vendredi 3 décembre 2021

Le monde sans fin

Voilà une BD qui devrait faire un carton (mais qui le fait sans doute déjà aux dires de mon libraire qui n'a pu en commander qu'un seul exemplaire et qui me l'a réservé : C'est ça le vrai statut de privilégier !).
Si vous êtes à cours d'idées pour Noël, je me permets ce conseil : offrez cette BD à ceux qui vous sont chers, mais aussi à ceux que vous n'aimez ; bref à tout le monde. Vous pouvez aussi jumeler ce cadeau avec un roman car il est indispensable (vital ?) de cultiver notre imaginaire : par exemple "Abuelo" https://www.editions-harmattan.fr/livre-abuelo_claude... (sans exclusivité).
Alors pourquoi cette "pub" pour un nucléariste forcené (Jean-Marc Jancovici), auteur, avec l'illustrateur Christophe Blain, de "Le monde sans fin", moi qui suis franchement rétif au "tout nucléaire" ? Parce que le propos est intelligent, clair, sérieux - sans se "prendre au sérieux" - et ludique par la grâce des dessins pleins d'humour.
On pourra toujours regretter de ne pas avoir développé un mix énergétique moins déséquilibré en faveur de l'atome il y a 30 ans, mais voilà, on ne refait pas l'histoire et aujourd'hui, il y a urgence : il faut penser une société décarbonée ou bien on va tous carboniser (facile) !
On peut tourner le problème dans tous les sens (et Jankovici le fait très bien), on ne peut plus se passer du nucléaire. Ca ne veut pas dire que c'est la panacée (remède qui guérirait de tous les maux), car nous (les humains) devront faire un effort significatif pour nous échapper de la doxa consumériste alimentée par notre "striatum". Je ne vous en dit pas plus : lisez ! LISEZ ! LISEZ ! (d'ailleurs, je vais m'en reprendre une petite ... lecture !).





mercredi 1 décembre 2021


Poème N°36
 : "Matin", du poète croate Vladimir Vidric (1875-1909).
Publié sur FB le 6 février 2021

Très engagé dans des cercles politiques progressistes (il fut l'un des chefs des manifestants qui ont brûlé le drapeau hongrois à l'occasion de la visite de l'empereur François-Joseph), ce docteur en droit devenu avocat et mort prématurément à l'âge de 34 ans, n'a écrit qu'une quarantaine de poèmes, dont la plupart auto-publiés dans son recueil de 1907 avec le simple titre Pjesme (Poèmes).
Vidrić était connu pour sa vie aventureuse, sa grande intelligence et sa mémoire prodigieuse. Elève exceptionnel, il passait des soirées entières à réciter de la poésie mémorisée à ses amis émerveillés.
Il est décédé dans des circonstances obscures à l'hôpital psychiatrique de la banlieue de Zagreb. (extrait de Wikipédia).

L'aube pointait. C'était encore l'obscurité dans la forêt
Pan apparut avec une outre, la plus grande,
Il s'installa dans la clairière, sous un tremble
Et puis, d'un rire, il fit savoir qu'il était là.
Timidement, des ombres sortirent des ténèbres
Et commencèrent à danser sur l'herbe verte.
Blondes Nymphes effarouchées
Qui s'étaient couronnées de blanc ...
Et l'aurore naissait. Puis la rosée tomba
Larges gouttes étincelantes,
L'étoile du matin scintilla et le tremble
Frémissait et vibrait de ses feuilles offertes.
Les flûtes doucement murmuraient sous les branches
La ronde autour de Pan tournait
Et la forêt se mit à bruire et vint le vent
Qui naît au premier point du jour.

Poème N° 37
, « Quand tu reviendras » (Cuando volvás), du poète guatémaltèque Luis de Lión (1939-1984).
Publié sur FB le 7 février 2021.
 
Professeur de littérature à l’Université de San Carlos de Guatemala il est dirigeant du Parti communiste des travailleurs guatémaltèques. Il fonde une petite bibliothèque dans laquelle il enseigne l'alphabétisation à ses anciens voisins.
Le 15 mai 1984, alors qu'il se rend au travail, un groupe d'hommes armés en civil le force à monter dans une voiture banalisée. Il rejoint les rangs de plus de 30 000 citoyens «disparus» par les dirigeants militaires du Guatemala dans les années 80 dans le cadre de la guerre civile guatémaltèque. Ce n’est qu’en 1999 qu’on a appris qu'il avait été tué le 6 juin 1984, environ trois semaines après son enlèvement.

Quand tu reviendras,
Je t’attendrai avec un panier pour recevoir ta joie.
Avec ces crayons de couleur je peindrai tes paysages.
Mon amour,
si c’est l’hiver,
mes mains auront gardé la chaleur de l’été.
Mais si cela n’arrive pas,
tu sais quel sont mes devoirs.
Sûrement je serai sorti, ponctuel, pour accomplir l’un d’eux,
un devoir long de jours, de mois.
Il se peut aussi qu’on doive mourir et cela peut durer des années.
Et s’il ne suffit pas d’être mort,
il faudra se convertir en poussière et cela peut durer des siècles.
Et tu sais que l’on ne peut revenir,
que cela fait partie de la plus ancienne discipline.
Autrement
nous ne pourrons accomplir correctement notre fonction d’accoucheurs.
Ainsi donc,
pas de larmes.
Tu sais qu’ici la pluie est abondante, alors pourquoi
gonfler davantage la terre ?
Profite plutôt de son humidité, laboure-là en profondeur,
sèmes-y toutes les graines que tu portes et attends, concentrée.
Il se peut que tu perçoives ma respiration dans une de leurs germinations.

Poème N°38
, « Je voudrais », du poète indonésien Sapardi Djoko Damono (1940-2020).
Publié sur FB le 8 février 2021
  
Docteur es Lettres et Professeur de Littérature à L’Université d’Indonésie, sa poésie a été couronnée de plusieurs prix et a inspiré de nombreux artistes indonésiens. Il est considéré comme le pionnier de la poésie lyrique indonésienne. Ses thèmes de prédilection sont davantage la condition humaine que les idées révolutionnaires et sociales comme d’autres de ses compatriotes. Le récital de poésie qui avait été organisé pour ses 70 ans a attiré un public très large et très nombreux.

Je voudrais t’aimer simplement avec des mots non prononcés :
Petits bois que la flamme transforme en cendre
Je voudrais t’aimer simplement avec des signes non exprimés :
Nuage que la pluie rend évanescent.

(Traduction libre depuis la version anglaise de John H. Mc Glynn.)

Poème N°39
du poète de la République du Congo, Sony Labou Tansi (1947-1995).
Publié sur FB le 9 février 2021
  
Il a tout d’abord écrit des poèmes mais ils ne seront pas publiés avant qu’il connaisse le succès avec un roman « La vie et demie », lequel, pour l’écrivain franco-congolais, Alain Mabankou, est l’un des trois romans les plus importants de la littérature d’Afrique noire.
Enseignant le français et l’anglais, il s’engage en politique ; il est même élu député. Mais ses prises de position contre le régime en place lui vaut d’être radié de la fonction publique.
Il meurt du sida à l’âge de 48 ans faute d’avoir pu obtenir un passeport afin de bénéficier du traitement adéquat.

Vous savez
Dans ce pays
Où tout est maigre
Jusqu’à l’essentiel
Dans ce pays
Sous le ciel le plus ciel
Du monde
Ce n’est pas la balle ni la bombe
Ni la faim ni la mort
Qui nous tuent
Sous le ciel le plus ciel du monde
Ce n’est pas la peste ni le palu
Ni le sort qui nous tuent
Ce sont les foudres d’espoir
Tout ce qui dans le blond sucre de canne
On mange d’espoir.

mardi 30 novembre 2021


"La plus secrète mémoire des hommes", prix Goncourt 2021, du jeune romancier sénégalais Mohamed Mbougar Sarr, est un livre immense dans lequel on s'imagine parfois perdu, mais l'auteur a pris soin, imperceptiblement, de nous remettre, dans cet univers littéraire piranésien, une pelote de fil d'Ariane qui permet au lecteur de parcourir le temps et l'espace comme un explorateur le ferait d'un pays oublié dans lequel les traces de civilisation et d'humanité interrogeraient chacun de ses pas.

Ce n'est pas un livre facile mais c'est un livre puissant, mystérieux, déroutant, complexe, envoûtant ; un livre qui puise sa richesse dans la richesse bafouée du continent noir.

vendredi 19 novembre 2021


Publié sur FB le 10 février 2021

Poème N°40 « Le trio éternel » de la poétesse danoise Tove DITLEVSEN (1917-1976). Née à
Copenhague, issue d’une famille pauvre, elle quitte l’école assez tôt ; en 1939 elle écrit pour le magazine littéraire Vild Hvede, « Blé sauvage ». Son enfance a très fortement influencé son œuvre. Elle s'est mariée et a divorcé quatre fois. Elle a écrit de nombreux romans, traduits dans plusieurs langues. Elle se suicide en 1976 par overdose de somnifère

Il y a deux hommes dans le monde, qui
sans cesse croisent mon chemin,
le premier est celui que j'aime,
le second m'aime.
Le premier est dans un rêve nocturne,
il réside dans mon esprit sombre,
l'autre se tient près de la porte de mon cœur,
je ne lui ouvre jamais.
L'un me donna un souffle printanier
de bonheur, vite enfui,
l'autre me donna toute sa vie
et n'eut pas en retour une heure.
L'un bruit dans le chant du sang,
où l'amour est pur et libre,
l'autre fait un avec le jour triste
où les rêves sont noyés.
Chaque femme se tient entre eux deux,
aimant, aimée et pure –
chaque cent ans cela peut arriver
qu'ils ne fassent plus qu'un.
Publié sur FB le 11 février 2021


Poème N°41
d’Alfredo Gangotena (1904-1944), poète équatorien qui fit ses études à Paris, quelques années aux beaux-Arts puis à l’Ecoles des Mines où il obtint son diplôme d’ingénieur. Il maîtrise parfaitement le français en seulement 3 années. Il fréquente Jules Supervielle, Max Jacob et Jean Cocteau. Il est proche de l’écrivain Henri Michaux.
Hémophile, il est d’une santé fragile. Retourné vivre dans les Andes à partir de 1928, il organise des manifestations contre le nazisme durant la guerre et effectue plusieurs interventions à la radio en faveur de la France libre.
Il meurt suite à une intervention chirurgicale à 40 ans.

Voici donc au clair mes mains,
dans la blancheur nocturne de mon
front.
Dans leurs haleines, mes mains : liquides
et transparentes du lait filtrant de
cet appel.
Mon Amour, je t'attends dans la totalité pure
de ta présence.
Et la porte dans la nuit s'ouvrit, soudain,
d'un solennel battant,
qu'elle laissa, par cette veillée lugubre, en mon cœur s'épandre tout
le sang de ta beauté.
Et tes seins sur moi ! et leurs soies lunaires
répandirent une telle étrange blancheur sur moi.
Dans l'aile liquide de ma chair, sur
moi :
à me ravir l'esprit, l'espace et
la durée,
ô larmes ! à en mourir.
Publié le 12 février 2021 sur FB


Poème N°42
"Veines sauvages" du poète sénégalais Amadou Lamine SALL (1951). Léopold Senghor a dit de lui qu’il était le poète le plus doué de sa génération.
Il est le Fondateur de la Maison africaine de la poésie internationale, et il préside aux destinées de la Biennale internationale de poésie à Dakar. Lauréat en 1991 du Prix du rayonnement de la langue et de la littérature françaises décerné par l'Académie française, il est l'auteur de nombreuses anthologies de poésie qui ont été traduites en plusieurs langues. (Source : Wikipédia)

(extrait)
Tu arrivais du nord
là où le soleil épuise ses
larmes derrière les barreaux du ciel
sur le dos des éclairs je sais là
où tu es descendue chanter
nouant tes cheveux aux épis de mil
et tu m'attends du coté le
plus divin de ton corps
là où les dieux ont fait
pousser la fraise dans la mangue
Tu es de ce pays
où les hirondelles ont bu tous les soleils
et le ciel toujours cambré de sommeil
Le vent lève ton nom… Boléro
et ta bouche et tes lèvres infaillibles
ont l'arome langoureux des
chemins de miel que j'aime
Je t'aime comme une guérison
j'aime ta gorge apaisante
la saison de ta bouche quand tu ris
j'aime la maison de tes yeux
tu réchauffes mieux que le ventre
de l'ours à midi
Tu es si belle que tu désamorces
la course des météores…
Tu es mon nouveau livre Boléro
les premiers hiéroglyphes d'un nouveau millénaire
....
Publié le 13 février 2021 sur FB.


Poème N°43
"Le quatrième jour"" de la poétesse slovène Barbara Pogačnik née en 1973.
Egalement traductrice, critique littéraire et organisatrice d’événements littéraires, elle a fini ses études de philologie romaine à l’Université Catholique de Louvain en Belgique et terminé son master à la Sorbonne – Paris IV.
Elle est l’auteur des recueils "Inondations" (2007), "Feuille de papier perdu dans la foule" (2008), "Le bleu recouvrant la maison" (2013) et "Alice au pays des manteaux" (2016). Ses poèmes figurent dans différentes anthologies, sont traduits en 32 langues et mis en musique.

(extrait)
Pèlerines blanches, entassées en une foule flottante,
murmurant entre chien et loup.
En cercles, rassemblées en un mur d’amphithéâtre.
Pèlerines blanches, gonflées par
le vent, qui prennent la couleur
transparente de la pluie. Pèlerines sans visages,
murmurant comme un peuple de sucre.

[trad. de G. Métayer]

vendredi 12 novembre 2021

(Publié sur FB le 15 octobre dernier)

Je dois avouer mon inculture : "L'Enfant réparé" est le premier des 9 romans de Grégoire Delacourt que je lis, lui qui fait des "cartons" à chacune de ses publications (1,2 millions d'exemplaires pour "La Liste de mes envies") !
Le style y est ciselé avec une précision minimaliste : souvent une succession de phrases "sujet-verbe-complément" dans lesquelles chaque mot "fait mouche". J'avais lu quelque part que le grand architecte Frank Llyod Wright avait pour habitude, en corrigeant les projets de ses élèves, de leur soumettre cette petite question : "Et maintenant : qu'est-ce qu'on enlève ?" Dans "l'Enfant réparé", il me semble qu'il n'y a rien à enlever. Tout est en place et à la juste place dans cette mise en abîme de la production littéraire de l'auteur.

Une nouvelle fois - après "Bellissima" et "Enfant de salaud", c'est le rapport au père que l'enfant devenu adulte interroge afin de tenter sa reconstruction ; un père que l'on pourrait haïr mais qu'il est probablement indispensable d'aimer pour vivre et oublier.

mercredi 10 novembre 2021


Je viens à l'instant de refermer la dernière page - la 384ième - de "Klara et le soleil", le dernier roman du Prix Nobel de littérature 2017, Kazuo Ishiguro, l'auteur de "Les vestiges du jour".

J'ai mis un peu de temps avant d'entrer véritablement dans le livre ; près d'une centaine de pages. Mais ma persévérance a été, je crois, récompensée : une impression de plénitude et d'un bonheur assez doux subsiste ; elle va assurément s'accorder avec la très belle journée qui s'annonce sur la Côte basque.

Klara n'est pas une jeune fille ordinaire. Klara n'est même pas une jeune fille, puisqu'elle est une "AA", c'est à dire une "amie artificielle", un robot. Mais un robot doué de sentiments, d'une générosité et d'une abnégation absolue qui peuvent la conduire jusqu'au sacrifice de sa "vie". Les AA sont destinées à se faire adopter par une famille en tant que "personne de compagnie". Et Klara se fait adopter par Josie, une jeune adolescente à la santé fragile qui vit seule avec sa mère divorcée dans une très belle maison tenue par une gouvernante. Tout à côté, mais dans une maison en mauvaise état et également seul avec sa mère, vit Rick. Josie et Rick s'aiment et se sont promis de partager plus tard leur vie. La mère de Josie, après de longues hésitations, a accepté d'adopter Klara car elle a un objectif précis et troublant pour le robot ; objectif que le lecteur découvrira dans la seconde partie du livre. 

L'intervention du soleil avec lequel Klara a une relation toute particulière - le soleil fournit les robots en nutriment - apporte au roman une dimension fabuleuse au sens premier du terme ; à ce titre, le roman pourrait être classé dans une catégorie du type "conte futuriste".

Certaines descriptions semblent anecdotiques, d'une précision qui parait inutile et qui donne au récit, surtout dans sa première partie, un rythme assez lent, incertain. Ce travail d'Ishiguro est loin d'être anodin : il parvient à traduire parfaitement la perception singulière de Klara dont l'attention se porte sur le moindre détail des objets et des personnes de son environnement. Une leçon pour nous-autres humains qui avons une tendance de plus en plus prononcée à nous cantonner dans le superficiel ?



  


(Publié sur mon compte FB le  7 octobre dernier).

C’est un livre qui vient de nous être offert. (1000 mercis à nos amis).
C’est un premier roman d’un journaliste du quotidien breton, Le Télégramme. Il est écrit sans ponctuations à l’exception des points de fin de phrase et dans une langue « volcanique » selon le commentaire de la 4ème de couverture. Je la comparerais, cette langue, cette écriture, à un étonnant cocktail composé de grumeaux baignant dans un bouillon aux saveurs aigres-douces diffusant des odeurs tour à tour insupportables et délicates (peut-être aussi à une eau-de-vie dans laquelle seraient immergées des choses étranges).
Le narrateur est ce que la presse à sensations qualifierait de « monstre ». Il écrit depuis la cellule de sa prison. Il écrit sur cette vie qui est la sienne et qui a choisi pour lui de le faire naître de parents monstrueux.
Selon une formule qui, ici, prend pleinement son sens : on ne sort pas indemne de cette lecture. C’est un livre incroyable, d’une force « volcanique » (pour reprendre le terme du commentaire), avec des instants de grâce immenses et des passages sordides.

« La Colline aux Loups c’était déjà une prison bien pire que tout imaginez-vous sous l’eau depuis le jour de votre naissance à retenir votre respiration en attendant une bouffée d’air qui ne vient pas ma vie c’est ça. »



(Publié le 15 octobre dernier sur mon compte FB)

Je dois avouer mon inculture : "L'Enfant réparé" est le premier des 9 romans de Grégoire Delacourt que je lis, lui qui fait des "cartons" à chacune de ses publications (1,2 millions d'exemplaires pour "La Liste de mes envies") !
Le style y est ciselé avec une précision minimaliste : souvent une succession de phrases "sujet-verbe-complément" dans lesquelles chaque mot "fait mouche". J'avais lu quelque part que le grand architecte Frank Llyod Wright avait pour habitude, en corrigeant les projets de ses élèves, de leur soumettre cette petite question : "Et maintenant : qu'est-ce qu'on enlève ?" Dans "l'Enfant réparé", il me semble qu'il n'y a rien à enlever. Tout est en place et à la juste place dans cette mise en abîme de la production littéraire de l'auteur.

Une nouvelle fois - après "Bellissima" et "Enfant de salaud", c'est le rapport au père que l'enfant devenu adulte interroge afin de tenter sa reconstruction ; un père que l'on pourrait haïr mais qu'il est probablement indispensable d'aimer pour vivre et oublier.




(Article publié le 19 octobre dernier sur mon compte FB)

Après plusieurs livres "plombants" - mais remarquables - j'avais envie de quelque chose de plus léger. Mon libraire m'oriente vers "Le voyant d'Etampes". "Vous verrez, c'est un boomer qui est pris dans une histoire avec les réseaux sociaux et c'est écrit avec beaucoup d'humour." Boomer, réseaux sociaux, humour, 3 mots qui ont fait tilt : j'ai acquis l'ouvrage et ... je m'en suis délecté ! Dire que je m'y suis reconnu totalement serait faux, mais, mais, ... je n'ai pas fait la marche des beurs en 85 et je ne suis pas (encore) alcoolique !

Si vous avez un boomer, plutôt mâle, dans votre entourage (et seulement si vous ne lui avez pas offert "Abuelo" ), voilà un super cadeau pour Noël !

Je suis très heureux d'avoir appris que ce livre a reçu le Prix de Flore 2021.

Extrait (Jean Roscoff, le narrateur, visite à Etampes la maison assez minable du poète noir américain inconnu, Robert Willow, qui a émigré en France dans les années 50 et pour lequel il a décidé, afin de donner un peu de matière à sa retraite décadente, de reprendre un manuscrit écrit dans sa jeunesse ; lequel livre va le conduire à sa perte) :


"A l'heure dite, je me trouvais devant la porte cochère. L'agent immobilier était un jeune homme athlétique, qui ne devait pas avoir trente ans. Costume satiné, chaussures à bouts carrés, chemise bleue pétrole : il n'avait pas échappé à la malédiction esthétique qui poursuit tous ceux qui se lancent dans l'aventure immobilière. Il arborait un sourire forcé où perçait le désespoir. Il était évident que cette maison lui restait sur les bras depuis de longs mois, peut-être une année entière.
-On est partis ? lança-t-il avec un clin d'œil.
Il introduisit la clé dans la serrure puis s'arrêta, se tourna à demi et me glissa sur le ton de la confidence :
-C'est une perle, mais il faut savoir se projeter.
"

La critique de Télérama est pas mal ("entre Kafka et Courteline") :
https://www.telerama.fr/.../le-voyant-detampes,n6976388.php

Poème N°44
, "La cabane", du poète géorgien Témour Chkhetiani, né en 1955.

Temour Chkhetiani est l’ auteur de huit recueils poétiques. Ses poèmes sont traduits et publiés en français, en anglais, en allemand, en suédois, en russe.
Il a traduit en géorgien des poèmes, entre autres, de Guillaume Apollinaire, d’ Arthur Rimbaud, de Michel Houellebecq, de Rainer Maria Rilke, et de Marina Tsvetaeva. Il est aussi compositeur de puzzles d'échec.

Publié sur FB le 14 février 2021

Nous nous sommes cachés de la pluie dans une cabane.
Avant cela, nous marchions ensemble dans la forêt ;
Nous regardions, écoutions tout avec joie.
Regardions les arbres et les fleurs,
écoutions le chant des oiseaux et le bruissement des feuilles,
nous étions si heureux de l’air frais, de l’eau claire et l’un de l’autre…

Nous nous sommes cachés de la pluie dans une cabane.
La pluie nous a suivis pas à pas et nous a mouillés,
Mais elle est restée à la porte
Et n’est pas entrée
Avec nous
Où notre rire battait
Contre les murs.

Puis nous nous essuyions
les cheveux, les yeux, les visages avec une seule serviettes.
Il pleuvait encore et la pluie faisait du bruit sur le toit de notre cabane
Et claquait à la porte.
Après cela, la nuit tombait mais nous pouvions toujours nous voir l’un l’autre…
Mais enfin en pleine obscurité
Tes épaules, tes seins, tes hanches éclairaient les ténèbres.
Il faisait frais, mais tes bras étaient chauds
Et tes lèvres étaient brûlantes,
Et dans la cabane le lit étroit en bois
Était large et doux…

Peu à peu, la pluie s’est tue.
La pluie nous a quittés et s’ en est allée.
Et nous nous écoutions nous respirer dans ce silence.
Et nous sentions battre nos cœurs
Et ensuite, peu à peu, il a commencé à s’éclaircir,
A travers une petite fenêtre de notre cabane, la lune baissa les yeux
Et chuchotant elle a partagé avec nous ce secret :
“-Il n’y a rien de mieux ni de plus important
Sur la terre”…

Maintenant nous nous réveillons dans des villes différentes,
Eloignées par des centaines de kilomètres,
Dans deux villes différentes.
.
Nous nous réveillons au même moment, mais seuls :
Nous ouvrons les yeux sans joie.
Nous levons nos têtes d’un oreiller sans joie,
nous nous levons sans joie.
Et nous nous habillons.

Dans le même temps mais loin l’un de l’autre
Nous ouvrons nos fenêtres dans des villes différentes.
C’est une journée ensoleillée dans les deux.
Nous regardons par la fenêtre
Et voyons de différentes images
Dans deux villes éloignées par des centaines de kilomètres,
Nous voyons différentes choses,
Mais nous pensons à la même chose,
Nous nous sentons les mêmes,
Et nous nous rappelons les mêmes choses :
Nous nous sommes cachés de la pluie dans une cabane.

(Traduit du géorgien par Ketevan Kokozashvil)

Poème N°45
, "Un poème pour mon pays", du poète du Malawi Franck Chipasla, né en 1949.

Publié le 15 février 2021 sur FB

Je n'ai rien à te donner, mais ma colère
et les filaments de ma haine traversent la frontière.
Toi, tu en as tant vendus et forcés comme moi à l'exil.
Maintenant à court d'esprits précieux, tu te reposes sur
tout ce qui peut pousser pour construire ton image qui s'effrite.
Tes rues sont jonchées d'hommes menottés
et tes tambours les bruits sourds des bottes à clous des gardiens.
tu te tortilles en agonie tandis que les jumeaux terribles, Loi et Ordre,
entonnent leur air à travers l'épais tunnel des fils barbelés.
Ici, semaine après semaine, les murs se dissolvent et maigrissent,
le brouillard s'estompe et nous te voyons nu comme
un corps qui se met à rude épreuve pour se retrouver, mais n'y parvient pas,
et nos cœurs battent avec des impulsions de peur ou de désir
et nos rêves sont les chapitres carbonisés de ton histoire.
Mon Pays, souviens toi que je n'ai jamais fermé l'œil ni dormi,
Mon Pays, je n'ai jamais laissé ta vie glisser sur la mauvaise pente
je ne t'ai jamais regardé passivement te hâter de t'écraser
comme un tacot surexploité tandis que le chauffeur s'éjecte en route.
Les jours ont perdu leur chanson et leur sel
nous nous ennuyons sans nos rires et nos voix libres,
chaque jour à méditer les mêmes choses et écarter nos espoirs.
Tes jours sont bruyants, avec le cliquetis des menottes
sur les bras des hommes qu'on emmène au loin pour les laisser pourrir.
Je sais qu'un jour viendra, qui nettoiera ma douleur,
et émergera dans la nuit, réduisant tout en miettes d'une chanson
comme le soleil, balayant enfin toutes ces étoiles mauvaises.

(Traduction de l'anglais par E. Dupas)
Je poursuis mon transfert depuis FB jusqu'ici de posts anciens. Celui-ci publié le 16 février 2021.


Poème N°46
"Une rencontre en 2000 dans le Grand Khingan" de la poétesse taiwanaise Hsi Muren née en 1943 dans le Sichuan, d'origine mongole, culture qui est devenue son thème de prédilection. Ses parents ayant émigré à Taïwan, c'est dans ce pays qu'elle reçoit une formation à l'Ecole des Beaux-Arts. 
Artiste reconnue - publication de 50 recueils de peinture, prix et expositions dans plusieurs pays - elle a consacré toute sa vie à la peinture et à la poésie (ses poèmes sont traduits en de très nombreuses langues). Elle a également enseignée et est aujourd'hui professeur honoraire de plusieurs universités chinoises et mongoles.
(Poème trouvé sur l'admirable blog "Terre à ciel - Poésies d'aujourd'hui")

Pourtant pourtant
leur demandais-je affolée
quand je suis passée hier un bois s’étendait bien ici
bouleaux drus élancés dont jouaient au vent d’automne
les feuillages découpés et denses
jetant leurs éclats d’argent vague ou d’or tiédi.
C’est bien peu de chose répondent-ils en riant
Jadis aux meilleurs jours d’exploitation
en une simple matinée nous pouvions avant midi
raser à blanc
branches géantes et troncs entrelacés de lianes et de sarments
de pins et camphriers mêlés une forêt trois fois séculaire
Ainsi ne reste plus ici que moi
et un pauvre renard perdu nous observant de loin
et sur la cime nue poursuivant
lui sa quête têtue moi le souvenir opiniâtre
d’un pays natal à jamais disparu.

(Traduction d'Emmanuelle Péchenart)

mardi 9 novembre 2021


Pablo Hernando est un architecte espagnol reconnu, peut-être même une « starchitecte », honoré par la prestigieuse médaille du RIBA et pressenti pour le Pritzker, l’equivalent du Prix Nobel en architecture. Et puis un jour, pour une raison incompréhensible, il descend d’un train à la gare de Pozonegro, une ville sinistré par la fermeture de sa mine, la Titane, et il achète dans l’urgence un appartement minable avec vue directe sur la voie ferrée. L’immeuble décati est occupé par 3 autres locataires dont Raluca, une belle jeune trentenaire, caissière au supermarché du coin, que l’arrivée de cet homme élégant et cultivé ne laisse pas indifférente …
Quel est le mystère que Pablo Hernando porte sur ses épaules comme un fardeau ? Quels sont ces « affreux » néo-nazis qui le font chanter ? Pourquoi cette volonté de tout abandonner au sommet de sa gloire ? Rosa Montero apporte la réponse à chacune de ces questions (et à plein d’autres) avec un sens du détail et de la digression (apparente) remarquable, dans un style vif qui entretient le suspens et décrit à merveille les situations et les personnages (on est dans l’appartement crasseux, on subit la canicule, on partage la trouille de l’architecte, …).

Pour les lecteurs architectes, l’auteure a su parfaitement trouver les termes du métier, les descriptions des bâtiments, inspirées, comme elle l’indique à la fin du livre, par Rafael Moneo et son Kursaal de Saint-Sebastien, MVRDV et son immeuble pixelisé de Rotterdam et d’un entretien avec l’architecte-urbaniste indien Charles Correa. Superbe.
Et en plus, il y a une belle histoire d’amour !    (Que demande le peuple-lecteur ?)


Poème N°47 "Contre vents et marées" du poète haïtien René Depestre né en 1926 (94 ans).

Il s'opposa au régime des "Tontons macoutes", fut proche de Che Guevara et de Fidel Castro au régime duquel il reconnut des qualités dans son combat pour la décolonisation en Afrique ou l'abolition du racisme institutionnel à Cuba, mais dont il critiqua l'absence de liberté d'expression ce qui lui valut d'être mis à l'écart et en résidence surveillée. Il parvint à fuir l'île et s'installe à Paris en 1978. Plus tard, il se reconciliera avec Cuba, reconnaissant « des acquis sur le plan de la santé, de l’éducation, de l’émancipation des femmes", mais avouant : « C’est difficile, pour un poète, d’être un bon stalinien ».
Il a publié également des romans dont "Hadriana dans tous mes rêves" qui reçut le Prix Renaudot en 1988. Sa poésie fut couronné de plusieurs prix. Il poursuit son œuvre dans le village de Lézignan-Corbières, près de Narbonne, où il s'est installé dans les années 1980.

Je reste un virtuose de mes chagrins
quand s'abat sur mes souvenirs
le temps de la mère pluie de mon enfance
qui continue à prier pour moi :
elle unit mes vieux os à l'énigme
à tous les hommes aux femmes et à leurs enfants émerveillés
à la fumée qui protège au soleil mon ombre
dans tous les lieux-assassins sans foi ni loi
où se sont égarés mes rêves de toute la vie.
Le dernier roc où s'arc-boutent mes années
sait que la vie est bien trop courte
et trop long l'espoir en mon esprit
et trop vive dans mes racines
la mémoire des femmes-jardins
qui ont porté jadis mes flammes
sur tous les fonts baptismaux.

Publié sur FB le 17 février 2021

 


Poème N°48
, « La couche de culture* », du poète lettonien Jānis Rokpelnis, né en 1945.


Ce poème a été publié en 1981 à la fin de l’ère Brejnev, époque du réveil national letton. Poème peut-être prophétique de ce qui se passera plus tard à Tchernobyl et qui fut déterminant pour les peuples baltes dans leur volonté d’en finir avec le régime de type soviétique. Ce que nous savons très peu, en Occident, c’est que les mouvements indépendantistes des années 80 au-delà du rideau de fer avaient toujours une très forte composante écologiste.
L'œuvre de Jānis Rokpelnis a été récompensée, entre autres, par le prix de l’Assemblée Balte en 2000.

(*j'ai pris la liberté de transformer "culture" en "nourricière" dans le corps du poème car ça me semblait mieux. Les commentaires plus haut et la traduction sont d’Alain Schorderet, avec quelques apports personnels donc).

Un jour l’un de nos descendants ouvrira les vantaux de la terre,
Quand nous ne serons plus qu’une couche nourricière.
Sous les pommiers et sous les palus,
Parmi les gratte-ciel en miettes,
Dans la couche nourricière, étendus,
Nos paroles seront muettes.
Le lointain descendant alors ouvrira grand la bouche
Tellement de culture sera composée cette couche.
Quelques empans nous ont été offerts
Dans lesquels tout sera défeuillé …
Il faut savoir devenir couche de terre,
Aussi bien qu’à la surface séjourner.

Publié sur FB le 18 février 2021


 
Poème N°49 " Balaji" du poète népalais Bhanubhakta Achayra (1814-1868).

Il s'agit d'un extrait d'un très long poème et une traduction (très) libre car Google est encore novice en népalais et qu'il faut bien faire acte de création poétique !

Donc, c'est plutôt une écriture franco-népalaise. En espérant que Bhanubhakta Achayra ne se retournera pas dans sa tombe, et qu'il me pardonnera ces licences poétiques qui résonnent tout particulièrement en ces temps compliqués.

La terre de Balaji
Après tant de jours,
J'ai vu la terre de Balaji aujourd'hui.
J'ai écrit en sachant que cette terre était une réplique du paradis.
Il y a des oiseaux perchés à ses franges
Qui chantent les secrets pour écrire les mots doux.
Si je pouvais m'asseoir ici et faire de la poésie,
A quoi d'autre devrais-je penser ?
Regardons-la mieux cette terre
Et imaginons-la en paradis.

Publié sur FB le 21 février 2021

Je post ici une série de poèmes que j'avais posté sur Facebook. celui-ci date du 20 février 2020.
Poème N°50 et dernier de cette seconde série de 50 poèmes du monde entier, 
"Non omnis moriar*", de la poétesse polonaise Sarah Ginzburg (Zuzanna Ginczanka de son nom de plume), arrêtée et exécutée par les nazis à Cracovie en 1945 à l'âge de 27 ans. 
Tous les témoignages concordent pour la présenter comme une jeune femme d'un immense talent poétique et d'une très grande beauté.
*"Tout en moi ne mourra pas" tiré d'un ocipit d'Horace. 

Non omnis moriar, il restera de moi 
Mon fier domaine, les prairies de mes nappes, 
Mes armoires forteresses imprenables, mes draps fins, 
Mes larges draps, et mes robes, mes robes claires. 

Je n’ai laissé nul héritier ici, 
Que ta main donc fouille dans toutes les choses juives, 
Epouse Chomin, de Lvov, vaillante femme de mouchard, 
Dénonciatrice zélée, mère d’un Volksdeutsch.

Qu’elles te servent à toi, et aux tiens, non à des étrangers. 
Mes très chers – ce n’est pas du vent, ce n’est pas un nom vide. 
Je me souviens de vous, et vous, quand vinrent les schutzpos,  
Vous aussi vous êtes souvenus de moi. 
Vous le leur avez rappelé. 

Que mes amis se réunissent autour d’une coupe 
Qu’ils noient dans l’ivresse mes funérailles et leur opulence : 
Kilims et tapisseries, vaisselle, chandeliers – 
Qu’ils boivent toute la nuit et aux lueurs de l’aube 
Qu’ils se mettent à chercher l’or et les pierres précieuses 
Dans les canapés, les matelas, les édredons, les tapis. 

Oh, quelle ardeur au travail ils auront, 
Des touffes de crins de cheval et d’algues marines, 
Des nuages de coussins déchirés et des nuées de plumes 
S’accrocheront à leurs bras, les changeront en ailes ; 
Et c’est mon sang qui au duvet tendre liera l’étoupe 
Pour transmuer en anges ces créatures ailées. 

(Traduit du polonais par Isabelle Macor)

lundi 16 novembre 2020

CONFINITUDE

J'ai commencé cette serie de post de poèmes au lendemain di confinement. Je me suis dit que je tenterai de partager chaque jour un poème. je l'ai fait sur FaceBook et je les reproduis ici. J'aime bien la parole de Christiane Taubira : "La poésie sera toujours supérieure aux couillons !" A tout seigneur, tout honneur, un poème de Léonard Cohen, "Famous Blue Raincoat" (traduction libre de votre serviteur) : "Il est quatre heures du matin, fin décembre. Je t'écris juste pour savoir si tu vas mieux. New York est glacial mais c'est ici que je suis bien pour vivre. La musique flotte dans Clinton Street tard dans la nuit. On me dit que tu as construit une petite maison, loin, au fond du désert. Que tu vis maintenant de presque rien. J'espère que tu en garderas quelques traces. Oui, et Jane est revenue avec une mèche de tes cheveux. Une mèche que tu lui avais donnée, disait-elle, cette nuit où tu avais décidé de t’évader. Es-tu jamais parvenu à t’évader ? La dernière fois que nous t'avons vu, tu paraissais avoir tellement vieilli. Ton inséparable imperméable bleu, usé, jeté sur tes épaules. Tu étais allé à la gare pour attendre un train, n’importe lequel. Mais tu es revenu chez toi sans Lily Marlène. Et tu as traité ma femme comme une paillette de ta vie. Quand elle est revenue elle était la femme de personne. Je te revois avec une rose entre les dents, comme un petit voleur de gitan. Tiens, je vois que Jane se réveille. Elle t'adresse ses amitiés. Et que puis-je encore te dire mon frère, mon assassin ? Que puis-je vraiment te dire ? Je crois que tu me manques. Je crois que je te pardonne. Je suis heureux de t’avoir trouvé sur mon chemin. Si jamais tu reviens par ici pour Jane ou pour moi, Je veux que tu saches que ton ennemi repose. Je veux que tu saches que sa femme est libre. Merci pour la peur que tu as enlevée de ses yeux. Je pensais que c'était naturel aussi n’avais-je jamais essayé de le faire. Oui, et Jane est revenue avec une mèche de tes cheveux, Une mèche que tu lui avais donnée, disait-elle, cette nuit où tu avais décidé de t’évader. Es-tu jamais parvenu à t’évader ?"

lundi 26 octobre 2020

"L'ère du clash" et "La Tyrannie des Bouffons"

Ces deux essais de Christian Salmon permettent de mieux comprendre comment un certain nombre de dirigeants - à commencer par Trump aux Etats-Unis, mais aussi Berlusconi en Italie ou Bolsonaro au Brésil - ont pu accéder (et se maintenir !) au plus hautes fonctions d'un état a priori démocratique tout en apparaissant comme des clowns aux yeux d'une majorité de leur compatriotes et au-delà. Ces lectures m'amènent à un certain nombre de réflexions. Le concept de débat : aujourd'hui, le concept de "débat" - au sens où nous avions l'habitude de le concevoir, c'est à dire un échange d'idées et de points de vue, voire une confrontation, dans le respect de la position des différents acteurs -, s'est transformé en invective, en discrédit, en insulte ou même en mensonge assumé. Défaite de la pensée : elle provient en grande partie, et l'on pourrait dire de façon paradoxale, d'un excès d'informations dont le flux ne cesse d'augmenter tant en quantité qu'en vitesse de propagation. C'est la crue en continu de l'information qui oblige à "zapper" d'un évènement à un autre, à s'interdire tout exercice minimal d'analyse et de critique. Le monde est devenu un gigantesque comptoir du Café du Commerce où chacun y va de son jugement "autorisé", une immense émission de télé-réalité. L'Albatros de Baudelaire : dans ce contexte, l'humaniste et le vrai démocrate sont comme l'albatros de Baudelaire dont les "ailes de géants l'empêchent de marcher" et qui suscitent les ricaneries de la part de ces pêcheurs imbéciles qui les miment dans leur maladresse. Les bouffons qui participent à la marche du monde imposent leur référentiel matérialisé par l'écran ou les instruments de la propagation virale de leurs stratégies (les réseaux sociaux). La grande détresse de la pensée aujourd'hui tient dans le fait qu'aucun référentiel est suffisamment fort pour s'y opposer. Une lueur d'espoir : Je ne vois qu'une lueur d'espoir et elle nous vient des antipodes, de Nouvelle-Zélande, avec la réélection au poste de Premier Ministre de Jacinda Ardern. Puisse-t-elle nous montrer le chemin d'un nouveau référentiel !

dimanche 9 août 2020

Les "cagots" ont-ils disparu ?

Une récente visite de l'église de Ciboure au Pays Basque m'a fait découvrir le terme "cagot".  Une plaque indicative de l'histoire du bâtiment plaquée sur l'un des murs extérieurs mentionne le fait qu'un cimetière réservé aux cagots était situé à proximité de l'église et que celle-ci comportait une porte d'accès qui leur était également réservée. Wikipedia renseigne abondamment sur les cagots et j'invite les curieux à se rendre sur la page de cet extraordinaire outil de connaissances (belle preuve de l'intérêt d'une démarche participative) en cliquant ici, mais également sur cet autre site là encore.
En bref, on peut avancer - bien qu'il existe encore de nombreuses zones d'ombres sur leur origine exacte - que les cagots sont nés de la conjonction de phénomènes de superstition populaire et de discrimination sociale, amplifiée par le pouvoir religieux et politique. C'est au XIIIème siècle que l'on voit apparaître les mots de crestia ou crestian qui désignent des individus susceptibles d'être porteurs de maladies assimilables à la lèpre, sans qu'ils soient véritablement des lépreux. Du fait de la peur attachée à cette maladie, les crestias font l'objet d'une relégation dans des zones spécifiques (le plus souvent en marge des villages) et d'interdits multiples : ils ne peuvent pratiquer qu'un nombre très limité de métiers (principalement ceux en relation avec la construction), l'accès à certains lieux tels les églises leur est réglementé, ils ne peuvent se marier qu'entre eux. Toute infraction à ces règles orales ou même écrites est sévèrement punie.
Les chercheurs font remonter la dénomination cagots au XVIème siècle, quand la théorie sur l'origine de cette population de proscrits les associe aux goths plutôt qu'aux lépreux. Une hypothèse Auparavant  et, malgré l'ordonnance de 1683 de Louis XIV qui en abolissait le statut (pour des raisons plus économiques qu'humanitaires, Colbert et le roi cherchant alors des ressources pour financer l'endettement du royaume), l'ostracisme dont ils furent l'objet a pu se perpétuer encore durant de nombreuses années, comme en atteste un quartier du village d'Arizkun (Navarre) qui leur était réservé jusqu'au début du XXème siècle.
Les cagots eux-mêmes avaient été précédés des
La superstition populaire affirmait qu'ils étaient porteurs de la peste (l'équivalent de notre Covid-19 !) ou tout du moins agents de transmission de la maladie. A cet effet, ils devaient être "confinés" dans des lieux spécifiques (le plus souvent en périphérie des agglomérations) et assujettis à un certain nombre de règles les excluant de la vie communautaire. Certaines hypothèses associent l'origine de leur relégation territoriale au fait qu'ils aient appartenu à une peuplade vaincue ou dissidente sur le plan religieux qui se serait réfugiée, pour sa survie, dans des lieux difficilement accessibles tels que les montagnes, les forêts ou des zones marécageuses.
Concernant la discrimination sociale, il s'agit d'une constante dans l'histoire des sociétés - voire même un facteur consubstantiel - de disposer d'une fraction de la population sur laquelle il est possible de faire porter la responsabilité des maux (maladies, guerres, crises économiques, crises sociales, etc.) qui affectent régulièrement lesdites sociétés. L'histoire contemporaine et l'actualité en multiplient les exemples.
L'amplification de ce type de phénomène par le pouvoir religieux et politique (souvent confondus dans l'histoire) constitue rien moins, pour le premier, que la nécessité de renforcer son emprise sur les consciences en trouvant une "raison" à ce qui pourrait être jugé comme "déraisonnable" (comment Dieu, omniscient et infiniment miséricordieux pourrait-il accabler l'Homme ?). Pour le second, elle correspond au besoin de trouver une justification soit dans l'échec d'une politique, soit dans sa raison d'être. Le nazisme en est un exemple parfait (si la dimension religieuse ne peut lui être associée, celle du "sacré" et de la charge symbolique associée au personnage du führer s'y substituent). 

samedi 23 mai 2020

"Parcours d'un jeune de Mancey 1939-1945 Georges Duriaud" de Gérard MORIN

Mancey est une petite commune de Saône-et-Loire, située à 7 km à l'ouest de Tournus et sensiblement à mi-chemin entre Mâcon et Chalon-sur-Saône. On est ici en Bourgogne dans les côtes vallonnées du Mâconnais, un territoire encore très agricole où les vignes produisent des "petites" cuvées à la modestie sympathique, en retrait des grandes appellations plus septentrionales de la Côte de Nuit ou de la Côtes de Beaune.
Ce caractère de simplicité et d'authenticité, on le retrouve dans le récit écrit par Gérard Morin qui a voulu rendre hommage à l'un de ses voisins, Georges Duriaud qui va avoir 100 ans en janvier prochain.
Georges n'a que 23 ans quand sa vie bascule avec son engagement dans le maquis. Issu d'une famille d'agriculteurs - le livre décrit parfaitement, dans le détail et avec les termes locaux, la vie de ces gens rythmée par les saisons, au plus près de la nature, des "gens de peu" pour reprendre l'expression de Pierre Sansot - le jeune Duriaud, davantage rompu aux travaux des champs, se retrouve du jour au lendemain dans la peau d'un braqueur de perceptions, à coucher dans les forêts de Brancion, à apprendre le maniements des explosifs et des armes de guerre, à être traqué par la milice et les soldats de l'occupant.
Le livre alterne les souvenirs de ce jeune résistant et les temps forts de la guerre de 39-45. Il comporte un grand nombre d'illustrations et de photos. C'est en particulier très émouvant de regarder le visage de ces jeunes femmes et de ces jeunes hommes - ils n'ont pour la plupart pas 30 ans - et de lire leurs destins, souvent tragiques.
Georges Duriaud est l'un de ces héros anonymes - comment se fait-il qu'il ait fallu qu'il attende d'avoir 77 ans, 53 ans après la fin de la guerre, pour être fait chevalier de la Légion d'honneur ? - dont il est bon et utile de rappeler le parcours, loin de la "société du spectacle" et pourtant tellement essentiel.
Gérard Morin, désormais écrivain et éditeur, a pris le temps de l'écoute et de la recherche pour nous faire partager ce témoignage édifiant. L'exemple d'un otium placé sous le signe de l'amitié. On attend d'autres opus !


dimanche 17 mai 2020

"Nous avons les mains rouges" de Jean Meckert

Nous avons les mains rouges de Jean Meckert - EVADEZ-MOIJean Meckert (1910-1995) est un auteur prolixe (plus d'une trentaine de romans) salué par des grands noms de la littérature tels Gide, Queneau ou Martin du Gard.
"Nous avons les mains rouges" a été publié en 1947. Il s'agit de son quatrième livre après "Les coups" paru en 1940. Le thème central traite de l'épuration après la fin de la seconde guerre mondiale. Laurent, tout juste sorti de deux ans de prison pour un meurtre suite à une bagarre, se retrouve embarqué dans une drôle d'association de justiciers à la tête de laquelle figure un héro de la résistance, M. d'Essertaut, propriétaire d'une scierie. Les deux filles de ce dernier, la plus jeune, sourde et muette, Christine, et une militante passionnée, Hélène, le pasteur Bertod, et Armand, un colosse au passé de détenu comme Laurent, complètent le groupe qui entend régler leur compte à tous ceux qui ont su profiter des années de guerre pour prospérer et disposer à présent de situations confortables.
Mais les règlements de compte vont au-delà de la simple menace ou de la correction : il s'agit le plus souvent d'exécuter les profiteurs.
Laurent, sans attaches particulières, sans argent, trouve dans la famille d'Essertaut un gite, un travail dans la scierie et un flirt en la personne de Christine. Il découvre peu à peu les agissements du petit groupe auquel sont associés d'autres anciens camarades de la Résistance. Si au début, il parait réfractaire à toute cette folie, il finit par y adhérer par faiblesse et par amitié pour Armand qui l'a pris sous sa protection.
Jean Meckert évoque une période trouble de l'histoire de France où certains se sont érigés en justiciers commettant des crimes odieux au prétexte d'avoir risqué leur vie pendant les six années de guerre. Mais il dresse aussi le portrait d'une société toujours prompte à trouver un bouc-émissaire.
"Nous avons les mains rouges" est un très grand roman d'un auteur injustement méconnu aujourd'hui.

samedi 21 mars 2020

" Charlotte" de David Foenkinos

Résultat de recherche d'images pour "charlotte salomon livre"Charlotte, c'est Charlotte Salomon, une jeune femme juive-allemande, une artiste que certains ont qualifié de "génie", et qui a été assassinée par les nazis en octobre 1943 au camp d'extermination d'Auschwitz, alors qu'elle n'avait que 26 ans et qu'elle était enceinte. Charlotte qui était parvenue à se réfugier en France, à Villefranche-sur-Mer, dans la propriété d'une riche américaine, fut dénoncée par un appel anonyme au criminel de guerre nazi, Aloïs Brunner, qui dirigeait les opérations de chasse aux juifs sur la Côte d'Azur depuis l'hôtel Excelsior de Nice. Brunner parvint à échapper à la justice pour les crimes qu'il a commis (130 à 150.000 juifs exécutés à son actif) en se faisant passer pour mort à la fin de la guerre. Les services secrets israéliens retrouvèrent sa trace en Syrie où il était le protégé d'Hafez el Assad, mais ne parvinrent pas à l'exfiltrer comme Eichmann, son patron. Il mourut en 2001, terré comme un rat, dans le sous-sol d'une maison à Damas.
David Foenkinos a écrit un livre dont il est difficile de s'extraire et que l'on referme à la dernière page avec une émotion très forte. Il utilise par ailleurs une forme d'écriture par phrases courtes et assemblées comme un poème, les unes à la suite des autres. Loin d'être déroutant, ce procédé stylistique apporte à la narration à la fois légèreté et profondeur. Chaque mot prend sa place et résonne au plus près du drame qui se joue autour de cette jeune femme accablée par le destin.
L'auteur nous fait part également de sa fascination pour son héroïne jusqu'à aller sur les traces des lieux qu'ils l'ont accueillie en Allemagne ou sur la Côte d'Azur, interroger des témoins, tenter de forcer le mur d'enceinte du site de l'ancienne villa l'Hermitage où elle fut arrêtée, transformé en une opération immobilière "haut de gamme" pour adeptes probables de "gated communities".
La version "de luxe", illustrée par une cinquantaine de reproduction d’œuvres de l'artiste, confère un supplément de sens au roman.

Résultat de recherche d'images pour "charlotte salomon livre"
"La grand-mère et la petite fille se comprennent.
Leur cœur bat de la même façon.
Comme s'il était enroulé dans une étoffe.
Il se débat en sourdine, sans faire de bruits dans le corps.
A la manière coupable dont les survivants respirent."
p 157

"Sur le quai, elle observe certains hommes.
Ils sont habillés comme pour un mariage.
Ils sont élégants, se tiennent droits, avec leur valise en main.
Portent des chapeaux qu'ils pourraient ôter au passage d'une femme.
On ne perçoit pas la moindre hystérie.
C'est une forme de politesse dans la déchéance.
Ne surtout pas montrer à l'ennemi le ravage intérieur.
Ne pas lui offrir le plaisir d'un visage supplicié."
p 227