dimanche 5 juin 2016

Retour du front (vénitien) ; l’architecture, un art populaire ?

«Quand les contraires travaillent ensemble, ils créent de la richesse et de la connaissance. Si la quête du savoir précède l’action, il y a évolution. Si la dynamique de l’action précède la réflexion, il peut y avoir destruction. » Mahabharata


Les forêts de Venise. Kjellander + Sjöberg
La Biennale d’architecture de Venise, c’est d’abord des chiffres : 2 sites principaux distincts, l’Arsenale (avec le bâtiment de la Corderie de plus de 300 m de long) et les Giardini, totalisant à eux deux une superficie d’environ 10 ha, 62 pays représentés, plus d’une trentaine d’évènements collatéraux dispersés dans la ville, 6 mois d’ouverture entre le 28 mai et le 27 novembre 2016, et plus de 200 000 visiteurs pour la précédente édition. Mais ce qui n’est pas quantifiable, c’est l’extraordinaire débauche d’imagination, d’énergie (et sans doute d’enthousiasme) qu’il faut aux participants (1000 ? 2000 ? davantage ?) pour produire toutes ces installations, tous ces écrits, films, maquettes, échantillons, livrés, avec souvent de remarquables scénographies, à la déambulation du visiteur qui, s’il n’a pas pris le soin de préparer un minimum son exploration, court le risque d’un étiolement rapide de sa sagacité. Impossible de rendre compte ici de tous les projets qui le mériteraient, et nous ne pouvons qu’inciter le lecteur à faire le voyage jusqu’à Venise. Place donc à quelques morceaux choisis en relation avec notre thème de prédilection : les rapports entre architecture et ingénierie.

“We need to consider value engineering options”
On ne pourra pas reprocher à cette 15ème édition de ne pas avoir placé sur le devant de la scène architecturale un certain nombre de thèmes liés étroitement à l'actualité et l'évolution du monde actuel : les crises migratoires, l'épuisement des ressources de la planète, la pollution, le gaspillage des produits, l’insécurité, les inégalités exacerbées, les catastrophes naturelles, les tensions violentes entre communautés, la croissance démographique, etc., constituent une sorte de fil rouge de la biennale. Leur seul énoncé pourrait conduire au plus profond des pessimismes.

lundi 16 mai 2016

Famous Blue Raincoat

Probablement l'une des plus belles chansons de Cohen ... avec une (très) libre traduction de Jean-Noël Spuarte.



Il est quatre heures du matin, fin décembre. Je t’écris juste pour savoir si tu vas mieux. New-York est glacial mais j’aime vivre ici. Il y a de la musique dans la nuit sur Clinton Street bien qu’il soit tard. J’ai entendu dire que tu avais construit une petite maison au fond du désert. Qu’il n’y avait plus de sens pour toi à la vie. J’espère que tu as quand même emporté là-bas un disque ou un peu de musique.

Et Jane est revenue avec une mèche de tes cheveux. Elle m’a dit que tu la lui avais donnée cette nuit où tu cherchais à voir clair en toi. Es-tu jamais parvenu à te connaître ?

La dernière fois que nous t’avons vu tu semblais avoir terriblement vieilli. Ton fameux imperméable bleu était troué aux épaules. Tu étais allé à la gare attendre un train, n’importe lequel, mais tu es revenu seul, sans Lili Marlène. Et puis tu as traité ma femme comme une paillette de ta vie. Quand elle est revenue ici, elle n’était plus  la femme de personne.

Je te revois là-bas avec une rose entre les dents, comme un petit voleur gitan. Tiens, Jane est réveillée. Elle t’envoie ses amitiés.

Que puis-je te dire à toi mon frère, mon meurtrier ? Que puis-je réellement t’avouer ? Je crois que tu me manques. Je crois que je te pardonne. Je suis heureux que tu aies croisé mon chemin. Si jamais tu dois revenir pour Jane ou pour moi, je veux que tu saches que ton ennemi s’est endormi. Je veux que tu saches que sa femme est libre.

Merci pour la peine que tu as ôtée de ses yeux. Je pensais qu’elle était belle ainsi, et je n’avais jamais essayé de lui retirer.

Oui, Jane est revenue avec une mèche de tes cheveux. Elle m’a dit que tu la lui avais donnée cette nuit où tu cherchais à voir clair en toi. Es-tu jamais parvenu à te connaître ?


Sincerely, L. Cohen

dimanche 15 mai 2016

L'héritage d'Esther de Sandor Maraï



Il y a dans ce court récit publié en 1939 une description remarquable de la relation entre un pervers narcissique, Lajos, et sa victime, Esther.
Celle-ci, désormais vieille et alors qu'elle se sent mourir, s'impose de relater l'histoire terrible qui l'a liée à deux moments de sa vie - jeune, à 25 ans environ, et puis 20 ans plus tard - à Lajos, un menteur, un mythomane, un escroc coureur de jupons, un velléitaire, une sorte de parasite nuisible dont elle était amoureuse.
Dès les premières lignes, le lecteur sait qu'Esther perdra la partie ; mais ce qui est troublant, c'est qu'elle accepte son sort comme une fatalité : "L'ennemi m'a rattrapée. Et je sais désormais qu'il ne pouvait faire autrement. Car nous sommes liés à nos ennemis - et ceux-là, à leur tour, se montrent incapables de nous échapper."
Il m'est difficile d'expliquer les raisons pour lesquelles je fais un lien avec le roman d'Imre Kertersz "Etre sans destin". Peut-être cette distance assumée avec le tragique que l'on retrouve dans les deux récits ?
Dans "L'héritage d'Esther" le lecteur assiste à la quête d'un prédateur. Mais personne n'est dupe de l'issue finale ; ni le fauve, ni la proie.
Lajos parvient à convaincre Esther de sa culpabilité dans la situation dont elle est victime. Il finit par accuser Esther de cet état de fait délétère par une démonstration d'une perversité subtile : "Et c'est toi, la fautive, Car en amour, le courage de l'homme est dérisoire. L'amour, c'est votre affaire, à vous autres les femmes... C'est seulement la que réside votre grandeur. Et c'est là que tu as échoué, d'une manière ou d'une autre - anéantissant par cet échec ton devoir, ta mission, le sens même de notre vie."
L'intelligence de Lajos - sa perversité - tient également dans sa lucidité quant à son personnage : "Au fond, j'ai toujours été faible. J'aurais voulu accomplir quelque chose sur cette terre - et je crois que je ne manquais pas tout à fait de talent. Mais l'intention et le talent ne suffisent pas. (...) Pour créer il faut autre chose ... une sorte de force ou de discipline particulière, où les deux à la fois, c'est cela, je crois, qu'on appelle le caractère."




Cette presque nouvelle est en réalité une immense étude en profondeur de l'âme humaine, une étude noire, pessimiste, peut-être prémonitoire de la Shoah avec cette question de la relative "docilité" du peuple juif vis-à-vis de ses bourreaux.



mardi 10 mai 2016

Kengo Kuma, architecte d'une nouvelle modernité ?


Pavillon de l'Arsenal, le 10 mai 2016. Conférence de Kengo Kuma.



Kengo Kuma, architecte japonais de 61 ans, introduit sa conférence en évoquant l'essence de sa démarche qu'il fonde sur la notion de "circulation" et de particules ; ces dernières constitutives d'un tout représentant les composants qui nous entourent et dont le mouvement correspond à la vie. Il évoque les travaux du philosophe et sociologue Bruno Latour*.

Le bois est l'un de ses matériaux de prédilection qu'il s'ingénue à travailler à la manière du Chidori, le "Kapla japonais", sans clou ni colle. 

Attentif à la relation entre la nature et les artefacts - dans l'esprit des estampes d'Hiroshige - il attache une importance extrême à privilégier les matériaux disponibles sur le site du projet. Son architecture se lit comme une composition de modules qu'il décline dans des arrangements précis voire précieux (trop précis et trop précieux eu égard le degré de qualité de l'exécution française ?). 

Il puise son inspiration dans une curiosité qui semble être en éveil permanent, qu'il s'agisse de la topographie du site ou de sa nature géologique, jusqu'à - plus insolite - des accessoires du quotidien tels que des parapluies qu'il peut astucieusement combiner, selon le principe de tenségrité, pour former un abri provisoire, ou encore ces jerrycans en plastique dont le détournement et l'assemblage lui permettent de réaliser des parois dans lesquelles il fait circuler de l'eau à différentes températures qu'il teinte et qu'il éclaire, produisant une dynamique colorée surprenante. 

Kengo Kuma est un architecte du détail, plutôt de la petite échelle (comme la plupart des architectes japonais ?), de l'assemblage étudié avec un soin maniaque, du dispositif mécanique minimaliste générant un système constructif, de la recherche d'efficience esthétique (son travail sur les parois légères isolantes). 

Il a la tentation de l'origami à l'image de ses deux projets parisiens, le musée Albert Khan et le bâtiment scolaire McDonald. Il n'a pas présenté son projet lyonnais réalisé sous le commandement d'un promoteur, et il a eu raison, car il n'est certainement pas un "architecte de promotion". Son travail s'inscrit dans une démarche porteuse de sens ; celui d'une certaine communion entre l'homme et la nature, une complicité qui relève de l'intime. Mais une démarche porteuse aussi d'une vérité puisée dans les règles du passé, la légitimité du temps et de la matière, appliquée à l'exigence du présent ; une architecture mystique en quelque sorte, mais qui n'hésite pas à tenter le grand écart en se mettant au service d'une marque comme Starbucks. 
En définitive, ce travail n'est-il pas représentatif d'une certaine vision - réaliste ? positive ? - de la modernité ?



* Lire à ce propos le texte "Donnez-moi un fusil et je ferai bouger tous les bâtiments" : Le point de vue d'une fourmi sur l'architecture.

lundi 9 mai 2016

"Les braises" de Sandor Maraï





Henri et Conrad furent deux amis indéfectibles du temps de leur jeunesse bien que tout les séparait, en particulier la fortune, le rang familial, et l'aisance en société. A présent, ce sont des vieillards qui ne se sont pas revus depuis quarante et un ans. Et pendant toutes ces longues années Henri, le plus fortuné et le plus mondain des deux, général à la retraite, a nourri à l'endroit de Conrad un désir de vengeance dont on découvre, page après page, qu'il est lié à Christine sa femme, disparue il y a 10 ans. Cette rencontre doit permettre au général de connaître enfin la vérité sur des faits qu'ils ont partagés tous les trois. Elle prend pour cadre le château d'Henri, un dîner qui se prolonge autour de la cheminée du salon où se consument les dernières braises d'un feu, métaphores de leurs existences.
Sandor Maraï livre une vision terrible de la vie au travers des regards que ces deux vieillards désenchantés portent sur leur passé. Une écriture sombre et magnifique, juste et essentielle, pour évoquer la passion, la trahison, l'amitié, la nostalgie, ou tout simplement la vie.

vendredi 6 mai 2016

Les républicains condamnés à Donald Trump

Extraits de l'éditorial de Monde daté du vendredi 6 mai 2016.
Donald Trump à ete porté par les nouveaux médias : réseaux sociaux et chaînes d'information en continu. Son humour, sa vulgarité, son refus de tous les codes du "politiquement correct" - attaques contre les femmes, les minorités raciales et autres, défense de la torture - y font fureur. Le style Trump a signé une campagne de dénonciation continue des élites dont les réseaux sociaux ont formé le véhicule médiatique idéal. En ce sens, Trump est un candidat "moderne", de son temps, celui du triomphe de l'info-spectacle. L'essentiel est, d'abord, de ne pas "faire ennuyeux". (...) "Le Donald" est un "commercial" : il vend de l'illusion, du rêve, de la nostalgie, du fantasme en paillettes façon dorures de machine à sous. En politique, on sait que ce n'est pas seulement dangereux. Cela peut tourner au tragique."

mardi 3 mai 2016

Morland... Mort lente ? Ou More Land ?



Le 2 mai 2016 au soir s'est tenue au Pavillon de l'Arsenal une conférence portant sur le projet lauréat du concours pour rénover l'ex-bâtiment de la Préfecture de Paris, autrement dénommé "Morland", dans le cadre de l'appel à projets innovants lancé par la Ville de Paris. L'architecte du projet, David Chipperfield, l'artiste auquel avait été confié la tâche de faire rêver l'attique de la tour, Olafur Eliasson, et l'investisseur, Laurent Dumas, président-fondateur d’Emerige, étaient présents pour l'occasion. Jean-Louis Missika, artisan de réinventer Paris, introduisait la conférence.



Dans la première partie de son intervention, David Chipperfield s'est employé à justifier la relation vertueuse que Paris avait su imposer entre le public et le privé ; par opposition à Londres qui a trop privilégié le second. Il n’y a pas d’incompatibilité entre le monde de la finance et celui de l’intérêt public, nous a exposé Chipperfiled ; la preuve : le projet de Morland. On peut s’interroger sur l’énergie déployée par l'architecte sur ce registre : était-il en service commandé après les polémiques que cet appel à projets a suscité dans le microcosme architectural qui a pointé du doigt la part belle faite aux investisseurs, au détriment des maîtrises d'œuvre peu ou pas rémunérées pour un travail long et exigeant ? Son insistance sur ce thème le laisserait supposer. Ou bien est-ce une conviction personnelle parfaitement en cohérence avec le "main stream" libéral actuel ?

mardi 26 avril 2016

Barack Obama. Discours du 25 avril 2016 à Hanovre. (Extraits)


"Nous devons défendre nos valeurs, pas seulement quand c'est facile, mais également quand c'est difficile.
En Allemagne, plus que partout ailleurs, nous avons appris que ce dont le monde avait besoin, ce n'est pas de murs supplémentaires. Nous ne pouvons nous définir par les barrières que nous érigeons pour empêcher les gens d'entrer chez nous ou d'en sortir. À chaque carrefour de notre histoire, nous avons avancé lorsque nous avons agi en fonction de ces idéaux éternels qui nous incitent à être ouverts les uns envers les autres, et à respecter la dignité de chaque être humain.

Et je pense à tous ces Allemands et à tous ceux qui en Europe ont accueilli ces migrants chez eux car, comme le disait cette femme à Berlin, "nous devions faire quelque chose" juste ce désir humain de voir la génération suivante entretenir de l'espoir."

dimanche 24 avril 2016

"L'inutile et le nécessaire". Echanges avec Rémy Butler à l'ESA. (Très) petit résumé.



Rémy Butler vient de sortir un livre : "Réflexions sur la question architecturale".
Il avait accepté de venir s'en entretenir avec un groupe d'étudiants ce samedi matin à l'ESA.
Pour Rémy Butler, il existe deux grands moteurs de la mutation du monde actuel : l'accroissement du nombre et l'accélération de la division intellectuelle du travail.
L'une des conséquences majeures du 1er facteur est le risque que les procédures "prennent le pas sur les choses".
Le second facteur interroge la notion de "tout et de parties". Dans le cadre de l'accélération de la division intellectuelle du travail, l'aspiration à faire un tout garde-t-elle sa pertinence ?
A l'occasion de l'échange, Rémy Butler a abordé quelques uns de ses thèmes de prédilection comme :
- A quoi sert l'architecture au-delà de la fonctionnalité ?
- La question de la cabane et de la tombe : le discours de la rationalité pour la première et la question du temps pour la seconde
- "L'inutile et le nécessaire" à mettre en perspective de la notion d'architecture
- La notion de sacré existe-t-elle encore dans notre société, et en particulier dans l'architecture, dont elle serait une composante essentielle ? La sacralisation du domestique n'est-elle pas à l'ordre du jour
?
Ajout quelques jours plus tard : comment n'ai-je pas pensé à évoquer "l'espace inutile" de Georges Perec dans son ouvrage "Espèces d'espaces" ?
Et puis, moins d'une semaine après cette conférence, c'est un autre architecte, Patrice Novarina, qui m'entête ait de cette "notion".
C'est décidé : "inutile" viendra s'acoquiner avec "doute" et "impasse" pour composer le triptyque de base de mon enseignement à la Cuture du Projet auprès des futurs ingenieurs.

Lettre à Frédéric Edelmann

Cher Frederic Edelmann,
J'aurais préféré adresser ce mail à votre consœur Marie Pellefigue (mais je n'ai pas son adresse) elle qui signe, dans le supplément "argents et placements" (?) du Monde daté de ce dimanche, quelques lignes à propos de la cité scolaire Paul Valéry dans le 12ème, sans juger bon de mentionner le nom des architectes (une image de synthèse illustre "l'article" sans indications non plus).
Je m'interroge :
1) Pourquoi ce type "d'article" figure-T-il dans ce supplément ? Peut-on y placer son épargne ? 
2) Pourquoi l'anonymat des auteurs ? S'agit-il d'un nouveau produit choisi sur catalogue ? Considère-T-on qu'il s'agit d'un paramètre accessoire dans la mesure où le nom des architectes n'est pas (encore) côté au Cac 40 ?

jeudi 7 avril 2016

La Grande Arche

« La Grande Arche », roman documenté de Laurence Cossé, évoque l'histoire tourmentée d'une sorte de créature fantastique née de l'imagination fulgurante de son créateur, le danois Johan Otto von Spreckelsen, architecte quasi-inconnu avant de se voir confier, par une grâce présidentielle, le cadeau empoisonné d'édifier ce qui devait être le point d'orgue du quartier d'affaires de La Défense.
Von Spreckelsen, dont le parcours architectural se résumait à l’époque de sa désignation à la conception de 3 ou 4 églises et de sa maison, dut boire la coupe de ciguë (presque) jusqu'à la lie et mourut prématurément, déchu volontaire de son œuvre, trompé par ceux-là même qui l'avaient soutenu, vaincu par le "Big business", écrasé par la masse de son projet autant que par la complexité de son exécution.
L’épopée aux accents tragiques de Laurence Cossé fera s'interroger les "hommes de l'art", cette tribu hétéroclite de politiques, financiers, architectes et techniciens dont la vie est attachée à la construction de tels ouvrages, même si la Grande Arche, ce "cube vide" sacralisé, reste un projet exceptionnel. Peut-être en tireront-ils quelques réflexions : que l'architecture est essentiellement un art, mais pas seulement, et qu'un bâtiment, aussi monumental soit-il, n’est pas réductible à une sculpture

Paris est une fête !



Il paraît que le monde en général, et la France en particulier, est en crise. Nous avons plus de 10 millions de chômeurs, un pourcentage croissant de la population vit dans une très grande précarité quand un autre pourcentage - celui des plus riches - affiche une santé indécente (les vases communicants ?). Pourtant, l'inauguration somptueuse de cette réhabilitation d'un ensemble immobilier en plein cœur de Paris, ne laissait pas deviner, ce jeudi soir, cette situation de crise. Nous étions un millier, paraît-il, à profiter du champagne à volonté, des barbes-à-papa au foie gras, des tartares de saumon, dorade ou autre bar préparés à la minute, des plateaux de petits fours salés d'une sophistication extrême qui se faufilaient au travers de la foule guidés par une armée de serveurs en livrées aux armes d'un traiteur réputé. Tumulte, luxe et plaisirs effrénés. J'y retrouvai des têtes connues et des parfums oubliés. Une dame au visage tuméfié par les interventions chirurgicales à répétition m'était présentée par une jeune femme moins torturée qui se fourvoyait avec une insouciance coupable dans la transaction immobilière des surfaces de bureaux inférieures à 2000 m2, exclusivement en "Première couronne". Un couple d'architectes déjantés mais sympathiques m'encourageaient dans mes activités paranormales d'écriture. Un promoteur endimanché dont la bouche imite à la perfection celle du canard de barbarie, refusait avec une moue dédaigneuse les assauts des petits-fours afin de préserver une silhouette obligée de se produire cet été sur une quelconque plage familiale des rivages de l'Atlantique. Un homme politique déambulait, d'un pas mal assuré, la bouche gavée de saumon fumé. De vieux faisans de la profession s'exerçaient maladroitement au jeunisme. De jeunes pousses s'employaient à faire adultes et considérés. Dans tous les recoins on découvrait une nouvelle attraction : des sommeliers prodiguaient leurs meilleurs conseils en offrant des crus remarquables à des palais ignorants ; un studio de photos vous embobinait dans un décor de rêve ; dans un patio exotique un orchestre de jazz produisait des standards que le bruit des conversations de salon couvraient sans scrupules. Il est probable que certains trésors de cette caverne d'Ali Baba m'ont échappés. Des obligations familiales m'obligèrent à prendre bientôt congés de ces festivités aberrantes avant que les régiments de petits-fours - sucrés cette fois - ne se sacrifient sur le champ de bataille de cette assemblée satisfaite.


Circulant dans les rues de Paris dans l'habitacle douillet de mon véhicule, je remarquais sous les portes cochères des amas de linges sales, des tas d'ordures, des empilements hétéroclites d'où surgissait parfois une hypothèse de vie humaine. Alors une envie furieuse m'a tiraillé d'appeler cette tribu de congédiés de l'existence à une insurrection violente. Et puis, passées quelques minutes, ma lâcheté ordinaire a repris le dessus me poussant mollement à renoncer : que pouvais-je bien y faire ?

mercredi 30 mars 2016

Henry James




Henry James est un auteur americano-anglais qui aurait mieux fait de le rester. Comment qualifier son écriture sinon par le terme "emmerdifiant" ? Un peu comme cette musique de supermarché ou de transport aérien : neurasthénique. Il est possible de trouver à Henry James quelques circonstances atténuantes : son père était infirme, sa sœur victime de crises de démence, et, pire, son frère aîné se mit en tête d'inventer un nouveau courant philosophique ; donc, des circonstances atténuantes, mais certainement pas celle de s'être employé à écrire des histoires de 50 pages qui pourraient tenir en une quinzaine de lignes,  au terme desquelles le lecteur - même le plus indulgent - n'est pas plus avancé qu'en entamant le récit quelques minutes auparavant puisque l'auteur lui-même y semble totalement perdu, multipliant les circonvolutions, comme un noyé les gestes désespérés, pour tenter de se sortir de son affaire. Henry James a le talent de parvenir à rien en partant de nulle part après s'être égaré dans pas grand chose en nous faisant croire qu'il connaissait le chemin du retour. Mais pas du tout !
Il était passablement névrosé, et plutôt que de la garder pour lui, sa névrose, il a poussé le cynisme à vouloir contaminer ses lecteurs. Tout roman d'Henry James devrait être prescrit aux insomniaques et remboursé par la sécurité sociale pour ses vertus thérapeutiques.
Dans "La tâche dans le tapis", d'aucuns y ont vu le mystère indicible du talent de l'écriture dont le secret ne peut être percé que par l'intimité intellectuelle, alors qu'en réalité, Henry James s'est employé, et malgré lui (en dépit de son plein gré, si vous voulez), à développer une autocritique courageuse de sa production littéraire, affirmant (sans affirmer bien sûr) entre les lignes (et jamais sur !) qu'il n'y avait désespérément rien à trouver dans ses intrigues interminables qui se mordent la queue.
Évidemment tous ces propos n'engagent que moi, et j'ai bien conscience de me positionner en iconoclaste face aux hordes d'inconditionnels des sacs de nœuds.

samedi 2 janvier 2016

La nuit du bûcher de Sandor Maraï

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Sandor Maraï (1900-1989)

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Un homme d’origine espagnole, ancien moine-inquisiteur, écrit depuis Genève une longue lettre à son frère qui vit à Avila en Espagne. Nous sommes en 1600. Cette lettre est le récit de son expérience des seize mois qu’il vient de passer à Rome auprès de la Sacrée Congrégation de l’Inquisition romaine. Il y a reçu un enseignement précis et rigoureux des méthodes déployées par les exécutants de l’Inquisition, dans les rangs desquels chacun à un rôle particulier à tenir, pour traquer l’hérésie partout où elle est susceptible d’exister. Il a partagé à plusieurs reprises les heures d’attente des confortatori – les confortateurs -, moines ou simples bourgeois, qui sont volontaires pour intervenir ultimement, juste avant que le supplicié soit conduit au bûcher, pour tenter de lui faire abjurer son hérésie. Mais jamais il n’a pu pénétrer dans le Château Saint Ange, où sont reclus les prisonniers les plus célèbres,  pour assister à ces derniers instants avant l’exécution finale. A la veille de son départ de Rome, on l’autorise à accompagner cette troupe sinistre qui doit tenter de sauver un « hérétique d’une engeance incomparablement plus tenace que n’importe qui » : Giordano Bruno. Cette expérience constitue une révélation pour l’inquisiteur novice.

samedi 26 décembre 2015

Impliquons nous

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Dans ce petit ouvrage paru aux éditions Acte Sud et que le Père Noël a gentiment déposé dans ma chaussure, Edgar Morin dialogue avec l'artiste plasticien Michelangelo Pistoletto à propos du monde tel qu'il est et tel qu'il devrait être, à grand renfort d'une espérance dont les ressorts sont l'éducation, la solidarité, la responsabilité, le réveil des consciences, l'universalité de nos valeurs humanistes, le pluriculturalisme, etc. Pistoletto met en avant sa praxis de sa Cittadellarte, lieu de création de ce monde nouveau que les deux protagonistes appellent de leurs vœux. Le sociologue, chantre d'une nouvelle Renaissance, reste sur ses positions païennes quand le plasticien bricole avec le symbolisme du paradis et de la pomme, pour des raisons qui frisent le marketing.
Il y a plein de bonnes intentions dans ce petit ouvrage, mais ne pavent-elles pas, si ce n'est l'enfer - ce serait injuste - du moins une bonne conscience qui aura du mal à susciter la dynamique de l'engagement qu'elle voudrait mettre en marche. Le propos balaye tout un tas de sujets qui mériteraient davantage de matière que cette impression de "Yakafaucon" qui s'en dégage trop souvent.
L'échange évoque la perte de repère de nos contemporains à qui les médias font un jour l'éloge de l'artichaut, le lendemain celui de la carotte, et le surlendemain celui de la betteraves ... mais en passant du coq à l'âne, ne risque-t-il pas de laisser le lecteur en proie à une certaine confusion ?
Sans doute aurais-je pu être plus sympathique à l'égard de ce témoignage. Mais voilà, j'ai ressenti souvent le risque (encore !) d'amener le lecteur vers la piste du complot plus que vers une éthique de conviction ! 

lundi 14 décembre 2015

Elections

Lendemain de "régionales". Le navire France a failli sombrer. L'équipage hétéroclite s'emploie à écoper. Les venues d'eau furent monstrueuses. La coque est fragile et pour longtemps. Les pirates, cette fois, ont été repoussés. Mais ils reviendront car ils savent à présent leur proie à portée de mains ; les mêmes mains qui portent des petits bulletins de vote dans l'urne d'une démocratie fêlée. La France est d'extrême droite, ou presque ! Qui l'eut cru il y a encore 10 ans, à une époque - pas si lointaine - où se revendiquer raciste était une honte ? Nous pensions alors qu'il était impossible d'espérer dans l'avenir sans lutter contre l'exclusion. Nous pensions qu'il était impensable de haïr au prétexte de la religion ou des origines. Nous pensions notre pays fier de se voir comparer à une terre d'accueil. Nous pensions que l'immigré contribuait à notre richesse. Nous pensions qu'il était possible de vivre en paix par la tolérance. Nous pensions qu'il était possible d'être généreux sans être moqué. Nous pensions, mais en réalité nous rêvions.

Hommage à Pierre Drachline

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Il se trouve que j'ignorais, il y a encore quelques minutes, qui pouvait être ce Monsieur Drachline, dont le nom résonne comme un nom de code. Cette ignorance constitue une occasion formidable de lui rendre un vibrant hommage. Pierre Drachline - je veux dire sa photo - repose à présent juste à côté de moi, et je dois avouer que son regard un peu triste cerclé de lunettes banales à montures métalliques, ses longs cheveux raides autant qu' anachroniques, sa gorge molle, son pif protubérant armé d'une verrue exhibitionniste, tout cet assemblage qui constitue un visage unique m'est assez sympathique. On peut dire que Pierre Drachline a raté pas mal de choses dans sa vie ; tout du moins si l'on considère que la réussite matérielle constitue une référence digne d'intérêt. Mais on peut aussi penser qu'il a merveilleusement réussi l’essentiel :le pari de l'authenticité, c'est à dire cette disposition rare consistant à vivre, sinon en paix, du moins en cohérence avec ses idées ; lesquelles sont souvent des emmerdeuses qui nous conduisent dans des situations impossibles loin de la quiétude des postures dociles et asservies.

jeudi 8 octobre 2015

Longtemps je me suis couché tard. Nous étions alors deux. Je suis à présent seul. La vie s'enfuit comme un filet d'eau qui s'épuise sur le sable. Bientôt mes amis ne seront plus là ou je ne serai plus auprès d'eux. Un souvenir subsistera-t-il de nos instants de vie délicieux ? Sous le ciel de la nuit et le champagne des étoiles, quand une musique fidèle nous enivrait. Nous éclairions l'obscurité de quelques flammes courageuses dont la danse prudente se reflétait sur le galbe luisant de nos verres. Qu' importaient la fortune ou la reconnaissance ? Nous nous considérions en héros. L'herbe fraîche sous nos pieds nus. Le vol désordonné d'un papillon portera à jamais le souvenir de nos vies oubliées.

samedi 3 octobre 2015

Au fil du numéro daté du samedi 3 octobre 2015 du journal "Le Monde"

Avant-propos : ci-dessous exercice consistant à extraire de courts morceaux choisis d'un journal afin de tenter de révéler un aspect de notre quotidien

Expositions : la tentation du blockbuster : "Dans les années 70, les salles de cinéma d'art et d'essai, en province notamment, n'avaient qu'une solution pour survivre à la désaffection des spectateurs : projeter une oeuvre difficile en alternance, une semaine sur deux, avec un film pornographique. Le second finançait les pertes du premier. En sommes nous là avec les grandes expositions ?"
Les énigmes de la croissance : "Si on observe la façon dont l'innovation d'un côté (...) et l'inégalité extrême de l'autre (...) ont évolué aux Etats-Unis depuis 1960, ont est frappé par la similarité des courbes (...). (...) L'inégalité générée par l'innovation est de nature temporaire. (...) Le lien entre innovation et destruction créatrice génère de la mobilité sociale : elle permet à de nouveaux talents d'entrer sur le marché et d'évincer les firmes en places (...). Philippe Aghion. Nouveau titulaire de la chaire "Economie des institutions, de l'innovation et de la croissance" au Collège de France.
Tente-deux usines perdues en six mois : Mois après mois la désinsdustrialisation de la France se poursuit, en dépit des efforts des pouvoirs publics. (...) Depuis le début de la crise en 2009, la france compte désormais 630 usines de moins.

samedi 15 août 2015

Lettre à France Cavalié suite à la lecture de son roman "Baïnes"


Chère Madame,
Je viens de refermer "Baïnes" que j'avais acquis un peu par hasard au salon du livre du Bois Plage, il y a quelques jours. J'avais été attiré par le titre de votre ouvrage. Il existe des baïnes ailleurs qu'à Biarritz, mais en le feuilletant, je suis tombé sur la page 162 : "Le ciel immense de la Côte des Basques n'est pas assez grand pour me donner de l'air, j'étouffe devant la plus belle vue du monde ..." ; il n'y avait plus de doute : fréquentant Biarritz depuis plus de 30 ans et amoureux de la Côte des Basques, je devais repartir du salon avec ce livre.

jeudi 4 juin 2015

Je n'ai donc rien publié depuis le 14 février dernier ; presque 4 mois !
"Brazzaville plage" refermé, j'ai bien envie d'écrire quelques lignes sur ce roman qui m'a passionné. Je ne vais pas raconter l'histoire (car ça ne se fait pas, tout du moins ici) mais juste indiquer au lecteur potentiel que c'est un livre qui parle de chimpanzés, de mathématiques, de mercenaires, d'une guerre d'indépendance en Afrique avec ses factions rivales, d'hommes engagés et bornés, d'éthologie, etc., tout ça dans des paysages africains et écossais (aux antipodes), et dans un style remarquable.
Le récit est ponctué de flash-backs qui rythme parfaitement la narration. Hope, l'heroïne, interroge sa vie sous l'égide de Socrate qui entame le livre et le conclut avec cette très belle phrase : "La vie qu'on ne soumet pas à l'examen ne mérite pas d'être vécue."
Morceaux choisis :
"Je m'arrêtais pour sentir l'Afrique à pleins poumons - sentir la poussière, la fumée des feux de bois, un parfum de fleur, une odeur de moisi, un relent de pourriture." Pour qui est allé en Afrique noire, cette description est d'un réalisme absolu.
"Mais son défaut majeur (au calcul), il me semble, c'est de ne pas pouvoir faire face au changement brusque, cet autre trait commun à nos vies et a l'univers. Tout ne se déplace pas par degrés, tout ne monte pas ni ne descend comme des lignes sur un diagramme. Le calcul exige la continuité. Le terme mathematique pour changement abrupt est "discontinuité". Et là, le calcul n'est d'aucune utilité. Il nous faudrait quelque chose pour nous aider à nous en sortir dans ce domaine."

samedi 14 février 2015

Collaboration architecte-ingenieur

Paroles de Peter Zumthor :
A propos de la chapelle Sainte Bénédicte : "D'abord dessinée à main levée, la forme fut finalement ramenée par notre ingénieur Jurg Conzett à la forme géométriquement définie d'une lemniscate, celle d'un huit couché."
A propos du Pavillon de la Suisse pour l'expo de Hanovre : "L'ingénieur Jurg Conzett m'a aidé à développer un système de précontrainte permettant de plaquer la construction en madriers empiles contre le sol. Les pièces humides en bois fraîchement coupé ont ainsi pu sécher et perdre de la hauteur sans que la construction ne bouge."
Sur la salle de spectacle à Isny im Allgau en Allemagne : "Avec l'ingénieur Schwartz, nous avons développé le concept statique d'une tour formée par trois pieds qui se rejoignent vers le haut dans une grande coque en verre contenant un espace sphérique.(...) L'ingénieur Matthias Schuler nous a indiqué des solutions très innovantes pour refroidir et chauffer des structures en verre sans gaspillage énergétique."

lundi 5 janvier 2015

"Pas pleurer" de Lydie Salvayre


Je crois me souvenir qu'un des jurés du Goncourt, questionné sur la "short-list" du dernier tour, avait fait au journaliste une réponse assez proche de celle-ci  : "Maintenant que mon livre favori n'a pas été retenu, il faut penser à la responsabilité que nous avons car le Goncourt est un prix populaire et il sera lu par un grand nombre de personnes qui ne lisent qu'un livre dans l'année ..."
Outre "Pas pleurer", je n'ai lu de cette ultime liste que "Meursault contre enquête" (cf article dans le blog). "Pas pleurer" est déroutant dans ses premières pages ; il est difficile de comprendre le décalage entre le langage parlé par Montse, une vieille dame nonagénaire (qui se trouve être la mère de la narratrice) qui s'exprime dans un français très approximatif sur la base de mots et de raisonnements plutôt sophistiqués. On ne comprendra que plus tard la raison de cette étrangeté. 
Au fil des pages, on se laisse prendre à l'histoire tragique de cette femme issue d'une famille dans laquelle la "pauvreté (est) transmise intacte depuis des siècles", et qui n'aura connu du bonheur que cette parenthèse des quelques jours d'euphorie d'août 36 à Barcelone, où "les passants (...) s'embrassent sans se connaître, comme s'ils avaient compris que rien de beau ne pouvait advenir sans que tous y eussent leur part", où elle "a le sentiment de découvrir à quinze ans la vie qu'on lui avait cachée". 
Les personnages qui gravitent autour de Montse ont tous des caractères bien trempés (à l'exception de son beau-père - don Jaime - qui incarne finalement (paradoxalement ?) une certaine force tranquille parvenant à concilier le statut d'aristocrate de province et des aspirations plutôt libérales inspirées par ses lectures). Son père a l'esprit borné, lui "qui n'est jamais sorti de son trou, qui ne sait ni lire ni écrire, et qui a gardé (...) une mentalité d'arriéré" comme le dit José. Lui, c'est le frère aîné de Montse, exalté par la cause anarchiste, qui "incarnait la poésie du cœur", en rivalité absolue (est-il capable d'un autre degré dans ses sentiments ?) avec Diego, le mari de Montse, qui "incarnait la prose du réel".
José est rétif à toute forme de hiérarchie et d'ordre établi ; il préfère "mille fois le chaos et la fragilité qui nait". Diego se glisse progressivement et naturellement dans les habits de l'apparatchik maniaque, soumis à l'idéologie stalinienne jusqu'à la caricature.
Les rapports entre les deux hommes incarnent l'affrontement terrible entre les factions rivales qui connaîtra son dénouement sanglant de mai à août 37 avec la liquidation du POUM par les sbires de Staline.

En toile de fond, Lydie Salvayre, rappelle les positions de plusieurs écrivains célèbres, dont Bernanos, Gide et Claudel, face au drame de la guerre civile espagnole. Elle ponctue le récit de Montse et les interventions de la narratrices par des scènes de la vie de Bernanos, alors qu'il s'est retiré avec sa famille à Palma de Majorque, et que l'écrivain, profondément catholique et conservateur (ex maurassien), ne peut supporter le spectacle des atrocités perpétrées par les phalangistes et surtout la lâcheté et la complicité du clergé. "Il y a quelque chose de mille fois pire que la férocité des brutes, c'est la férocité des lâches", dit-il. Elle emprunte également à l'auteur du livre "Les grands cimetières sous la lune", plusieurs phrases phrases admirables et en particulier une qui peut s'appliquer à d'autres terreurs : "La raison, l'honneur les désavouaient ; la sensibilité restait engourdie, frappée de stupeur. Un égal fatalisme réconciliait dans le même hébètement les victimes et les bourreaux." (à propos des exactions des "nationaux").
Et cette autre phrase transposable dans notre monde contemporain :  "Je crois que le suprême service que je puisse rendre à ces derniers (les honnêtes gens) serait précisément de les mettre en garde contre les imbéciles ou les canailles qui exploitent aujourd'hui, avec cynisme, leur grande peur."
Ces interruptions du récit de Montse apportent du rythme à l'écriture autant qu'une perspective historique.  
"Pas pleurer" (titre curieux : pourquoi pas plutôt "No es una vida" ?), traite de thèmes à la fois intemporels et d'actualité :
- la soif d'idéal ou d'utopie attachée à la jeunesse ; le message est plutôt pessimiste ici puisque c'est les forces réactionnaires qui triompheront (encore ?)
- la barbarie qui n'a pas de camp
- la manipulation des masses (cf citation de Bernanos)
- le nationalisme qui dresse les hommes contre d'autres hommes
- l'exploitation des pauvres par les riches et la lutte des classes avec les compromissions des institutions
- la soumission,
- la lutte pour le pouvoir,
- etc.
En final, "Pas pleurer" est un roman fort, riche, émouvant, avec le récit du destin de cette femme prise dans les bouleversements de l'Histoire ; la fin d'une époque séculaire où l'ordre des choses semblait figé pour l'éternité, et l'entrée dans le monde "moderne" par l'épreuve d'une guerre civile particulièrement atroce, annonciatrice d'une apocalypse plus terrifiante encore.



samedi 3 janvier 2015

Passerelles de Jurg Conzett : quand ouvrage rime avec art

Jurg Conzett, né en 1956, est un Ingénieur suisse. Un très grand ingénieur. 
Désirant travailler avec des architectes, il a voulu comprendre "de l'intérieur" ce que représentait un projet architectural. Après ses études à l'EPFL (Ecole Polytechnique Fédérale de Lausanne), il est entré dans l'agence de Peter Zumthor* pour une année qui s'est prolongée ... 7 ans ! Au terme de cette expérience, Jurg Conzett a fondé son bureau d'études techniques qui s'est illustré - principalement mais non exclusivement - dans la conception d'ouvrages d'art d'exception. Le terme "exception" n'est pas pris au sens grand, démonstratif, record ou performance. Si, peut-être, performance : celle de l'intelligence constructive. Le travail de Jurg Conzett s'inscrit dans la tradition d'ingénieurs (ou s'agissait-il d'architectes ?) tels que Brunelleschi (1377-1446) ou Bramante (1444-1514). 
Les deux ouvrages présentés ici sont situés dans les gorges de Via Mala un peu après la petite ville de Zillis dans les Grisons ; il s'agit de la passerelle dénommée Punt da Suransuns réalisée en 1999 et de la Passerelle de Traversina II réalisée en 2005. 
La particularité de l'ouvrage réalisée en 1999 est qu'il est constitué de plaques de gneiss post-contraintes. Sa portée est de 40 m. 
La seconde passerelle est un pond suspendu à haubans. Sa portée est de 56m. 
En réalité, la particularité commune à ces deux passerelles est leur extrême finesse et leur beauté plastique. 
* L'un des plus grands architectes actuels

Pour en savoir plus, article d'Yves Pages d'Exploration Architecte :
http://www.pierre-contrainte.net/interactif/article.php3?id_article=43
Punt da Suransuns (Copyrignt CL)

Punt da Suransuns (Copyright CL)

Punt da Suransuns (Copyright CL)


Traversina II
Traversina II (Copyright CL)

samedi 27 décembre 2014

"Cien años de soledad" de Gabriel Garcia Marquez



Quel livre ! Une débauche luxueuse de littérature ! Cent ans de la vie de la famille Buendia et du village de Macondo que José Arcadio Buendia devait fonder "bien des années auparavant" ou "ce matin déjà lointain..."
C'est le livre de mille choses ; celui de la solitude bien sûr qui revient comme une rengaine inexorablement liée à la destinée humaine : les 17 fils d'Auréliano Buendia qui arborent "cet air de solitude qui aurait suffi à les faire identifier en n'importe quel endroit du globe." Rémédios la Belle qui "continua d'errer dans le désert de la solitude",  Auréliano Buendia qui "songeait à tous ces changements et, pour la première fois dans le cours silencieux de ces années de solitude...", "la solitude de Rébecca que l'on croyait morte et qui s'était emmurée dans sa maison avec sa servante...", et enfin cette citation : "le secret d'une bonne vieillesse n'était rien d'autre que la conclusion d'un pacte honorable avec la solitude."
La question de l'engagement, l'engagement total, le révolutionnaire, qui dépasse l'homme et le rend inhumain; ce colonel Auréliano Buendia, le héros, qui devient, par la folie de la conquête du pouvoir, "un inconnu d'un autre monde" qui laisse condamner à mort son ami, le général Moncada.
Le va et vient entre les époques rythmé par ces expressions si caractéristiques de "Cent ans de solitude" : "depuis ce jour lointain", "bien des années auparavant", "le jour où il le vit pour la première fois, (...) ce matin déjà lointain", "bien des années plus tard", "et elle continuerait d'y penser chaque jour de sa vie jusqu'à cette aube d'un automne encore éloigné...".
Les odeurs qui envahissent presque chaque phrase, qu'il s'agisse de celles des vivants ou celles des morts. Les prostituées, "des femmes à l'odeur de fleurs mortes", ou une présence identifiée par "l'odeur de sang séché sur les pansement des blessés", ou encore Auréliano José qui présente "une femme exubérante, toute parfumée de jasmin", et puis encore, "l'odeur de Remedios-la-belle qui continue à torturer les hommes au-delà de la mort."
Le livre de la nostalgie également, terme qui revient très souvent : "Confusément, enfin pris au piège de la nostalgie, il pensa que, marié avec celle-là, il serait peut-être devenu un homme qui n'aurait connu ni la guerre ni la gloire, un artisan anonyme, un animal heureux.", et ailleurs : "Car il était parvenu au terme de tout espoir, bien au-delà de la gloire et de la nostalgie de la gloire."
Et puis quelle 1ère phrase ! "Bien des années plus tard, face au peloton d'exécution, le colonel Auréliano Buendia devait se rappeler ce lointain après-midi au cours duquel son père l'emmena faire connaissance avec la glace."
Attention : chef d'oeuvre ! A lire et relire sans modération !

"Ce que j'ai voulu taire" de Sandor Marai




L'auteur des "Braises", l'un des plus grands écrivains hongrois du XXième siècle, fut aussi journaliste et témoin de son époque, et en particulier de ces dix années qui prennent leur origine le jour de l'entrée d'Hitler à Vienne et de l'annexion de l'Autriche par les nazis - l'Anschluss - le 12 mars 1938, et qui s'achèvent le 31 août 1948 quand Sandor Marai décide de s'exiler avec sa famille, et de fuir le régime communiste instauré en Hongrie.
"Ce que j'ai voulu taire" ausculte ces années terribles pour la Hongrie et pour les idéaux d'humanisme de Sandor Marai. L'écrivain observe et analyse la montée en puissance des idées d'extrême droite qui puisent leur énergie dans le ressentiment et la haine de l'autre, les mythes historico-nationalistes revanchards, des thèmes religieux exacerbés, face auxquelles la bourgeoisie humaniste de l'époque (et à laquelle Sandor Marai s'assimile) est incapable de proposer une alternative.
Ce témoignage, retrouvé récemment dans les archives de l'écrivain à Budapest, trouve un écho sinistre dans notre actualité politique et sociale caractérisée par la tentation du populisme et de l'extrême droite, et la perte de crédit de la valeur "Démocratie".
Entre essai et roman, servi par une très belle écriture, ce livre n'est pas sans rappeler "Le monde d'hier" de Stefan Zweig, compatriote de Marai et de près de 20 ans son aîné, tous deux contraints à l'exil, le premier en 1933, le second quinze ans plus tard, et tous deux ayant fait le choix du suicide ; Zweig, en 1942 au Mexique, par désespérance par rapport aux évènements engendrés par la folie nazie, et Marai, en 1989 aux Etats-Unis, de douleur après les décès presque simultanés de sa femme et de son fils adoptif, après 41 années d'exil. 

vendredi 12 décembre 2014

INSIDE

Le Palais de Tokyo, ruine moderne bricolée et colmatée avec deux francs-six sous par des architectes spécialistes d'une certaine forme d'Arte Povera, accueille actuellement une exposition dans laquelle cohabitent le remarquable et le moins remarquable. Les œuvres se déploient dans le dédale piranésien de ce vestige de l'exposition universellle de 1900.
Ignorons le pire pour se concentrer sur ce que notre œil mal éduqué et notre cerveau mal cultivé ont pu retenir.
La cabane (forcément au Canada, bien que le cartel évoque un chalet de randonneurs) à l'intérieur de laquelle il pleut des cordes (d'alpinistes) sur du mobilier traditionnel en bois, une suspension lumineuse et une carafe dont le contenu ne cesse de déborder (logique), nous a impressionnés, mon œil, mon cerveau et moi-même.
Une salle entière accueille les dessins animés dégueulasses d'un artiste qui ne manque ni d'humour ni d'imagination. Il nous inflige la vision de corps difformes et boursouflés s'exposant dans des scènettes affreuses. Ce n'est pas de mauvais goût ; c'est LE mauvais goût, sublimé, forcément sublimé.
Un espace saturé de blanc présente quelques sculptures, blanches également, que mon œil et mon cerveau et moi-même avons  délaissées au profit de l'œuvre majeure de cette pièce : le gardien noir, bien vivant, performer malgré lui, qui nous a accordé une photo.
Pour le reste il y a un mec pas brillant, assis par terre dans un réduit glauque, qui dégueule en boucle un mélange jaunâtre marbré de glaires rougeâtres, tant est si bien qu'il en est totalement recouvert, ainsi que l'espace misérable dans lequel il produit ses éructations. Peut-être aussi une place sur le podium du mauvais gout. En tout cas, parfaitement efficace pour écoeurer le bourgeois !
Dans une de ces immenses pièces que le Palais de Tokyo recèle en secret, une décharge plutôt spécialisée dans la récupération de matériaux de démolition de chantier a du céder quelques m3 de son gagne-pain sans prendre la précaution de le ranger un minimum.
Un ours gigantesque et taxidermisé dévoile (si le curieux pousse le vice jusqu'à contourner la bête) un flanc gauche découpé d'une entrée pour accéder dans le ventre de l'animal. Lequel a accueilli une performeuse qui s'y est enfermée pendant 13 jours. Pour les incrédules qui auraient du temps à perdre, ils peuvent rester 13 jours dans la pièce à contempler la vidéo de la performance.

J'allais oublier ce film montrant une vingtaine d'anciens mineurs, le visage armé d'une beauté de souffrance, fiers, les deux pieds incrustés dans un sol de pestiférés sous la croûte informe duquel leurs âmes errent encore, la voix tordue produisant des sons mécaniques en écho à l'univers sonore des entrailles de la terre, quand ils bradaient hier leurs existences pour une survie de misère (ouf !).



J'oubliais encore :
- de nombreux couloirs et escaliers livrés au Street Art avec quelques œuvres prodigieuses.
- un mur de la lapidation au revêtement de carrelage maculé de touffes de cheveux et de traces de sang, que des boules de pierre, projetées périodiquement par une machine à lancer des boules de pierre (ça existe !), fracturent sans pitié.
- un groupe d'humains à poils - des jeunes, des vieux, des athlétiques, des difformes, des hommes, des femmes - se poursuivent dans une pièce carrée en jouant à se toucher en poussant des cris hystériques à chaque contact.
- un homme seul, à poil encore, en noir et blanc, filmé en train de mimer des figures de boxe et se ramasser régulièrement des coups de poing imaginaires qui le projettent au tapis, duquel il se relève pour mimer des figures de boxe et se ramasser régulièrement des coups de poing imaginaires qui le projettent au tapis, duquel il se relève pour mimer...
- des sculptures en marbre reproduisant les cabanes improvisées d'un enfant dans un jardin à la façon des gisants de Joana Vasconcelos à la Punta de la Dogana (mais ici de Ryan Gander).

Conclusion : les voies de l'art contemporain sont impénétrables, mais méritent d'être empruntées.








samedi 29 novembre 2014

Quoi de neuf ? La Tour Triangle


Les pétitions font flores et les papiers enflammés aussi.

http://blogs.mediapart.fr/blog/graindeville/251114/la-tour-triangle-en-proie-au-manicheisme

Un crime de lèse modernité à l'encontre des opposants à sa construction qui dénoncent une aberration architecturale, historique, urbaine et énergétique ?
Le volet financier n'est pas en reste : un ballon d'oxygène économique pour les uns, une juteuse opération immobilière privée pour les autres.
Un atout pour "Paris - Ville-monde" ou une verrue pour le "Paris - so charming" ?
Une nouvelle icône de l'architecture contemporaine ou un monument supplémentaire à la gloire de la starchitecture ?
Une occasion unique d'éviter la museification de la capitale ou une incongruité dans une "ville horizontale" ?
La nouvelle Tour Eiffel du 21ème siècle ou un nouvelle Tour Montparnasse ?
Une tour de gauche ou une tour de droite ?
Et vous, vous êtes pour ou contre la Tour Triangle ?