lundi 15 mai 2023

L’usure du monde - Une traversée de l’Iran


L’auteur de l’inoubliable « Un certain Mr. Piekielny » nous invite, avec son dernier ouvrage, « L’usure du monde », à le suivre dans son road trip de 40 jours à travers l’Iran effectué fin 2022, alors que ce pays était en proie à une très vive contestation du régime sanguinaire des mollahs. Pourquoi l’Iran, pourquoi maintenant ? Francois-Henri Désérable répond : « Et si on me le demandait, (…), je raconterais la vérité, je dirais que ce voyage était prévu de longue date, et je prononcerais le nom d’un sorcier de la route : Nicolas Bouvier. »

Ce dernier a écrit un livre, « L’Usage du monde », illustré par son compère, Thierry Vernet, retraçant leur périple depuis Belgrade jusqu’à Kaboul, en passant par l’Iran, effectué en 1951. Désérable va mettre ses pas, 71 ans plus tard, dans ceux des deux globe-trotters, en se limitant à l’Iran. 

Bien que surveillé en tant qu’étranger, Désérable fera de formidables rencontres tout au long d’un parcours d’environ 3 000 kms et nous ramène un témoignage extrêmement poignant où le courage, l’humour, l’espérance affrontent au quotidien la force brutale, la cruauté et le fanatisme.

On savait Désérable remarquable romancier, il se révèle formidable écrivain-voyageur.

mercredi 10 mai 2023

Je me souviens de Falloujah


 Ce premier roman de Feurat Alani, Grand reporter, lauréat du prix Albert-Londres en 2019 pour son livre « Parfum d’Irak », exprime avec talent le lien indéfectible entre un fils et son père, entre des hommes et leur pays. Rami, le père, est à l’hôpital, en fin de vie et il est devenu amnésique. Son fils, Euphrate, voudrait qu’il lui parle de la vie qu’il a vécu, là-bas en Irak, avant qu’il ne soit trop tard. Mais ça paraît impossible. Une parole prononcée par le père - « Je me souviens de Falloujah » -, une photo d’identité  d’un homme jeune qui ressemble à ce père mais avec un autre nom et ses souvenirs de séjours à Bagdad et Falloujah, permettront-ils à Euphrate de remonter le temps et découvrir le secret de son père ?

Une très belle écriture. Le livre achevé, on reste longtemps encore en lien avec ce récit poignant qui ne tombe jamais dans le pathos.

samedi 8 avril 2023

« Le blé en herbe » de Colette


 Pour lire « Le blé en herbe » de Colette, il n’est pas inutile de se munir d’un dictionnaire des plantes et/ou d’avoir à portée de mains de quoi consulter Wikipedia. Cette recommandation ne vaut, bien entendu, que pour ceux qui ignoreraient ce que sont des scabieuses, des mélilots ou des renouées, et la définition d’une houssine, d’un fredon ou de la syzygie ; c’est à dire pour le commun des lecteurs, sauf erreur de ma part.

On n’écrit plus de romans comme écrivait Colette. En serait-on encore capable d’ailleurs si on faisait abstraction de l’argument consistant à jeter un avis lapidaire : « c’est démodé  ! » ? 

La lecture du « Blé en herbe » est une félicité douce et savante. Félicité car la langue est maniée avec une virtuosité admirable comme les motifs d’une œuvre précieuse de marqueterie. Douce par la manière toujours délicate par laquelle Colette suggère les scènes d’amour. Savante par le choix précis des mots, en particulier ceux qui décrivent le paysage de cette côte cancalaise et l’atmosphère marine dans laquelle elle nous fait pénétrer. 

Et puis, il y a cette tension entre les deux principaux personnages qui ne cesse de fluctuer jusqu’à son paroxysme. 

Les questions de la fidélité, du mensonge, d’une certaine cruauté des sentiments, des convenances, de la passion égoïste, du passage de l’innocence à la réalité du monde adulte, de l’incompréhension, de la soumission-domination, questions intemporelles, constituent la toile de fond du roman. 

L’une des phrases les plus formidables est celle-ci (« la dame en blanc » et le jeune Phil sont ensemble dans une chambre ; ils ont certainement déjà fait l’amour ; la première s’est approchée de la fenêtre et s’interroge sur cet « amour », puis revient vers son jeune amant qui la regarde « avidement ») : « Ainsi chargée, elle se hâta vers l’étroit et obscur royaume où son orgueil pouvait croire que la plainte est l’aveu de la détresse, et où les quémandeuses de sa sorte boivent l’illusion de la libéralité. »

lundi 6 mars 2023

L'Ukraine attend de Bohdan Stelmakh (1943 -)

 

L’Ukraine attend


 Alors qu’à une heure matinale tonne l’orage,

Quand le ciel est sombre comme la nuit ou quand il est bleu,

L’Ukraine te ressemble, mon fils,

L’Ukraine attend, ma fille.

 

L’Ukraine attend les courageux, elle veut des lions,

Inébranlables comme le roc, durs comme le diamant,

Ceux qui ont une âme pure, un cœur d’acier,

Jeunes, l’Ukraine vous attend.

 

Pas des moutons en troupeau, ni un troupeau de veaux,

Soumis au joug d’un seigneur, sous le claquement d’un fouet,

Mais un peuple pour qui le malheur ne sera jamais un obstacle,

Et toujours, placera la liberté au-dessus de tout.

 

À vous, aujourd’hui, de construire cette route nouvelle,

De la rendre empruntable – pour le meilleur et non le pire,

De rester prudent, au risque de chuter dans l’abîme,

Et de vous assurer qu’elle vous mène bien au temple.

 

Ce temple qui se dresse à la croisée des chemins,

Sous le ciel où luit une flamme prophétique,

Vous enseignera ce que nulle école enseigne,

Ce que vous devez comprendre avant que demain n’advienne.

 

Et au-dessus de ce temple, l’Ukraine en habits de majesté

Sera là pour vous saluer, jeunes d’Ukraine,

Car il vous appartient, sous la protection de Dieu,

D’élever ce temple au plus haut.

 

Vous qui, des charrues, des fusées spatiales,

Des portes des ordinateurs, détenez les secrets,

Veillez à bâtir des alliances indestructibles et éternelles 

Comme ces éclats d’argent qui brillent dans la terre ukrainienne.

 

C’est à vous, jeunes gens, sous la protection de Dieu,

De proscrire l’horreur atomique de Tchernobyl,

De vous tenir debout sur tous les fronts,

Stoïques et vigilants face aux ennemis de l’Ukraine.

 

Alors qu’à une heure matinale tonne l’orage

Quand le ciel est sombre comme la nuit, ou quand il est bleu,

L’Ukraine te ressemble, mon fils,

L’Ukraine attend, ma fille.

 

Bohdan Stelmakh (1943 -)  « Poèmes sur l’Ukraine » (2004)

Traduction : Natalia Troyan (Ukr) et Claude Labbé

samedi 4 mars 2023

« La décision » de Karine Tuil


 Alma Revel est juge d’instruction, coordinatrice du pôle anti-terroriste. 2016 : un nombre important de jeunes français sont de retour de Syrie où ils s’étaient engagés dans les troupes de l’EI. Elle est chargée d’instruire leurs dossiers et, en particulier, celui de Kacem qui présente tous les signes du repenti. Dans le même temps, sur le plan personnel, Alma est sur le point de divorcer et elle est tombée amoureuse de l’avocat de Kacem. La « décision » est double : celle de signer ou non une ordonnance de mise en liberté, et celle de rester ou non avec son amant, contrairement à toutes les règles déontologiques.

Karine Thul a écrit un roman qui décrit avec beaucoup de précisions le quotidien du métier d’Alma, lequel exige d’aller puiser au plus profond de sa conscience et de ses ressources physiques ; une vie partagée entre la recherche de la vérité et les assauts continus du doute ; une vie qui peut se retrouver un jour, par la faute d’une « décision », au bord du précipice.

La lecture est captivante. On sent monter le drame au fur et à mesure des chapitres, jusqu’au dénouement tragique auquel succède le « Lekh lekha du Cantique des Cantiques » : « va-t’en vers toi, va pour toi. »

jeudi 2 mars 2023

La petite fille de Bernhard Schlink


Kaspar tient une petite librairie dans Berlin. Il vit avec Birgit, son grand amour, qu’il est parvenu à exfiltrer d’Allemagne de l’Est dans les années 60. Mais l’ancienne très belle étudiante des chemises bleues pour laquelle il avait eu le coup de foudre lors d’une de ses toutes premières rencontres avec des étudiants de l’Est, n’est plus qu’une femme à la dérive, alcoolique, qu’il retrouve un soir, noyée dans leur baignoire. Alors qu’ils étaient devenus des étrangers l’un à l’autre, Kaspar va découvrir, en explorant l’ordinateur de Birgit, une vie qu’elle lui avait cachée, une fille qu’elle avait eue avec un autre homme avant de le connaître, qu’elle avait abandonnée à sa naissance et qu’elle désirait maintenant revoir. Kaspar va se mettre en quête de cette enfant, la retrouver, pour découvrir qu’elle vit avec un homme radicalisé a l’extrême-droite neo-nazie dont elle partage les idées. Le couple a une fille, Stenza, que Kaspar va considérer comme sa petite-fille. Il parviendra à faire accepter au couple de recevoir chez lui l’adolescente de 14 ans dont les seuls désirs sont de revoir une ancienne amie de sa mère, féministe-punk et d’extrême-droite, et d’aller visiter le camp de Ravensbruck où a sévi Irma Grese, celle que l’on a surnommé la « Hyène d’Auschwitz » ; deux femmes qui sont pour la jeune Stenza des modèles.

Bernhard Schlink, l’auteur du magnifique « Le liseur », signe avec « La petite fille »un roman dans lequel la tendresse et l’altérité se confrontent au ressentiment et à l’intolérance. L’écriture narrative, sans fioritures ni effets de style, d’une lecture fluide, participe au réalisme des personnages. Le livre nous invite à considérer, sans les cautionner, les moteurs de la haine de l’autre aux premiers rangs desquels figurent les sentiments de relégation et de mépris, le nationalisme exacerbé, la bêtise et le complotisme, entretenus par la propagande ; moteurs que l’on retrouve aujourd’hui dans les mouvements de type QAnon ou dans le poutinisme.

mercredi 15 février 2023

Attaquer la Terre et le soleil de Mathieu Belezi


Deux récits menés en parallèle : celui d’une famille de colons à laquelle la « République » avait promis le « paradis » sur la terre algérienne, et celui d’une troupe de soldats de l’armée coloniale menée par un capitaine qui n’hésite pas à humilier, décapiter, brûler, violer les « mauricauts » et leurs « moukères » (lui-même ou à encourager ses hommes à le faire), au prétexte de civiliser cette « Afrique barbare » au nom de la France. Quelques passages en italique s’intercalent dans les scènes d’orgies guerrières des militaires comme des appels à la raison - un instant de lucidité de ces criminels qui répètent à l’envi « Nous ne sommes pas des anges » ? -, appels vite balayés d’un « suffit ! suffit ! qu’on nous foute la paix avec ces commentaires ! » (le « on ne peut plus rien dire ni rien faire » d’aujourd’hui ?) 

La haine nourrit la haine. En face, on ne fait pas de cadeaux non plus : on décapite, on émascule, on éviscère une femme jusqu’à en extraire un fœtus, … 

Mathieu Belezi ne nous épargne rien de cette sauvagerie où les instincts primaires de l’homme se déchaînent avec le sentiment d’une impunité totale alimentée par la soumission aux ordres ou à une cause supérieure (ici, la civilisation).

Du côté des colons, Dieu ou la Sainte-Mère - invoqués à tour de bras - semblent impuissants à les protéger des malheurs : une épidémie de choléra les décime, la vengeance des autochtones est impitoyable.

Impossible, au fil des lignes, de ne pas penser au conflit entre la Russie et l’Ukraine, à l’heure où les crimes de guerre commis par les troupes russes sont documentés avec précision, mettant en pleine lumière une barbarie comparable. Mais aussi, réflexion sur le fait que les guerres coloniales (en particulier) dans lesquelles les français étaient les agresseurs, ont charrié leurs torrents de sang, leurs flots d’exactions, et que nous n’en avons que très peu parlé. Comment s’ériger en juge quand nous n’avons pas jugé nos propres crimes ?

mercredi 25 janvier 2023

Part art et par nature

 

"Par art et par nature" est un essai que l'architecte Philippe Prost, Grand Prix National d'Architecture 2022, a publié en 2019, opus qui livre une partie de ses réflexions sur l'architecture militaire - dont il est l'un des plus éminents connaisseurs - et sa relation avec les préoccupations architecturales actuelles comme l'environnement, le paysage la sobriété, etc.

Prost souligne le lien étroit, la dualité, entre les artefacts et le naturel. Son essai évoque la qualité des paradoxes, des confrontations, dans la réflexion sur le projet : immobile vs mobile, défensif vs offensif, intérieur vs extérieur, etc. Les sciences de l'ingénieur ont longtemps exploré cette dialectique du paradoxe dont on peut penser qu'elle participe utilement du questionnement.

Sa définition de l'intelligence est à retenir : "Le style de l'intelligence, (...), c'est à dire une manière d'agir fondée sur la faculté de comprendre, qui définit, à mes yeux, l'art et la manière du grand ingénieur."

On peut regretter que dans cet essai la "nature" ne soit pas étendue au "vivant" dans son entièreté, dont on mesure chaque jour l'importance pour notre survie. 

Gageons qu'un prochain essai s'en fera l'écho et peut-être même qu'il évoquera l'esthétique des édifices militaires dont l'une des caractéristiques premières est de relever le défi de Vitruve : Firmas, Utilitas et Venustas.

mercredi 11 janvier 2023

Rue St Sépulcre

Les deux enfants sont assis sur un trottoir. 


Le sol est revêtu d’une matière sombre et molle : un bitume, à la surface duquel subsiste les traces d’un lissage maladroit qui dessinent sur la surface les volutes d’un ciel nuageux ?  Le jeune garçon - 5 ans, davantage ? - a les jambes repliées, les coudes posés sur les genoux et les mains serrant ses joues au niveau de la bouche. Il est de trois-quarts, adossé a un mur de couleur ocre dont on devine le grain du crépi - fatigué - et sur lequel on peut distinguer quelques lambeaux de collages et de tags. Ses cheveux sont courts, de couleur chocolat, peignés en arrière et légèrement crantés sur le devant. Son front est bien dégagé, le dessin de son oreille gauche est d’une grande finesse, ses sourcils sont imperceptiblement froncés. Ses yeux sont fixes, grand ouverts. Il observe fixement la petite fille - elle a sensiblement son âge - assise à ses côtés, légèrement en avant. Lui est donc un peu en retrait. Tout dans son attitude semble exprimer un mélange de doute et d’envie ; peut-être une résignation ; une envie teintée de regrets ? Peut-être celui de ne pas rayonner une forme de beauté et de pureté, comme cette petite fille. Il porte des escarpins noirs comme s’ils étaient en velours, un short aux rayures horizontales alternées blanches et noires à la manière d’un polo de marin, et un T-Shirt à manches courtes. Sa peau a la couleur et l’aspect de l’étain ; gris-argent avec des reflets. Elle, elle est probablement accroupie, mais l’amplitude de sa robe - comme si elle était enveloppée dans un nuage d’un bleu mousseux - ne permet pas d’en avoir la certitude. Elle tient dans ses bras, bien serré contre son corps, dans une attitude protectrice, presque maternelle, un jeune chien aux poils blancs et doux. Son avant-bras droit porte l’animal et sa main gauche ouverte lui caresse le museau avec délicatesse. Sa tête légèrement inclinée et le geste de sa main évoquent beaucoup de tendresse. Elle protège le chiot dont les yeux sont mi-clos, témoignant de l’infinie félicité qu’il goutte à cet instant. Les bras de la jeune enfant sont entièrement nus. Sa peau est fraîche et d’un rosé assez pâle. Ses cheveux sont coupés courts également. Ses deux immenses yeux d’un bleu gris qui semble contempler le vide ou un rêve, la moue résignée de sa bouche aux lèvres pleines sans être charnues - comme à peine sevrées -, le dessin de son nez d’enfant que les années n’ont pas encore affirmé, son front plutôt haut, partiellement masqué par quelques mèches châtains aux reflets roux, tout ce visage exprime une douceur lucide vis-à-vis d’un monde dont elle n’ignore pas la réalité, le mélange complexe de beauté et de laideur.

Deux signatures figurent en bas de cette composition : Lidi.a sur la robe de la petite fille et qkelo entre les pieds du garçon.

Rêvons d’une autre ville !


Très belle découverte de la pensée de Marc Held, célèbre designer et penseur ici de la ville utopique, avec ce livre en forme de testament (même si on souhaite à ce Monsieur de 90 ans, encore de nombreuses années à vivre), mais aussi d’hymne à une refondation : « Rêvons d’une autre ville ! » 

On ne le suivra pas forcément dans toutes les conditions qu’il propose d’imposer (l’oxymore est voulu) pour l’édification d’une cité idéale - laquelle requière surtout un « homme nouveau » -, pas plus que dans son éloge sans trop de nuances des vertus du passé, mais sa dénonciation de l’absurdité du consumérisme, l’obligation de revenir à des méthodes de travail moins aliénantes, à l’usage de matériaux plus sobres sur le plan énergétique et à une véritable éthique humaniste (pléonasme ?), dans une démarche libérée des effets de mode délétères, résonnent chaque jour avec plus d’intensité et de pertinence, sauf à se réfugier dans le déni ou « assumer » un cynisme mortifère.

C’est certainement un ouvrage qui mériterait une lecture critique dans les écoles d’architecture et d’ingénieurs.

dimanche 8 janvier 2023

La nouvelle internationale fasciste


Quelques réflexions suite à la lecture de ce livre d’Hugo Palheta.

Ce n’est effectivement pas parce que le fascisme n’est jamais parvenu à se fédérer en une internationale comme a pu le réussir, en son temps, le mouvement socialiste, que ce type d’organisation, à la faveur de l’impasse du néolibéralisme et des conséquences du dérèglement climatique (crises des ressources, augmentation des flux migratoires, conflits sociaux, pandémies, etc.), n’est pas susceptible d’advenir. L’installation un peu partout dans le monde de gouvernements autocratiques, dont certains témoignent de penchants non dissimulés en faveur de l’extrême-droite (Russie, Hongrie, Turquie, Inde, Émirats, Arabie Saoudite, Brésil et USA hier, Italie aujourd’hui, …), la poussée des partis d’extrême-droite partout en Europe, la désaffection des citoyens des pays démocratiques envers les institutions, sont autant de voyants inquiétants. L’alliance de la Russie et de la Chine dans l’émergence d’un contre-pouvoir à l’Occident et le messianisme de Poutine peuvent à terme former un pôle central, exemplaire pour toutes les thèses du fascisme : ultra-nationalisme, rejet des migrants, soumission à un état fort, violence envers les minorités religieuses et de genre, lois sécuritaires, etc.

Quelle alternative la gauche est-elle capable de proposer aujourd’hui ? Dans tous les cas, une union des forces constitue la condition sine qua non. Mais pour que cette union se produise, il faudra un « déclic ». Je crois pour ma part que celui-ci n’interviendra qu’à la suite d’une situation catastrophique : soit d’origine climatique (sècheresse ou tempête extrême), soit d’origine conflictuelle interne ou externe (guerre fratricide ou conflit mondial). Sachant que ces « catastrophes » sont également susceptibles de produire l’inverse : une fascisation radicale.

samedi 31 décembre 2022

2022, annus horribilis … et pour 2023 ?

2022, annus horribilis s’il en est, s’achève. Déclenchement de la guerre monstrueuse en Ukraine par le dictateur Poutine, emballement du réchauffement climatique avec, en particulier, des incendies gigantesques en France et un peu partout sur la planète, répression féroce des mollahs à l’encontre de la jeunesse iranienne, menaces tangibles de conflit en Extrême-Orient entre la Chine et les Etats-Unis autour de Taïwan, rodomontades nucléaires du dictateur nord-coréen, voilà pour les événements les plus tragiques que l’on retiendra de cette année. 

Côté bonnes nouvelles peut-on acter la montée du mécontentement en Chine, les manifestations en Iran (même si elles sont réprimées dans le sang), la fin de la constitution du dossier à charge contre Trump qui devrait conduire l’ex-locataire délirant de la Maison Blanche devant les tribunaux, la fin du mandat du fou d’extrême-droite, Bolsonaro, après la victoire de Lula au Brésil ?

Que nous réserve 2023 ? J’ai sélectionné 12 évènements majeurs dont l’avenir nous dira s’ils trouveront leur place dans l’histoire :

  • Chute de Vladimir Poutine
  • Pandémie en Chine et en Afrique causant des millions de morts
  • Renversement du régime des Mollahs en Iran
  • Nouveau conflit au Moyen-Orient impliquant Israël
  • Incarcération de Donald Trump
  • Annexion de Taïwan par la Chine
  • Entrée en guerre de l’Europe et des USA contre la Russie
  • Nouveau confinement en France de plusieurs semaines
  • Attentat contre Joe Biden et déclenchement d’une tentative de guerre civile aux USA
  • Grèves et manifestations importantes en France du secteur public
  • Tremblement de terre en Californie
  • Explosion d’une « bombe sale » dans le conflit ukrainien

vendredi 30 décembre 2022

L’Eglise de Marignac (17)


C’est juste un modeste clocher aperçu depuis la route. Pourquoi m’a-t-il conduit, alors que j’avais déjà dépassé le village, à faire demi-tour pour aller le voir de plus près et allonger en conséquence mon trajet de plusieurs minutes ? Le hasard ? Un pressentiment ? Une curiosité téléguidée pour tout ce qui touche à l’architecture et une fascination, en particulier, pour l’art roman ? Je suis tombé sur une perle comme il en existe de nombreuses en Poitou-Charentes, mais celle-ci, peut-être encore plus précieuse. 





En exterieur, les trois absides qui forment le chevet de l’édifice sont ornées d’une corniche sur laquelle se déploient des modillons (figurines) anthropomorphiques, ou représentatifs d’un bestiaire naturel ou grotesque, des métopes (petits tableaux) aux motifs floraux ou géométriques, et ponctuée de chapiteaux relatant certains épisodes bibliques. Parmi les modillons, plusieurs sont remarquables : un homme barbu tenant dans ses bras une énorme barrique comme le fardeau de son vice, un visage encapuchonné, le front ceint d’un bandeau témoignant probablement de sa noble condition, mais les yeux exorbités révélant que ce privilège n’exonére pas d’une frayeur devant la mort, deux amoureux étroitement enlacés, leurs corps si proches que l’usure de la pierre a dû effacer les organes de leur compulation et détacher leurs lèvres unies originellement d’un baiser éternel, …






Mais l’extraordinaire de cet édifice vieux de mille ans se poursuit à l’intérieur où le chœur, entièrement peint de motifs floraux et animaliers très bien conservés (datant probablement du XIXème), révèle une longue frise sculptée dans les arabesques végétales desquelles apparaissent des combats terrifiants entre humains, démons et chimères. 


Les sculpteurs anonymes, les modèles non-moins anonymes et ces fidèles des premiers temps, imaginaient-ils que 900 ou 1000 ans plus tard, leur mémoire appartiendrait au cyber espace et que leurs fantômes viendraient hanter avec bonheur quelques lignes d’un manuscrit virtuel, sans autres enluminures que la reproduction photographique de leur espace de craintes et de prières ?

mercredi 28 décembre 2022

Léonard Cohen de Pascal Bouaziz


Voilà un livre écrit par un fan absolu de Cohen, qui a tout lu, tout vu, tout étudié du poète-chanteur canadien, qui ne cache pas toutes les contradictions et les faiblesses de son idole (elles sont nombreuses), qui a acheté une guitare pour chanter du Léonard Cohen, et qui, pourtant, ne l’a jamais rencontré sauf dans une interview fictive qui figure à la fin de ce bel ouvrage agrémenté de très belles photos dont certaines méconnues. L’un des intérêts du travail de l’auteur - et pas le moindre - est de nous livrer le sens caché de certaines chansons. Ce statut d’exégète constitue pour lui une vraie fierté, jusqu’à lui faire détester les concerts où il va devoir partager son idole avec un public d’ignares. Dommage pour lui, car les concerts de Cohen ont toujours été des moments d’une intensité formidable, et peu importe si le public n’a pas saisi le sens caché de certaines des chansons ; doit-on disposer de la
   connaissance d’un conservateur de musée pour ressentir la beauté d’une œuvre d’art ?

Merci à Cécile et Ourouk pour ce superbe cadeau.

jeudi 15 décembre 2022

L’inconnu de la poste


Le 19 décembre 2008, entre 8h37, heure de son dernier sms et 9h05, heure où le premier client pénètre dans le guichet de poste de la petite ville de Montreal-la-Cluse, Catherine Burgot qui gère cette agence a été sauvagement assassinée de 28 coups de couteau.

Gérald Thomassin, enfant de la Ddass, acteur célébré par un César du meilleur jeune espoir masculin en 1991, vit précisément à cette époque à Montreal-la-Cluse à quelques mètres du bureau de poste. Son addiction à la drogue et à l’alcool en a fait un marginal que tout accuse de ce meurtre, jusqu’à cet appel téléphonique en pleine nuit à son frère dans lequel il tient des propos délirants et où il se désigne comme l’auteur de cet acte.

Onze ans après les faits, alors que l’enquête n’a pu identifier le coupable mais que certains faits nouveaux conduisent la justice à convoquer Thomassin, ce dernier disparaît alors qu’il semblait avoir accepté de se rendre à la convocation de la justice. Il n’a jamais été retrouvé depuis.

Florence Aubenas livre avec « L’inconnu de la poste » une nouvelle enquête immersive, dans laquelle elle fait preuve d’un très grand talent de journaliste, mais aussi d’écrivaine.

samedi 3 décembre 2022

Le colonel ne dort pas

 

Un colonel tortionnaire chez lequel tout est gris jusqu’au regard et qui ne dort jamais, hanté par les fantômes de ses victimes, un général qui s’isole dans le faste déchu d’un palais jusqu’à devenir fou, une jeune ordonnance, spectateur muet dans ce sous-sol de la maison des tanneurs où les suppliciés, sous les mains du colonel et de ses affidés, deviennent des choses, tels sont les principaux personnages qu’Emilienne Malfatto fait évoluer dans une ville-ruine sur laquelle il pleut sans cesse et qui résonne des fracas sinistres de la guerre. On est entre le « Désert des Tartares » de Buzatti, et « Au cœur des ténèbres » de Conrad. L’écriture reproduit parfois, par l’usage erratique de la ponctuation, l’atmosphère d’irréel et d’inhumanité dans laquelle baigne le récit. L’auteure, qui fut grand reporter de guerre, évoquait à la Grande Librairie, sa sidération devant certaines scènes de guerre dont elle fut témoin et qui paraissent sur l’instant relever davantage du cauchemar ou du pire film d’horreur, que de la réalité. 

« Le colonel pense souvent que la nature humaine se révèle dans ces instants de nudité absolue, quand l’homme est précisément dépouillé de toutes les minces couches de vernis - appelez ça l’éducation, ou la sociabilité, ou l’amour, ou l’amitié - qui recouvrent sa nature profonde, homo sanguinolis, sa nature animale, viscérale, quand l’homme n’est plus qu’une masse organique. »

EO

 Inhabituel pour moi, un essai à la critique cinématographique 😉 (juste pour vous faire partager le plaisir que j’ai ressenti en voyant ce film).

Voir le monde, sa beauté comme ses horreurs, à travers les yeux d’un animal, en l’occurrence un âne, est le thème d’EO, le film du polonais Jersey Skolimowski, prix du Jury au dernier festival de Cannes.

EO est le nom d’un petit âne que l’on découvre dans un numéro de cirque, choyé par sa partenaire. Mais sa vie bascule quand le cirque est contraint, sous la pression de défenseurs des animaux, de s’en séparer. Débute alors pour EO, une vie partagée entre captivités et errances qui le transforme en observateur-philosophe des turpitudes des hommes, et plus rarement de leur dignité. Intégré dans un haras et affecté aux tâches les moins nobles, il y fera l’expérience de la « distanciation sociale » entre les chevaux - magnifiques images de ces animaux dans leurs allures et leurs plastiques d’athlètes - appartenant à la classe des nantis, et lui, relégué dans sa condition de « prolétaire ». Mais comme dans la fable du chien et du loup, il est pauvre mais libre, contrairement aux pur-sangs soumis à des exercices de musculation et de dressage. Il s’enfuira, laissant les nobles aux délices de leur cage dorée, non sans renverser au passage toute une étagère de trophées, symbole des vanités qui lui sont étrangères. Il poursuivra son « parcours initiatique », tantôt dans des camions en compagnie d’autres animaux, tantôt seul au milieu d’une forêt hostile, ou encore mascotte involontaire d’une équipe de supporters de foot autant enragés que minables, etc.

Le réalisateur multiplie les scènes en alternant de manière magistrale les plans de la caméra sur l’animal, en les accompagnant des bruits de sa respiration, de celui des sabots, de la mastication, réussissant totalement à placer le spectateur dans la peau du petit âne.

Entre ces scènes, Skolimowski (82 ans) et son directeur de la photographie ont placé des moments de pure esthétique, nous donnant à contempler des paysages sublimés où nous plongeant dans l’ivresse d’images quasi psychédéliques, le tout servi par une musique qui en accentue le caractère paisible ou dramatique.

Chaque scène du film, même celles que l’on peut trouver incongrues (celle avec Isabelle Huppert en riche belle-mère déjantée, par exemple), est matière à réflexion et on trouvera certainement dans le final, une métaphore d’une terreur humaine que l’on croyait appartenir au passé …

Juste formidable !

vendredi 2 décembre 2022

Quelle n’est pas ma joie*



Pourquoi un jour écrire à une amie qui est morte depuis plus de 40 ans et qui fut la maîtresse de son mari, lui dont le corps ne fut jamais retrouvé dans l’avalanche qui a emporté les deux amants ? Le déclencheur de cette longue lettre est la mort de Georg, l’ex-mari de cette amie et qui est devenu le compagnon d’Anna, la narratrice, quelques temps après le drame de l’avalanche. 

S’agit-il d’une revanche ? S’agit-il de pardonner ? D’une jalousie que toutes ces années ne seraient pas parvenues à effacer ? Non, curieusement, cette lettre est une preuve d’amour, teintée d’incompréhension et de regrets pour la perte physique d’une amitié forte qui liait quatre amis. C’est aussi pour Anna, une manière de lever le voile sur un secret - celui de son père qu’elle n’a jamais connu -, de rendre hommage à sa mère, de révéler à ces absents qui elle était vraiment - et en particulier son détachement, voire son rejet, de toutes formes de prétention fondée sur l’aisance matérielle -, ce qu’elle a pu ressentir de trahison de son mari et de son amie, comment elle n’a cessé d’aimer son amie : en allant seule, chaque mois, sur sa tombe, en élevant ses enfants - des jumeaux - comme s’il s’agissait des siens alors qu’elle était devenue stérile à la suite d’un avortement clandestin, en prenant soin de son mari, Georg, sans vouloir « prendre sa place », comme par devoir d’amitié.

Mais, cette lettre est certainement pour Anna le moyen de conjurer une douleur : celle d’une enfant dont les parents ne sont pas parvenus à s’aimer car le père a disparu. « Nous pardonnons à nos parents qu’ils nous oublient, à condition qu’ils s’aiment. » est la phrase qui conclue ce magnifique roman traversé par l’amour de l’autre.

Jens Chritian GRONDAHL est un auteur danois dont l’œuvre est reconnue internationalement et couronnée de nombreux prix dont l’équivalent danois du Prix Goncourt.

*la traduction du titre original est : Je suis souvent heureuse


mercredi 30 novembre 2022

Quand tu écouteras cette chanson

Le 18 aout 2021, Lola Lafon, la romancière de "La Petite Communiste qui ne souriait jamais", a passé une nuit entière, seule, au musée Anne Frank d'Amsterdam, dans l'Annexe où survécut, durant deux années, 765 jours exactement, cette jeune fille de 14 ans dont le journal est mondialement connu ; cloîtrée dans 40 m2 avec ses parents, sa sœur Margot et 4 autres personnes qui les rejoignirent un peu plus tard. Seul le père, Otto Frank reviendra vivant des camps de la mort.

Pourquoi ce désir d’affronter cet espace vide ? Il s’agit d’une démarche personnelle, qu’elle ne peut pas expliquer : « ce projet d'écriture est un désir que je ne comprends pas moi-même, il me poursuit depuis qu'il s'est matérialisé, il y a quelques semaines. Une nuit d'avril, deux syllabes, que je prononce, peut-être dans mon sommeil, surgissent de l'enfance. Anne. Frank." Elle ajoute un peu plus loin : "Ma mère a été cachée, enfant pendant la guerre. Je suis juive. Mais je crois que tout ceci est sans importance, ou du moins, ça n'est pas suffisant pour expliquer ma volonté d'écrire ce texte." 

Elle formule quand même une raison, liée également à son enfance : le souvenir d'un jeune cambodgien de 15 ans, rencontré par hasard à Bucarest au printemps 1976 (elle n'a que 8 ans) et avec lequel elle échangera quelques lettres alors qu'il est sur le chemin d'un exil définitif et meurtrier au Cambodge, alors aux mains des Khmers rouges.

Ce n’est qu’à la fin de la nuit, à la dernière heure, que Lola Lafon parviendra à oser pénétrer dans la chambre vide d'Anne Frank, et s’asseoir à même le sol ;  "Comment marcher sur des traces sans les effacer ?"

Le livre nous fait partager certains aspects ignorés (ou oubliés ?) de la personnalité et de la vie d'Anne Frank. Il ajoute au récit de celle-ci, tout ce qu’elle n’a pas pu écrire dans son livre : le calvaire des trajets de 3 jours sans manger ni boire entassés dans des wagons à bestiaux vers les camps, l’humiliation continue, le froid, la faim, les poux, le typhus, la perte de tout espoir, l’agonie. 

Il nous questionne aussi sur le besoin que certaines personnes ont d'écrire, sur la notion de "bon goût", sur le négationnisme, la peur, sur la monstruosité de l'homme tout autant que sur sa grandeur d'âme (5 personnes ont aidé les Frank durant les 2 années de l’Annexe), sur le droit à l'irrévérence, sur l'absence, ... Les mots sont justes, les phrases chargées d’une émotion comme charnelle.

En exergue, ces mots du philosophe humaniste Georges Steiner : « Les hommes sont complices de ce qui les laisse insensibles ».

 Un livre magnifique.

 

samedi 26 novembre 2022

Le canard siffleur mexicain et Justice Indienne


Je ne suis pas un spécialiste du roman policier voire un inculte de cette littérature. Heureusement, j’ai une connaissance récente, ancien libraire devenu kiosquier dans un Relay H (et donc vendeur aussi de livres et pas seulement de revues ou de magazines), qui tente de m’initier à la chose. Premier conseil : « Le canard siffleur mexicain » de James Crumley que j’ai lu avec un bonheur inégal, me perdant par moment dans les personnages et les situations. Deuxième conseil : « Justice indienne » de David Heska Walbli WEIDEN (ouf !) qui donne une description des réserves indiennes et de la situation des amérindiens très interessante (même si elle est souvent désespérante), nous fait partager la culture indienne et sa proximité avec la nature et les esprits, met en scène des personnages que la vie n’a pas épargnés (en particulier le héros Virgil Wounded Horse) ou de fieffés salopards, mais prend un peu de temps pour délivrer sa dose d’adrénaline et du suspense (à partir des pages 280) ; c’est quand même un peu de ces substances que l’on recherche dans ce type de lecture, non ? Et c’est vrai que ça commence formidablement bien avec cette scène dans laquelle Virgil démolit un gros mec répugnant et violeur de gosses. Mais, on « quenouille » un peu par la suite … jusqu’à la page 285 pour être précis (le roman en comporte 375).

Je vais poursuivre mon éducation du roman noir en alternance avec des romans … comment appelle-t-on d’ailleurs les romans qui ne sont ni noirs, ni policiers, ni historiques, ni d’aventures, ni, ni ? Le roman ?

mardi 22 novembre 2022

Médiathèque de Grasse


Le Prix de l'Equerre d'Argent 2022 décerné à la Médiathèque Charles Nègre de Grasse des architectes Emmanuelle et Laurent Beaudoin, associés à Ivry Serres, couronne un édifice d'une expression plastique rare, sans "expressionisme", ne relevant d'aucune catégorie stylistique particulière si ce n'est celle d'une architecture essentielle

Le travail de composition à 8 mains, si l'on ajoute celles de l'ingénieur-architecte Jean-Marc Weill, concepteur technique de la remarquable façade en très fines "tiges" de béton blanc, témoigne d'une complicité fructueuse entre architecture et structure et de ce travail circulaire* dont parle Renzo Piano.

Comment ne pas citer également Paul Valery et son Eupalinos ou l'architecte et sa tripartition des édifices dans la ville : "les uns sont muets ; les autres parlent ; et d'autres enfin, qui sont les plus rares, chantent." Cet édifice compose et interprète. 

Ou même encore, pour pousser la poétique un peu plus loin (dans ces temps de disgrâce, on peut s'offrir ce luxe), cette référence au temple d'Hermès, d'une délicatesse telle qu'Eupalinos le compare à "l'image mathématique d'une fille de Corinthe, que j'ai heureusement aimée. Il en reproduit fidèlement les proportions particulières. Il vit pour moi ! Il me rend ce que je lui ai donné."

Il y a effectivement de la Mathématique dans ce projet ; la plus pure, celle d'une démonstration d'une évidente complexité.

Les premières photos de la médiathèque de Grasse dont j'ai pris connaissance en début d'année m'ont immédiatement interpellées (il y a comme ça quelques rares bâtiments : les Thermes de Vals, le Pavillon de Barcelone, la Médiathèque de Sandaï, la Casa de Musica, l'AquaTower à Chicago, l'auditorium de l'université d'Alvar Aalto à Helsinki, la Fondation Cartier boulevard Raspail, ...). Au fur et à mesure que je voyais publier d'autres photos, mon enthousiasme pour ce bâtiment allait croissant. Je le partageais avec des amis jusqu'à souhaiter même qu'il figure au palmarès de l'Equerre d'Argent, et à la place d'honneur. C'est chose faite et c'est formidable pour ses concepteurs et pour l'architecture. 

Grasse touché par la grâce ?


*"La technique ne vient pas avant l'architecture, c'est un travail circulaire."

Les années

Ce « roman autobiographique impersonnel » comme il faudrait le qualifier, si j’en crois Annie Ernaux et les critiques, se lit comme on pourrait feuilleter un éphéméride qui dévoilerait, non pas les événements à venir, mais ceux du passé. Pour ceux qui comme moi ont assisté - pour ma part, davantage comme spectateur qu’en tant qu’acteur - à la plus grande partie de ce « défilé », ce livre peut laisser plusieurs impressions. Tout d’abord celle d’une accélération de l’histoire : la guerre de 39-45 se révèle ainsi comme le déclencheur probable de ce qui ressemble par moment à une fuite en avant du train de la société, et ce, dans tous ses « compartiments » ; une ambivalence : les événements, les attitudes, les modes paraissent à la fois d’un autre temps et tellement proches, comme si cette accélération avait aussi provoqué une contraction du temps ; une certaine inanité (si l’on est pessimiste) ou un détachement (version optimiste) en ce qui concerne toute cette « agitation » de la société : mais qui peut croire, en définitive, que le fétu de paille peut librement s’orienter dans le courant d’un torrent ? ; d’une mise à nue de l’auteure qui ne va pas jusqu’à la provocation extrême de « La vie sexuelle de Catherine M. », mais qui partage, parfois crûment et plutôt fréquemment, ses pulsions sexuelles ainsi que l’état du fond de sa culotte (pour parler trivialement).

« Les années » représente un formidable témoignage d’ordre sociologique, porté par une subjectivité de militante, sur presque 60 ans de vie française. 

Comment ce livre peut-il intéresser et « parler » à un lecteur étranger ? C’est un peu un mystère, mais sans doute pas, puisque que « Les années » est considéré comme le chef d’œuvre de la toute nouvelle Prix Nobel.

Enfin, souvent qualifiée de « plate », l’écriture d’Annie Ernaux m’est apparu plutôt juste, brève et séquencée quand il s’agit de témoigner de l’accumulation des choses, plus ample (mais on n’est quand même pas dans un registre proustien) pour le regard porté sur ce kaléidoscope de la vie.

Un livre que je recommanderais aux « étrangers » que sont mes enfants.

mardi 15 novembre 2022

Le mage du Kremlin

Inspiré par Vladislav Soukov qui fut l’éminence grise de Poutine durant environ 15 ans, et surnommé le « Raspoutine de Poutine », Giuliano da Empoli, en fait le « mage du Kremlin » dans son admirable roman éponyme (Prix de l’Académie française et finaliste du Goncourt), en nous plongeant au cœur des arcanes du pouvoir russe, jusque dans le cerveau du « tsar ». Ce roman qui met en scène des personnages existants ou ayant existé, parvient, mieux que certains essais à caractère politique, à nous faire comprendre le « jeu » de Poutine, les raisons historiques, psychologiques (on a envie de dire « pathologiques »), sur lesquelles il fonde sa stratégie. 

Le long monologue de Vadim Baranov (alias Soukov), que le narrateur rencontre mystérieusement dans le palais dans lequel il s’est retiré, constitue l’essentiel du livre. Le « mage du Kremlin », passionné comme le narrateur par l’écrivain Evgueni Zamiatine (1884-1937), inspirateur des dystopies d’Orwell et d’Huxley, va lui raconter toute son histoire, depuis l’admiration qu’il voue à son grand-père - un homme du XIXeme, intellectuel hédoniste que les convulsions de la société russe n’atteignent pas - jusqu’à sa position de conseiller du tsar.

Au fil de ce monologue, c’est un résumé de l’histoire de la Russie, de la chute de l’URSS jusqu’à la guerre contre l’Ukraine, en passant par le délire des années Gorbatchev et Eltsine, qu’Empoli résume parfaitement, dans un style remarquable, mettant en scène le cynisme des oligarques, la violence qui semble inéluctable à l’affirmation puis la consolidation d’un pouvoir dictatorial, et nous révélant les contradictions et les faiblesses de nos démocraties occidentales. 

Le personnage central de ce roman est loin d’être antipathique et sa retraite de la vie politique (voulue ou imposée) confirme la sagesse qui l’anime ; sa fille de quatre ou cinq ans est son seul bonheur : « Tout le bonheur que j’ai connu dans le monde est concentré ici, en un mètre dix de hauteur. »

Si le roman s’achève sur cette note d’un espoir en demi-teinte, c’est que l’auteur nous fait partager la vision très pessimiste que Baranov a du futur, affirmant que la technologie, qui aura effectué sa mutation en une métaphysique, sera demain plus forte que les mesures policières mises en place par les nazis ou le KGB pour contrôler nos vies : « Désormais, où que nous nous trouvions, nous pouvons être identifiés, rappelés à l’ordre, neutralisés si nécessaire. L’individu solitaire, le libre arbitre, la démocratie sont devenues obsolètes (…) Les flux physiologiques des personnes, y compris leur sommeil, ne possèdent plus de secrets pour eux (les Californiens). Ils ont été convertis en chiffres ; jusqu’aujourd’hui pour générer du profit, à partir de demain pour exercer le contrôle le plus implacable que l’homme ait jamais connu. »

lundi 7 novembre 2022

Une femme

Publié 3 années après « La place » dans lequel le personnage central était son père, « Une femme » est un récit centré sur sa mère. Tous les deux sont morts et pour Annie Ernaux, l’écriture, et ce livre en particulier, peut s’apparenter à cette formule qu’il m’est personnellement difficile de comprendre : faire son deuil. « Mais je n’écris pas sur elle, j’ai plutôt l’impression de vivre avec elle dans un temps, des lieux où elle est vivante. », écrit-elle, pour ajouter un peu plus loin : « dans le vrai temps où elle ne sera plus jamais. » 

Annie Ernaux livre un portrait d’une objectivité sans concessions, sans pathos, mais où la tendresse est toujours à fleur de peau. La lente descente de sa mère vers la déchéance physique et mentale est décrite presque cliniquement, mais on ressent la souffrance de la fille qui voit disparaître la femme « forte et lumineuse qu’elle avait été. »

Annie Ernaux, dans les premières pages, a cette formule : « je souhaite rester, d’une certaine façon, au-dessous de la littérature ». A la dernière page, elle  se défend d’avoir fait une biographie, « ni un roman naturellement, peut-être quelque chose entre la littérature, la sociologie et l’histoire. »

Cette défiance vis-à-vis du terme « littérature », chargé d’une certaine épaisseur intellectuelle, n’est-elle pas liée à ce sentiment qu’il est étranger à sa mère et qu’en user serait marquer davantage « l’écart de classe » qui existe entre elles, et rabaisser d’une certaine façon sa mère ?

lundi 31 octobre 2022

Nous nous aimions

Qu’est-ce qu’un exil sinon une situation dans laquelle on ressent la souffrance de l’éloignement et de la perte d’une partie de soi-même ?

C’est dans l’espace intime d’une famille, un père, emporté trop tôt par la maladie, une mère devenue inconsolable et ses deux filles, avec en toile de fond leur patrie perdue, l’Abkasie, que l’auteure de « Nous nous aimions » tisse le cœur de son récit dans lequel les incompréhensions et les ressentiments contaminent insidieusement, comme un mauvais cancer, les relations entre la fille aînée, Kessané, et sa mère et sa sœur cadette.

« Nous nous aimions » est aussi le récit d’un « paradis perdu » - comme est perdue cette terre originelle quelque part aux confins de la Géorgie -, celui de l’enfance avec ces instants magiques, les premiers émois amoureux, la sororité entre les sœurs, etc.




samedi 29 octobre 2022

Par le sang versé

Publié en 1968, « Par le sang versé » est un témoignage sidérant sur les combats menés par le 3ème étranger de la Légion étrangère au Nord-Vietnam, appelé alors le Tonkin.

L’auteur, Paul Bonnecarriere, journaliste éternellement reconnaissant à la Légion de lui avoir sauvé la vie après le crash de son avion dans le désert, livre un récit terrible et palpitant de la « vie » de ses hommes durant la guerre d’Indochine qui devait se solder par la défaite finale de Dien-Ben-Phu en 1954.

Peuplé de personnages hauts en couleur, qu’il s’agisse d’officiers dont le courage n’a d’égal que l’indiscipline dictée par un sens du combat extraordinaire comme le capitaine Mattéi, ou de héros plus anonymes au passé plus ou moins trouble, le livre évoque l’un des épisodes les plus tragiques de l’aventure coloniale de la France en Extrême-Orient - aventure dictée par la cupidité financière et l’orgueil de dirigeants politiques -, et souligne la responsabilité écrasante de la hiérarchie militaire dans la déroute finale.

L’un de mes oncles est mort dans cette « aventure » à l’âge de 24 ans. Son corps n’a jamais été retrouvé. Il appartient à la terre vietnamienne. Mon père fut lieutenant à la 13ème DBLE (Demie Brigade de la Légion Étrangère). Je mesure mieux (même s’il était engagé au Cambodge et au Sud-Vietnam et non au Tonkin) ce qu’il a pu vivre à 25 ans et je suis de ce fait plus indulgent vis-à-vis de la personne qu’il est devenu après avoir quitté la Légion. 

« Ils nous ont rendus tous fou », dit l’un des légionnaires dans le livre.


dimanche 9 octobre 2022

La place

Dans ce petit roman (une centaine de pages) écrit en 7 mois entre novembre 1982 et juin 1983; Prix Renaudot 1984, la toute nouvelle lauréate du Prix Nobel de littérature 2022, la française Annie Ernaux, évoque par fragments le souvenir de son père disparu et partage, par endroits, avec le lecteur son travail d'écriture. 
Les premières pages du livre sont consacrées à la description des obsèques de son père, décédé 2 mois après qu'elle ait été reçue au Capès de Lettres. Le roman s'achève par le récit de la mort (l'agonie) de son père et des fragments de mémoire sans liens apparents entre eux.
Entre ces deux limites, Annie Ernaux raconte une vie "ordinaire", celle d'un père d'extraction très modeste, campagnarde, honteux de ce statut autant que résigné ; une vie d'ouvrier, puis de petit commerçant, dans une époque qui va le laisser sur le bord de la route. 
On a d'ailleurs l'impression de regarder dans un rétroviseur un paysage qui s'éloigne progressivement jusqu'à disparaître et ne plus subsister que dans les plis d'une mémoire. A la recherche du père perdu ? 
L'écriture est fluide, sobre, débarrassée de tout effet stylistique, ponctué de termes en italique dont l'auteure nous dit que c'est "non pour indiquer un double sens au lecteur et lui offrir le plaisir d'une complicité, que je refuse sous toutes ses formes, nostalgie, pathétique ou dérision. Simplement parce que ces mots et ces phrases disent les limites et la couleur du monde où vécut mon père, où j'ai vécu aussi. Et l'on n'y prenait jamais un mot pour un autre."   
L'une des toutes dernières phrases témoigne de la "raison" du livre et de ce qui constitue une faille autant qu'une richesse dans la vie d'Annie Ernaux : "J'ai fini de mettre à jour l'héritage que j'ai dû déposer au seuil du monde bourgeois et cultivé quand j'y suis rentré."

mercredi 21 septembre 2022

Taormine

Melvit Hammet aurait mieux fait de ne pas écouter son épouse, Luisa, laquelle, tout juste descendue de l'avion à Catane en Sicile, pour une semaine de vacances, a voulu absolument voir la mer ... Il aurait ainsi évité qu'une chose non identifiée heurte violemment l'avant droit de sa voiture de location sur un chemin de traverse ... Peut-être aurait-il dû s'arrêter pour constater les dégâts ... Peut-être aurait-il dû se rendre directement à l'hôtel plutôt que de dormir sur un parking, dans leur voiture, sous le regard suspicieux d'un épicier ... Peut-être même au commissariat ... Mais Melvit, chômeur de son état, en difficulté dans son couple, s'oblige à rester optimiste malgré les nuages sombres qui s'accumulent sur leurs têtes, lui qui ne recherchait rien d'autre en Sicile que de tenter de sauver leur union ...

Le dernier roman d'Yves Ravey (dont j'ignorais l'existence bien qu'il en ait produit pas moins de 17 à ce jour) se lit gentiment, sans prise de tête, au fil d'une écriture fluide, avec un intérêt certain pour une histoire dont on se dit qu'elle va sans doute se terminer très mal.

Voyageurs qui prenez le train pour 1H ou 1H30 : ce petit livre (139 pages aux Editions de Minuit) est fait pour vous !