiquait dans les statistiques leur appartenance à l'une ou l'autre des factions en lutte. Ils ont trouvé un espace de paix. Bienvenu.

dimanche 9 novembre 2014

Humeur

Photo en couverture du "Monde" daté du dimanche 9 et lundi 10 novembre : la coupole en acier du Louvre d'Abu Dhabi. Une structure en étoile, magnifique de légèreté et pour la conception de laquelle on imagine que quelques savants calculs ont été nécessaires. Mais pas seulement : un travail de conception et de modélisation remarquable qui permettra à l'architecture d'exister. Accompagnant cette photo, un très long article où l'on évoque l'architecte Jean Nouvel (normal, le bâtiment est spectaculaire et on l'espère beau), les commanditaires (Le Louvre et les sponsors locaux), les édiles gouvernementaux, Ministre en tête, et... rien, pas un mot des concepteurs techniques (Buro Happold, une ingénierie anglaise), ni des bâtisseurs ! Ne serait-il pas légitime, a fortiori quand l'ouvrage met en avant sa très grande technicité (ce qui est précisément le cas de la photo), que soient mentionnés ses concepteurs techniques ?
Pense-t-on qu'en passant sous silence systématiquement le travail de l'ingénieur on parviendra à intéresser des jeunes à ce métier ? Mais pourquoi est-ce important d'intéresser des jeunes à ce métier bien moins valorisant que le trading, le marketing ou la fusion-acquisition ?
Saviez-vous que l'industrie française ne cesse de "décrocher", que "hier l'une des plus puissantes du Vieux Continent, (elle) est aujourd'hui menacée de marginalisation" ? En 6 ans "la production tricolore a chuté de près de 16%". Alors, continuons à ignorer les ingénieurs et ne nous plaignons pas de notre déficit commercial dramatique, de notre croissance en berne, des taxes qui augmentent, etc.

en italique : extraits du "Monde"


samedi 8 novembre 2014

Meursault, contre-enquete


"The party is over" chante Léonard Cohen dans "The street" ; la fête est terminée ... des prix littéraires, et Kamel Daoud n'aura pas été sacré "Goncourt" par le jury de chez Drouant pour son roman en forme de soliloque qui, 72 ans après la publication de "L'Etranger", prend le prétexte de l'absence d'identité de la victime dans le livre de Camus - désigné comme "l'arabe" -, pour lui en attribuer une, celle de Moussa, le frère du narrateur, et dérouler un récit d'une très grande richesse avec une rage poétique d'où le lecteur ne s'extrait pas indemne.
Un livre trop difficile pour le lectorat "populaire" visé par le Goncourt, a-t-on dit ; insuffisamment "politiquement correct" par ces temps de susceptibilités religieuses ? "Trop de notes" on du penser les Goncourt-Salieri...
PS : Merci à ML qui a découvert ce livre à l'occasion de sa sortie en mai dernier, qui s'est démenée pour le commander alors qu'il était absent des librairies, et qui se reconnaîtra si elle parvient jusqu'ici...



samedi 1 novembre 2014

Bizarre ? Vous avez dit bizarre ? Comme c'est bizarre ...







Veinard(e)s, on a (presque) tout changer à droite !

The street


J’ai été ton compagnon de boisson favori
Toujours prêt pour une dernière rigolade
Et puis notre bonne fortune à tous les deux s’est épuisée
Elle était tout ce que nous possédions
Tu as enfilé un uniforme
Pour t’engager dans la Guerre Civile
Tu semblais si confiant que je ne me suis pas inquiété
De savoir pour quel bord tu voulais combattre


Ce n’était pas si simple
Quand tu t’es levé et que tu es parti à pieds
Mais je garderai précieusement cette histoire
Pour une autre journée pluvieuse
Je sais le poids du fardeau
Et comment tu le traînes dans la nuit
Certains disent qu’il est creux
Mais ça ne veut pas dire qu’il est léger

Tu m’as quitté me laissant la vaisselle
Le bébé et la baignoire
Tu t’es acoquiné avec la milice
Jusqu’à adopter son camouflage
Tu as toujours dit que nous étions égaux
Aussi laisse-moi marcher avec toi
Fais juste une exception dans ta bande
Pour le vieux rouge blanc et bleu

Mon ami ne m’ignore pas
Nous fumions ensemble nous étions amis
Oubli cette histoire épuisante
De trahison et de revanche
Je vois le Fantôme de la Culture
Avec ses chiffres tatoués sur le poignet
Proclamer une nouvelle fin à cette histoire
Que nous avons tous manquée

J’ai pleuré à ton sujet ce matin
Et je pleurerai pour toi encore
Mais je suis ne suis pas dépositaire du pardon
S’il te plait ne me demande pas quand
Il sera possible d’avoir du vin et des roses
Et des magnums de champagne
Car jamais plus, non jamais plus
Nous ne boirons comme nous avons bu.

Refrain (X2)
La fête est terminée
Mais je suis toujours sur mes deux jambes
Je vais rester à l’angle de cette rue
Là où nous avions l’habitude de passer.

Allez buvons maintenant que c’est fini
Et buvons pour quand nous nous retrouverons
Je vais rester à l’angle de cette rue
Là où nous avions l’habitude de passer.


Léonard Cohen (libre traduction de J.N Spuarte)

samedi 25 octobre 2014

Almost like the blues


J'ai vu des gens affames
Il y avait des meurtres, il y avait des viols
Leurs villages étaient incendiés
Ils essayaient de s'enfuir

Je ne pouvaient pas soutenir leur regards
Alors je regardais mes chaussures
C'était affreux, c'était tragique
C'était un peu comme le blues

Je dois mourir doucement
Entre chaque pensée de meurtre
Et quand j'aurai fini de penser
Je devrai mourir enfin
Il y a de la torture et il y a des tueries
Il y a toutes mes critiques pitoyables
La guerre, les enfants perdus
Mon Dieu, c'est un peu comme le blues

J'ai laissé mon cœur se glacer
Pour lui éviter de trop pourrir
Mon père a dit que je l'avais choisi
Ma mère n'a jamais voulu le reconnaître
Oh les Gitans et les Juifs
J'ai écouté avec attention votre histoire
C'était bien, je n'étais pas fatigué de l'entendre
C'était un peu comme le blues

Il n'y a pas de Dieu au Paradis
Et il n'y a pas de Diable en Enfer
Comme le prétend l'illustre professeur
Qui sait tout mieux que nous
Mais j'ai reçu une invitation
Qu'un pécheur ne peut refuser
Et c'est presque comme une rédemption
C'est un peu comme le blues

Léonard Cohen (traduction libre de JN Spuarte)






"Autour du monde" de Laurent Mauvignier

De la Thaïlande où un voyage entre amis est révélateur d'une névrose suicidaire, à Moscou où un homme marié a une relation homosexuelle le jour de la naissance de son enfant ; du pont glacial d'un paquebot de croisière où un homme sauve un vieillard avec le secret espoir de coucher avec la fille de la victime, au road trip d'un jeune homme à travers les US à la recherche de son frère aîné en rupture de banc familial ; d'une plongée quasi thérapeutique au milieu des dauphins des Bahamas, aux fantasmes de deux vieillards italiens pour une illusion de paradis slovène à portée de ticket de Totocalcio ; d'une attaque de pirates dans le Golfe d'Aden qui tourne mal, aux jalousies mal digérées d'un jeune couple en voyage de noces vers le Canada ; du safari à l'épate de jeunes business men en Tanzanie, à la vie au service de touristes friqués d'un émigré indonésien à Dubaï ; de l'escapade romaine de deux amants qui ont trente ans de différence,au voyage en Israël d'une jeune femme chilienne à la recherche du passé trouble de sa famille pendant la seconde guerre mondiale ; de l'aventure tragique d'un étudiant mexicain au Japon avec une jeune japonaise tatouée qui survivra miraculeusement au tsunami  de 2011 à ce séjour touristique à Paris d'une famille japonaise qui assiste, impuissante, par médias interposés, au drame qui emporte ses plus proches parents, Laurent Mauvignier nous invite à parcourir la planète au gré de 14 nouvelles qui s'interpénètrent pour ne former qu'un seul roman dont le fil d'Ariane est le tsunami du 11 mars 2011, porté par une langue qui nous permet, grâce à sa beauté, de vivre véritablement - plutôt que d'assister - à ces "choses de la vie", souvent dramatiques, parfois dérisoires.    

vendredi 10 octobre 2014

Les mains du miracle

"Les mains du miracle" de Kessel était épuisé. Folio vient de le rééditer et une personne qui m'est chère a remarqué le livre sur le présentoir d'une librairie. Pourquoi pas Kessel, auteur un peu démodé, se dit-elle ?
Ce livre raconte une histoire vraie ; celle de Félix Kersten, un médecin doté d'un talent extraordinaire en matière de massages qui devient le masseur attitré et le confident d'un monstre : Heinrich Himmler. Le numéro 2 du Reich accordera son amitié et sa confiance à Kersten qui en profitera pour contribuer à sauver des dizaines de milliers de vies humaines. 
Kessel parvient à recréer l'atmosphère angoissante qui entoure ce sinistre criminel à la stature minable, les épaules tombantes et le corps flasque, rongé par des douleurs insupportables à l'estomac que les doigts prodigieux de son "seul ami" parviennent à soulager.
 
Kersten parviendra à déjouer tous les chausse-trappes tendus par les criminels nazis qui rodent autour de Himmler, et considèrent d'un œil assassin la trop grande influence de cet étranger sur leur maître (Kersten a la nationalité finlandaise) . Cette histoire est à peine croyable ; et pourtant !

"Tout est possible" pourrait être la leçon de ce livre.

dimanche 5 octobre 2014

Veinard(e)s : on a presque tout changé à droite !

Musée Soulages à Rodez, la Cuisine à Nègrepelisse et le Grand Théâtre d'Albi

« L’effet Bilbao » est donc reproductible !

2014 constitue pour les architectes catalans RCR[1], une année prolifique en projets inaugurés sur le territoire français. Ce n’est effectivement pas courant qu’une agence de taille modeste – mais au talent remarquable et reconnu – qui plus est étrangère, signe presque simultanément deux opérations dont au moins l’une d’entre elles fait le « buzz » architectural, puisque 6 semaines seulement après son ouverture 60 000 visiteurs étaient déjà comptabilisés ; chiffre correspondant au nombre d’entrées escompté sur l’année ! Le figaro titre fin juillet : « Le musée Soulages n’est pas un succès. C’est un triomphe. » Et sur sa lancée d’atteindre les 100 000 en aout ! « L’effet Bilbao » est donc reproductible ont du se dire quelques édiles qui rêvent d’édifier sur leur commune « Le » bâtiment qui fera converger les cars des tour-opérators et remplir les restaurants, qui flattera leur égo et donnera, enfin, une adresse digne aux partenaires économiques de la cité ragaillardie. Mais, prudence car « l’effet Bilbao » est rien moins que rationnel ! Et pour un Musée Soulages qui nous réapprend où se situe plus précisément Rodez, combien de « flops » architecturaux (moins médiatisés) se sont révélés être davantage consommateurs que pourvoyeurs de manne touristique !

4 boîtes parfaites de métal rouillé
L’alchimie ruthénoise tient vraisemblablement du coup de génie : un musée consacré au plus grand peintre français vivant (un mythe !) dont le fond a généreusement été pourvu par le Maître lui-même[2], doublé d’une œuvre architecturale – le contenant - qui joue le mimétisme avec l’œuvre – le contenu -, dans un exercice métaphorique assez spectaculaire. Le parti des architectes de placer le bâtiment sur le dévers de l’espace du foirail est astucieux : les 4 boites parfaites de métal rouillé (acier Corten©) extrudées à l’horizontale du plateau se laissent admirer par le visiteur sans que celui-ci, même rétif à l’encontre de l’architecture minimale et quasi conceptuelle, puisse prétexter une atteinte à l’harmonie de la cité. Les amateurs d’imaginaires seront même comblés par le commentaire des architectes qui parviennent à évoquer le rapport à la cathédrale dans une inversion du système : verticalité pour l’édifice religieux et horizontalité pour l’ouvrage profane.

C’est cette cuirasse d’acier qui intrigue
On ne se lasse pas d’observer la matérialité de l’enveloppe qui renvoie au travail du sculpteur Serra, un autre espagnol, dont certaines pièces monumentales ont été adoptées par le Guggenheim de Bilbao et participent certainement à l’attractivité du célèbre musée de Franck. O. Gehry. Car, davantage que l’habile déséquilibre de ces 4 parallélépipèdes aux dimensions différentes, alignés dans une posture quasi militaire, c’est cette cuirasse d’acier qui intrigue. Totalement aveugle, déclinant ses teintes orangées du safrané à des tons plus sombres, sa surface guerrière, scarifiée et tatouée par endroits, évoque la matière brute et efficace, dans une correspondance appuyée avec l’œuvre de Soulages. Les aménagements paysagés qui ceinturent le musée, composés de tapis de pierres noires aux angles vifs, contaminées par des lierres rampants, achèvent de placer cette composition dans le registre de l’Essentiel, aux antipodes d’une architecture de l’ornement.

Le Noir est bien une couleur
A l’intérieur de la « forteresse » les architectes ont su faire varier les espaces – luminosité, volumétrie, teintes des parois – pour s’adapter aux œuvres présentées. La collection couvre toute la création de Soulages depuis les années 40 jusqu’aux œuvres plus récentes, et présente les différentes techniques auxquels l’artiste s’est confronté – peintures, sérigraphies, eaux-fortes, lithographies, vitraux. Des immenses toiles d’outre-noir ou de noir-lumière comme le qualifie Soulages, permettent aux visiteurs de se rendre à l’évidence : le Noir est bien une couleur[3].

L’acier Corten© est un matériau qui peut se révéler indocile
 La seconde réalisation de l’agence RCR est plus confidentielle et moins courue. Il faut pousser un peu vers l’ouest, du côté de Montauban[4], pour découvrir dans les vestiges d’un ancien château fort du XIIIème siècle, la Cuisine, un centre d’art et de design autour des thématiques liées à l’alimentation. Inauguré à une quinzaine de jours d’intervalle[5] après le musée de Rodez, l’architecture porte la signature du moment de l’agence : l’usage enthousiaste de l’acier Corten©. Mais ici, il s’agit d’une composition avec une bâtisse existante faite de pierres solides et rugueuses[6], de murs appareillés à l’ancienne. L’introduction de la matière acier est plus subtile et a nécessité un dessin davantage « travaillé » dans lequel on ne retrouve pas l’impression de puissance qui émane des boîtes du Musée Soulages. Les textures de l’acier sont également différentes ; le registre guerrier est apaisé. On constate que l’acier Corten© est un matériau d’une richesse plastique immense, et qui peut se révéler indocile.
La Cuisine accueille des stages, des séminaires, des expositions temporaires d’artistes en résidence. Tous les espaces sont traités en jouant sur la dualité métal/minéral et la lumière. A cet égard, la bibliothèque circulaire logée dans une des tours de l’enceinte offre une ambiance singulière, avec son cylindre monumental encastré dans la charpente bois qui descend au milieu de la pièce et projette sur la table ronde de consultation un unique halo de lumière, laissant le reste de la pièce dans une pénombre un peu mystérieuse.

Le défi était immense de dignement représenter l’architecture contemporaine
A Albi, au Grand théâtre, fraîchement rénové par Dominique Perrault, se joue un autre concerto pour façade vitrée-teintée et maille métallique. L’architecte de la Bibliothèque François Mitterrand a imaginé de donner à la ville deux bâtiments pour le prix d’un ! En effet, selon la lumière et l’heure diurne ou nocturne, son enveloppe audacieuse dessine la silhouette d’un curieux vaisseau muni d’immenses voiles en métal tressé – matériau fétiche de Perrault -, ou laisse apparaître un autre édifice à la volumétrie plus conventionnelle mais à la modénature complexe et colorée. Le nouveau bâtiment constitue l’un des éléments majeurs de la recomposition urbaine du quartier. Le défi était immense de dignement représenter l’architecture contemporaine à quelques centaines de mètres de la prodigieuse cathédrale Sainte-Cécile. Le visiteur peut se surprendre à lâcher un : « Il fallait oser ! ».





[1] RCR Arquitectes, créé en 1987 par Rafael Aranda, Carme Pigem et Ramon Vialta. L’agence est basée à Olet près de Barcelone.
[2] Soulages a fait le don de plus de 500 œuvres au musée.
[3] Titre de l’exposition organisée en 1946 à la Galerie Maeght à Paris.
[4] A Nègrepelisse précisément
[5] 14 juin 2014










[6] Assez sérieusement « ratiboisée »