jeudi 13 juin 2024

Ce matin au kiosque 30 - Poesie

Pas de kiosque ce matin, tout du moins en « présentiel », mais un kiosque en « distanciel », par la pensée.

Je partage un extrait de la lecture d’un texte dont le titre affirme les vertus de l’humilité : « Le succès, et après ? » ; un texte qui traite « des poètes que l’histoire a laissés de coté ».

« C’est une folie que de confier le sens de sa vie à quelques vers. Et pourtant, il existe des passionnés qui tentent de prolonger par-delà les échecs les échos de cette entreprise mi-vaine, mi-admirable. »

S’il fallait que je choisisse une autre adresse pour mon domicile, si je devais quitter la félicité de Bécon les Bruyères, il est très probable que je rechercherais un toit à Montreuil. 

Voilà 2 jours que j’y séjourne, chez ma fille, pour garder ses enfants alors qu’elle se dore la pullule en Crête avec son compagnon ; et cette ville m’enchante.

Elle m’enchante par le dynamisme qu’elle dégage, les gens que l’on croise (beaucoup d’enfants et de jeunes) et qui viennent de tous les pays de la terre, ses nombreuses librairies militantes, les boutiques bigarrées aux allures exotiques, son urbanisme irrespectueux et un peu déjanté, etc.

Montreuil, c’est l’anti-Vincennes dont elle est contigüe. La frontière entre les deux villes est évidente : d’un côté, c’est l’éclectisme, de l’autre le conformisme bourgeois ; le Front Populaire et la Droite corsetée ; l’Ecole Publique et l’institution privée ; le futur improvisé et le passé confit ; etc.


mardi 11 juin 2024

Un matin au kiosque 29 - Les législatives - L’ecolo, la piste cyclable et sa maîtresse - M. - San Sebastian - Jose Luis Sert

J’ai retrouvé, avec un plaisir certain et qui plus est ensoleillé, le kiosque de la gare de Bécon les Bruyères et son passeur que j’avais délaissés depuis une bonne dizaine de jours.

Jean-Michel a été, pendant cette période d’abstinence prosaïque, d’une efficacité remarquable : 1 Abuelo et 1 Apprentissage. Ce passeur est décidément mon meilleur agent ! Des « habitués », seule M., cette jeune femme qui aimerait écrire (mais en fait, elle m’a révélé qu’elle écrivait et qu’elle aimerait me montrer ses textes) était présente. Après être allée boire son café à la terrasse, elle est revenue dans le kiosque où je m’entretenais avec Jean-Michel du sujet du moment (le cataclysme des élections) avec une envie de parler évidente. J’ai eu beaucoup de plaisir à m’entretenir avec elle, bien qu’elle ait plus parlé que moi. Je ne vais pas dévoiler la teneur de notre échange ; il y aurait de ma part une inélégance coupable. J’espère seulement que, par les quelques paroles que j’ai voulues positives à défaut d’être enthousiastes, je lui ai apporté un peu de réconfort. La semaine prochaine, quand je reviendrai sur Becon, j’espère qu’elle me confiera la lecture de ses écritures et, surtout, que j’aurai les mots justes dans mes commentaires.

Avec Jean-Michel j’ai donc évoqué mes malheurs de cycliste randonneur quand la pluie, le froid et le vent s’acharnent sur vous. J’ai fait état de ce qui s’est bien révélée être une déchirure musculaire au Sartorius de la cuisse droite (après échographie réalisée ce jour). Elle s’est déclenchée suite à une crampe hyper douloureuse dans la nuit (la seconde de la randonnée). Mais il faut croire que le Sartorius en question (j’ai envie de parler de Stardivarius) ne sert à rien dans l’action de pédaler car, sur le vélo, je ne ressentais aucune douleur.

Jean-Michel m’a parlé d’un édile de Tours qui, pratiquant le vélo et une maîtresse, avait imposé que la rue où logeait ladite maîtresse soit réservé exclusivement aux cyclistes. Les écolos abusent !

Avec une cliente, dont j’ignore à ce jour le nom, nous sommes partis à San Sebastian, arpenter la courbe délicieuse de la Concha et piquorer des tapas dans la vieille ville. Je lui ai recommandé les fresques exceptionnelles de la chapelle du musée San Telmo de Sert (l’oncle ou le neveu, je ne sais jamais, de l’architecte du musée Miro de Barcelone et de la Fondation Maeght de St Paul de Vence). Elle nous a parlé de son amie d’enfance espagnole (basque), de Pasares et de mille détails ordinaires qui, assemblés dans cet espace, opèrent par magie une transmutation indicible en un tout extraordinaire.

lundi 27 mai 2024

Ce matin au kiosque 28 - Pyjama - Rats - Adresse blog

 

« Qu’est-ce que tu fais là toi ? Et pourquoi tu viens pas en pyjama ? » Tel est l’accueil sympathique de notre passeur quand il me voit débarquer à 7h30, en polaire d’appartement et en Birkenstock. Il y a là le commerçant d’origine arménienne qui vend des préparations de son pays (très bonnes). Je fais mine de partir étant donné la « brutalité » de l’accueil. Jean-Michel me retient.

Nous voilà tous les deux sur le seuil de sa porte coulissante dont je regarde les battants de verre avec une certaine angoisse nourrie par ses mouvements parfois erratiques (ceux de la porte, pas de JM). 

JM me parle de ses croissants surgelés qui sont excellents (quel vendeur !…).

Pour l’heure, je suis allé en acheter 2 chez Cappezone, le boulanger-pâtissier du quartier. Mais, je testerai un jour prochain !

Il me parle ensuite de rats et m’énumère tous les rattus norvegicus qui ont élu domicile sur le parvis et qui font le va et vient entre les massifs. Il a même vu un jour 5 ou 6 rats pénétrer dans un petit trou, à l’intérieur de la gare. Il n’y a pas que des rats qui courent sur le parvis : des faisans et des pintades…

Peut-être qu’un jour nous serons heureux d’en trouver un, de rat, pour le manger. (Séquence dystopique).

J’enfourche ma monture (cadre vert, sonnette rouillée mais au timbre exotique, intérieur plastique cousu main, toit ouvrant, loupe d’aluminium, guidon corne de vache, …). 

Je repasse un peu plus tard pour faire mes adieux (que j’espère provisoires) aux habitués présents : Anne-Marie, plongée dans « Le Point » (lecture hautement subversive) et Pascal (sans sa casquette, mais avec Utah). Ils me demandent tous les 2 l’adresse de mon blog. Je suis très fier. 

C’est un peu court ce matin, mais le cœur y est.

Je vais déserté la terrasse du parvis du kiosque de la gare de Bécon les Bruyères (un nom aristocratique) pour au moins 3 semaines.

Ce n’est pas sans une pointe d’émotions. C’est toujours comme ça avec les lieux qu’on aime.

C’est ainsi que les hommes vivent.

Ce matin au kiosque 27 - Alice Munro - T-Bird - Raymond Burr - Dali - Baudelaire

(Je me dépêche de finir cette chronique de samedi dernier car je sais que Jean-Michel, à l’heure qu’il est, s’impatiente devant l’écran de son smartphone et derrière la caisse du kiosque. Dimanche, rien : jour de repos, jour du Seigneur.  (« Et l’écrivain vit que tout cela était bon »).

Je note, dans le No 3880 de Télérama de cette semaine, ma proximité (le mot est faible : complicité ?) avec Alice Munro, autrice canadienne récemment disparue et prix Nobel de littérature en 2013, qui s’est attachée à décrire la vie de gens ordinaires même si, disait-elle, « je me méfie de ce mot ‘ordinaire’. Cela suppose qu’il y aurait des gens extraordinaires. Qui est ‘extraordinaire’ ? Je ne sais pas. » 

Un point de divergence avec cette dame : je sais qui est « extraordinaire » ; c’est simple : tout le monde, à commencer par les gens « ordinaires ». Ce sophisme pour conclure qu’il n’existe aucune personne « ordinaire »… et certainement pas sur la terrasse du kiosque de la Gare de Bécon les Bruyères ! (J’ai appris - et la SNCF le sait visiblement - que les règles de la toponymie voudraient qu’il n’y ait pas de tirets dans le nom de Bécon les Bruyères car il ne s’agit pas d’un nom officiel, ici de commune). 

Je cesse ma philo à deux balles pour vous informer, lecteurs ordinaires-extraordinaires, que la météo est particulièrement clémente ce matin et, précisément, sur ce fragment de territoire de quelques centaines de m2 déserté - car l’heure est matinale - par le peuple des « habitués », à commencer par Pascal et Utah.

Le temps (clément) pour moi de discuter le bout de gras avec Jean-Michel que j’ai surpris à mon arrivée, un petit sourire complice en coin, en train de lire mon blog et les 2 chroniques qu’il avait en retard, et Pascal arrive avec Utah en laisse sur un air de blues (Fip que Jean-Michel met en ambiance musicale dans la « boutique de presse »). Une arrivée digne.

Je vais rester en tête à tête avec Pascal durant mon bref passage ce matin. Quelques personnes connues de lui viennent le saluer. Elles ne manquent pas d’admirer Utah. J’ai omis de dire que la chienne semble apprécier mes caresses. Je dois avouer que c’est agréable de la caresser : on a l’impression de passer ses doigts dans la fourrure d’un mouton. Je pense à ce tableau saisissant de Zurbaran qui représente un agneau, les pattes liées par une corde, et que l’on va probablement sacrifier. La peinture est tellement réaliste et tellement belle qu’on a l’impression que l’agneau est en vie ; on sent son odeur, on imagine son toucher. Synesthésie des chefs d’œuvre.

De quoi parlons-nous ? de belles voitures ! Le hasard fait qu’une Thunderbird coupée blanche passe à cet instant le long du parvis. Pascal nous fait remarquer le son du moteur : une petite merveille de V6 qui ronronne d’impatience. Il n’ira pas jusqu’à nous préciser à quelle génération elle appartient (certainement aux premières des années 50-60). Au même moment, Jean-Michel sort une tête de son antre pour nous faire remarquer que les enceintes du magasin « crachent » un blues d’un musicien connu des deux compères et ignoré par moi. Un « bouillon de culture » ce kiosque ! Je dis ça parce qu’ils poursuivent en évoquant des séries des années 70 (L’homme de fer et ??) et, en rajoutant dans une érudition qui me dépasse, ils citent le nom des acteurs principaux et des anecdotes à leur sujet. Arrêtez tout ! Je prétexte le fait que je n’avais pas la télé à l’époque et que je travaillais, moi messieurs (alors que d’autres glandaient probablement), pour masquer mon manque de curiosité et mon inculture crasse.

« L’homme de fer », je me souviens quand même d’avoir vu un ou deux épisodes de ce feuilleton (on appelait pas ça encore des « séries »), avec cet homme à forte corpulence dans un fauteuil roulant (Raymond Burr), ex-policier privé de l’usage de ses jambes après avoir reçu une balle dans la colonne vertébrale, et le tout sur une musique de Quincy Jones… (merci Wikipedia). 

Jean-Michel remet une couche en rappelant que Raymond Burr a tourné avec Hitchcock dans « Fenêtre sur cour ». Eh oui, bien sûr : le suspect No1.

Enfin, cette chorégraphie - la T-bird et le blues -, Mesdames, Messieurs, vous connaissez des lieux sur terre, en dehors peut-être de Memphis (Tenessee), où vous pouvez assister à un tel spectacle totalement improvisé ? 

Je vais vous dire : la gare de Bécon, si Dali était passé par là, sûr qu’il aurait connu une « éjaculation mentale » et une « extase cosmogonique » et que la gare de Perpignan serait tombée dans les oubliettes de l’histoire de l’art !

Le calme, le luxe et la volupté baudelairienne déclinent ici ce que « félicité » veut dire.

C’est bien ainsi que les hommes vivent.

samedi 25 mai 2024

Ce matin au kiosque 26 - Paul Andreu - Cannes vs déambulateur - Vroum-Vroum


Les martinets volent haut remarque Pascal. Il ne devrait pas faire vilain. Déjà 2 personnes à la table de Pascal. Un monsieur avec sa monture juste à côté de lui (son déambulateur) et M. qui voudrait écrire (avec son masque en jugulaire).

- Comment ça va ? 
- Magnifique. Je vais très bien.
- Vous avez de la chance.
- Oui, je crois. Je suis très privilégié.
- Qu'est-ce que vous faites à part écrire ?

Je raconte un peu mon activité professionnelle et mes occupations en tant que grand-père.

M. s'en va. J'interroge Pascal sur certains détails (noms, localisation, ...) des lieux évoqués hier (ça me permet de remonter dans le temps et de préciser ma chronique précédente).

L'homme au déambulateur porte une casquette à visière à l'américaine et une doudoune. Il me demande si je suis architecte. Et non ! Mais j'ai travaillé avec de nombreux architectes. 

- Vous connaissez l'architecte qui faisait les aéroports ? J'ai travaillé pour lui.
- Paul Andreu. Un grand Monsieur.

Je ne peux m'empêcher de leur raconter l'anecdote de la conférence d'Andreu à Venise. C'était une conférence où des couples architecte-écrivain avaient été formés. J'ai oublié avec quel écrivain Andreu avait été associé, mais quand son tour fut venu de s'exprimer, il le fit avec, en arrière plan, la photo d'un plat de spaghettis à la tomate : "voilà, ça représente assez bien mon boulot", dit-il. 

Le génial concepteur de Roissy 1, puis de tout Roissy et d'un grand nombre d'aéroport dans le monde, mais aussi de l'opéra de Pékin, est mort il y a déjà 6 ans. Polytechnicien, Ingénieur des Ponts, architecte, c'était un homme exceptionnel. Nous nous sommes rencontrés à plusieurs reprises lors de petites manifestations du milieu archi. Nous échangions le plus souvent sur l'écriture. Il avait été très affecté par l'effondrement du Terminal 2E de Roissy, bien qu'il ne fut pas véritablement responsable de cet accident dramatique (4 morts) lié à une mauvaise mise en œuvre du béton et une probable sous-estimation de certains efforts dans une structure assez audacieuse. Il a publié plusieurs romans.

L'homme à la casquette de golf était "entrepreneur général". Puis, il s'est spécialisé dans les travaux de voiries. Je leur raconte mon anecdote de la pose des bordures de mon stage ouvrier (Cf "Ce matin au kiosque N° 17). 

Jean-Michel nous adjoint un grand monsieur au cheveux blancs qui ne se déplace qu'avec des béquilles. Nous nous étions déjà entretenus ensemble, mais c'était avant que je commence mes chroniques. En s'asseyant à la table à côté de moi, il me fait un "bonjour, Monsieur l'écrivain !". Je rectifie : "non : quelqu'un qui écrit". 

Je poursuis ma conversation avec Pascal, alias "le biker" ? Que faisait-il dans la vie professionnelle ? Il a longtemps été intermittent du spectacle pour une société spécialisée dans les productions américaines. Un accident de moto dans lequel il se fracture les deux poignets, plusieurs mois d'indisponibilité, une période qui voit le matériel muter de l'analogique au numérique, et Pascal jette l'éponge. Il se reconvertit dans la librairie en tenant un kiosque, côté Asnières. La stratégie des NMPP, qui détiennent alors le monopole de la distribution des journaux et des magazines et qui inondent les kiosques d'exemplaires sans tenir compte de la vente réelle, le contraigne à mettre la clé sous la porte.

Pendant que je parle avec Pascal, Patrick (le grand monsieur) échange avec l'homme à la casquette de golf sur les avantages et les inconvénients de leurs auxiliaires de marche respectifs. Je laisse une oreille en veille du côté de cette conversation. J'apprends que l'inconvénient des béquilles, c'est le mal aux épaules qu'elles engendrent. Mais, le déambulateur exige une position légèrement courbée et, compte tenu de sa grande taille, ce ne sont pas les épaules qui souffriraient mais le dos. Et puis, dans le dos, il a tout un tas de plaques métalliques. Pour le moment, on va rester aux béquilles en espérant que la situation s'améliore. Mais, réaliste, il sait que dans tous les cas, il ne courra plus comme un lapin.

L'homme à la casquette de golf et au déambulateur parle d'un petit AVC qu'il a fait. Patrick semble parfaitement au courant des dispositions qu'il faut immédiatement prendre quand cela vous arrive, et quels sont les symptômes de la survenance d'un AVC. Je n'ai pas tout saisi du protocole (ne pas oublier que je converse avec Pascal). Peut-être faudrait-il que je m'informe davantage ; on ne sait jamais !

L'homme du bâtiment, des voiries, du déambulateur et de la casquette de golf, doit partir. C'est le moment où je finis d'interroger Pascal sur les garages qui existaient (et existent encore pour certains) de Bécon. Patrick saisit le sujet au vol pour parler des belles Alfa-Roméo qu'il a eues dans le passé. Je vois le visage de Pascal s'illuminer ; une certaine excitation s'empare de notre homme. Pascal est un homme de la mécanique et de la belle carrosserie. Il lui faut du "qui déménage" et du style. Son père tenait un atelier de mise en forme et polissage de pièces métalliques pour automobiles (ça c'était du temps où les voitures avaient de vrais pare-chocs - pas des trucs en plastoc - et les parebrises, des parecloses en allu). Grandir dans les chromes et les galbes rutilants vous conditionne pour chevaucher plus tard des Harley ou faire rugir les boites de vitesse. Patrick, de son côté, est intarissable sur le caractère fougueux des Alfas qu'il a collectionnées. Je sens Pascal pencher davantage pour les belles anglaises aux tableaux de bord en loupe d'orme garnis de compteurs et de manettes et les sièges en cuir beurre frais, même si elles étaient sans cesse assoiffées d'huile (tous les 1 000 kms !). Mais ça se discute, car les italiennes et leurs tractions arrière... "On ne fait plus de traction arrière. C'est un désastre", assène Pascal. Les moteurs de voiture ne sont pas loin de ne plus être de vrais moteurs. Patrick affiche un air dépité et pense tout fort que "tout fout le camp".  Il dénonce cette société où le flic vous arrête pour excès de vitesse (un petit 180 ou 200) alors que vous êtes au volant d'un bolide bien plus sûr qu'une 4L. Vous avez remarqué ? On peut plus faire rugir un moteur ! Misère...

J'aime - même si je ne partage pas vraiment leurs convictions - ces passionnés d'automobiles, de vitesses et de "fureur de vivre". Il y a une poésie du carburateur à double injection ; un charme du 6 cylindres en ligne et du double embrayage. Surtout quand tout ça est teinté de la nostalgie d'un temps révolu et qui est celui de la jeunesse.

Je n'ai pas osé leur parler de la Maserati Mexico que j'ai eue durant deux années. Quelle voiture ! 

Il faut se séparer. Mes deux amis lâchent encore quelques soupirs de dépit. Pascal a le mot de la fin : "il nous reste encore de quoi rêver et c'est l'essentiel."



vendredi 24 mai 2024

Ce matin au kiosque 25 - Rem Koolhaas - Les bandits de Bécon - Déménageur et garde du corps

Journée commencée dans les effluves de pivoines, de jasmins et de roses. Les pivoines, celles du vase posé sur la table de la salle-à-manger, ouvertes à présent comme un feu d'artifice ; le jasmin dont j'ai coupé quelques branches envahissantes et qui a saigné de son sang blanc ; les roses, les premières d'un rosier offert par une amie aujourd'hui disparue, dont le parfum délicat des fleurs perpétuent la mémoire.

Ce matin, je me suis rendu au kiosque plus tôt que d'habitude, me disant que j'aurais plus de chance de croiser Olivier et Béatrice. J'ai emporter avec moi un exemplaire des "Théories de la surveillance" afin de me le faire signer. Et j'ai eu raison.

A mon arrivée, je ne manque pas de saluer Pascal, solitaire - mais qui a retrouvé sa place habituelle -, avant de rejoindre Olivier et Béatrice à une table voisine. Ils sont bien là. Elle arbore une casquette noire dont la visière porte une ombre sur son regard, et lui un costume et une chemise également noirs.

Je témoigne à Olivier tout l'intérêt que j'ai trouvé à lire certains passages de son livre ; en particulier ceux traitant de la "servitude volontaire" (Cf. "N° 24 de "Ce matin au kiosque") et de 1984. Il a l'air à la fois un peu surpris et heureux de ma dithyrambe sincère (oxymore ?).

Notre discussion s'engage sur un sujet qui intéresse Olivier : celui de la reconversion de certains bâtiments en hôtels de luxe. Il fait référence à notre précédente discussion au cours de laquelle j'avais évoqué ma participation, actuellement, à un concours pour la rénovation d'un palace parisien. Nous évoquons à ce sujet l'ancien siège des armées du boulevard St Germain, délocalisé à proximité de la Porte de Versailles (le "Balardgone") et celui de la direction des travaux du Ministère de la Justice, rue St Honoré dont j'arpentais, jadis, les couloirs administratifs, et qui a été reconverti en hôtel de luxe (Le Mandarin Oriental) et en boutiques (de luxe également). 

Ce travail de reconversion et la visite récente d'un quartier neuf d'Aubervilliers suggèrent à Béatrice le sentiment d'une architecture soumise à des codes rigides tant d'un point de vue typologique qu'esthétique. Je partage ce dernier point et fait part de mon regret de constater trop de façades "orthonormées" où la trame, sans créativité, ordonne le plan.

Elle me demande si les architectes ne sont pas davantage contraints aujourd'hui par tout un arsenal de normes. Les architectes se plaignent souvent de l'excès de normes ; mais la contrainte n'est-elle pas le marchepied du talent ? Et puis, si la réglementation incendie est en France très stricte, on peut se féliciter de ne jamais encore avoir connu d'incendie grave dans les tours de La Défense. J'ouvre une parenthèse un peu technique sur laquelle je ne m'étendrais pas dans ces lignes, mais qui fait état d'un brillant (bien qu'"obscur et sans grade") ingénieur spécialisée en sécurité incendie qui est parvenu, à force d'intelligence, à trouver avec les pompiers de Paris des compensations permettant au TGI de déroger à l'application stricte de la norme.

Nous nous accordons sur l'élégante présence de cet immeuble de Renzo Piano dans le skyline parisien. Ce n'est pas l'avis de tout le monde...

L'échange nous amène à Rem Koolhaas - théoricien, praticien, néerlandais et iconoclaste de l'architecture, auteur des fameux "New-York délire" et de "S, M, L, XL", ainsi que de la formule "Fuck the context" - pour évoquer une certaine évolution de l'architecture vers un exercice d'urbanisme plus qu'une "simple" affaire de bâtiment. C'est le cas du nouveau bâtiment de l'Ecole Centrale à Paris dont Koolhaas est l'auteur, avec sa "diagonale urbaine", ou du siège de la BNP Real Estate à Boulogne, traversée par une rue publique bordée de restaurants (Dominique Perrault, architecte). 

Rem (comme l'appellent ses aficionados) a peu construit en France : l'étonnant Palais des Congrès d'Euralille, une maison à Saint-Cloud avec un couloir de nage en proue à 4 ou 5 mètres au-dessus du terrain naturel, une autre maison à Bordeaux - la Villa Lemoine, dessinée pour le patron du quotidien Sud-Ouest qui ne se déplaçait qu'en fauteuil roulant -, la médiathèque de Caen. En revanche, il a à son actif un grand nombre d'édifices dans le monde entier dont l'immeuble pour la TV chinoise à Pékin (spectaculaire), la Casa de Musica à Porto (magnifique), et l'incroyable bâtiment de l'université de Chicago (une synesthésie architecturale).

Jean-Michel passe une tête au travers des battants de la porte automatique pour propose de commander des exemplaires de l'ouvrage d'Olivier et de les mettre en vente au kiosque. Ah, ce passeur !

Olivier me fait part de son plaisir de venir ici rencontrer des personnes et de se vider la tête. Je lui parle de cet extrait d'Apostrophes (ou de Bouillon de cultures) avec Jean-Pierre Marielle assumant, avec une désinvolture cabotine, son statut de "trainard" et de "cancre". On vient ici "trainer" et c'est un exercice qui ne manque pas de sociabilité. 

Pour ma part, j'aime rencontrer ces inconnus qui deviennent progressivement des êtres moins anonymes, avec une vie souvent complexe et riche que le monde ignore la plupart du temps. 

Mais il faut que Béatrice et Olivier partent et je change de table. M'accueillent, le "Marseillais", Fabrice et Pascal. Le Marseillais arbore un marcel et une casquette jaune. Fabrice, des cheveux longs retenus par un serre-tête. J'apprends que le premier a fait toute une carrière de déménageur quand Fabrice a plutôt officié comme chauffeur de personnalités, garde-du-corps et sans doute d'autres métiers (Jean-Michel me dira qu'il a travaillé au SPAR, côté Asnières). 

Le Marseillais m'a déjà repéré. Il pensait que j'étais le compagnon de Béatrice. "Est-ce qu'on peut se tutoyer ? Une cigarette ? Non, je ne fume plus depuis 35 ans."

Fabrice m'avoue ne pas aimer cette époque où les choses vont trop vite. Il aimerait aller au salon de l'IA. Il redoute l'avenir pour ces enfants. L'Europe n'a pas été une bonne chose : on a perdu beaucoup en termes de pouvoir d'achat. Kossowski est un bon maire. Il a eu l'occasion de fréquenter Sarko lors de la remise de la Légion d'Honneur à un de ses patrons. "Sarko, c'est un mec intelligent, et drôle." Fabrice est béconnais depuis toujours. Il est né en 65. (Le Marseillais, lui, vient d'avoir 65 ans). Il a vu Courbevoie changer. Avec Pascal ils se remémorent ce bar qui était à la place de la banque, juste en face : « Le Renaissance ». « Jeune, Johnny Hallyday qui squattait de l’autre côté de la voie ferrée chez un pote venait y boire des coups » nous dit Pascal. Il parle de cet autre bar de l'autre côté de la voie ferrée, « Le bouquet des bières », où il a le souvenir d'avoir vu une DS passer, les vitres se baisser et des tirs de pistolet en rafale. "Y'avait des bandits, à cette époque et des vrais !". Et puis cet autre bar, un « bar à putes », « Les tonneau »,  un peu plus loin. Fabrice rappelle qu'ici, à Bécon, il y avait tout un tas d'ateliers et d'usines. Des garages avec de belles voitures. Pascal se souvient, avec des yeux qui pétillent, d'un garage bourré d'américaines (des voitures). Le Marseillais est moins bavard que ce qu'on m'avait prédit. Ce sera pour une prochaine fois.

C'est ainsi que les hommes vivent.



mercredi 22 mai 2024

Ce matin au kiosque 24 - Butte aux cailles - Impact carbone du transport aérien - Théories de la surveillance - Opération marketing

 

Je ne vais pas commencer ma chronique par mes rencontres au kiosque. Elles viendront plus tard. Ce matin, je vais commencer par hier soir. 

Dîner entre amis. Trois couples. Deux intellectuels (je n'y suis pas), une artiste, une coach, mon épouse et moi (ça y est : j'y suis). Une salle au 1er étage d'un restaurant italien proche de la Butte aux Cailles (13ème) ; une salle pour nous six uniquement. Providentiel : mes deux amis intellectuels parlent forts et présentent quelques faiblesses du côté de l'ouïe (seul mot de quatre lettres de la langue française composé exclusivement de voyelles... jeu des 1000€). 

Dans l'assiette, que des belles et bonnes choses : frutti misto di Mare, saltimbocca alla romana, entre autres. Dans les verres, un rouge italien puissant et fruité. 

Au-dessus de la table, des échanges dans lesquels Deleuze, Michel Serres, Michèle Perrot (historienne du féminisme), Bourdieu, Kant, La Boétie, Spinoza, Gaël Giraud, etc., sont convoqués : que du beau monde ! Le débat tourne autour de l'état de la société, de son avenir, de la perte d'un "régime d'historicité", de nos responsabilités, de l'impact de mai 68 (mes amis intellectuels sont d'anciens trotskystes - repentis), de la montée du racisme, de l'influence des réseaux sociaux, de la notion de "servitude volontaire", etc. Des diagnostics pertinents sur l'état de notre société partagés entre une vision pessimiste et une autre plus optimiste. Débat autour de la question de la "servitude volontaire". La phrase de Giraud - "Nos esprits sont contaminés par l'ivresse du surmenage" - ouvre un champ introspectif : autour de la table, certains sont habités par une soif inextinguible de produire (de l'art, une œuvre théorique ou biographique). 

Un constat est fait sur la disparition de la "classe ouvrière" au sens où elle pouvait se définir comme une communauté composée d'individus partageant une fonction productive dans la société (en étaient-ils tous fiers ? Certains, probablement), animés par un certain idéal de progrès, liés par le sentiment d'appartenir à une "classe", c'est-à-dire un sous-ensemble identifiable de la société avec ses codes. Aujourd'hui, les conséquences de la désindustrialisation des années 70-80, la rupture avec le paradigme progrès = bonheur et l'ubérisation de la société, ont supprimé en quasi-totalité la "classe ouvrière". L'individualisme contraint (ou non), l'incertitude dans l'avenir qui pousse au repli sécuritaire, une communication largement sous emprise des réseaux sociaux qui alimente le populisme, renforcent les forces conservatrices et d'extrême-droite (environ 40% des intentions de vote aux prochaines européennes !). 

L'antisémitisme : "Quand vous entendez dire du mal des juifs, dressez l'oreille, on parle de vous", écrivait le penseur anticolonialiste Franz Fanon. L'un de mes amis reprend cette phrase pour affirmer que l'antisémitisme constitue le référentiel absolu en matière de racisme. Nous sommes plusieurs à moduler le propos et considérer que c'est "l'autre" (l'étranger de peau, de culture, d'origine) qui représente aujourd'hui l'épouvantail agité par l'extrême-droite. C'est d'autant plus vrai depuis que le RN a opéré sa "dédiabolisation" en participant, par exemple, à une marche contre l'antisémitisme.

Tout celà est bien sérieux. Et dire que d'aucuns prétendront un jour que ces chroniques sont simplement ordinaires. Revenons donc à l'ordinaire.

Quelques coups de pédalier et je fais une entrée (triomphale est un peu exagérée) sur le parvis de la gare de Bécon. Stupeur et tremblements : Pascal a été déplacé de sa place historique ! Le voilà qu'il se retrouve délocalisé sur le versant Ouest du parvis : un crime de lèse-majesté ! Anne-Marie, qui lui tient compagnie, suggère que Jean-Michel acquière des chaises de type "metteur en scène" avec le nom des habitués sur la toile dorsale. Ce serait parfaitement légitime.

Thèmes d'aujourd'hui : le port du casque pour les deux roues, la dangerosité des déplacements urbains à vélo, les assurances privées vs les mutuelles, l'amiante dans les tours, la nouvelle station du GPE (Grand Paris Express) de La Défense, les cathédrales souterraines (toujours à La Défense), l'impact carbone des déplacements en avion, la Turquie (Sainte-Sophie rendue au culte, Ankara, Pergame, Ephèse, ...), les rillons, la tarte au citron et yuzu d'un pâtissier de Tours (contribution au débat de Jean-Michel), le spécialiste des brioches (délicieuses) de la place de la gare de Tours (contribution de ma pomme, mais existe-t-il encore ?), etc.

On ne va pas tout traiter, autrement, cher lecteur, vous risqueriez de décrocher et comme la stratégie gagnante de tout écrivain qui se respecte consiste à tenir son lectorat en haleine, il est indispensable que celle-ci soit la moins chargée possible... Vous me suivez ?

Prenons donc l'impact carbone des déplacements en avion. On peut toujours dire que c'est "peanuts" et que ce n'est pas parce qu'on prend l'avion à titre individuel qu'on contribue à la dégradation fatale de l'environnement. Pascal n'est pas de cet avis et considère que si chacun fait un effort... Il prend l'exemple de 1€. Si 55 millions de français mettent 1€ dans une tire-lire, et bien ça fait une coquette somme de 55 millions d'Euros au bout du compte. CQFD. 

On peut procéder du même raisonnement pour une cathédrale composée de centaine de milliers de pierres. L'une seule de ces pierres ne fait pas la cathédrale, mais ne faut-il pas ajuster chacune des pierres pour l'édifier ? Vous substituez collier à cathédrale et perle à pierre, et ça marche peut-être encore mieux. 

Maintenant, pas d'illusions : le colibri tout seul n'y arrivera pas. Pire : on n'y arrivera pas sans l'appui de ceux qui polluent le plus ; par "nécessité" économique, par cynisme ou par indifférence. Mon point de vue est que nous n'y parviendrons pas (à limiter les dégâts) sans recourir à un arsenal contraignant (et revoilà les "khmers verts") : limitation des consommation par habitant ou amendes. Il y a bien des sens interdits et des feux rouges. Pourquoi n'y aurait-il pas des mesures qui nous préservent du pire en matière de climat ? Une hypothèse pourrait être que les assureurs fassent pression sur les états pour tenter d'éviter les dérèglements environnementaux à répétition qui leur coûtent (et au final, à nous aussi) un "pognon de dingue".

Bon, on n'a pas dit tout ça lors de notre échange, mais je l'ai pensé bien fort et ça fait du bien de l'écrire.

J'ai omis de dire que j'avais commencé la journée en picorant des petites choses bien savantes dans "Les théories de la surveillance", ouvrage écrit par un habitué du parvis de la gare : Olivier Aïm. Je le considère comme un ouvrage de référence qui traite avec pertinence de nos pratiques addictives des médias. J'ai lu le chapitre sur 1984 et si Wells imagine une société contrôlée par un "personnage" unique, Big Brother, la nôtre, bien réelle, compose intrinsèquement sa société de surveillance ; ce que Bernard E. Harcourt dans "La société d'exposition" décrit très bien : "Aujourd'hui, tout fonctionne au contraire (de 1984) à coups de "j'aime", de "partages", de "favoris", d'"amis" et d'"abonnés". Le terme uniforme bleu et les murs gris de 1984 ont été remplacés par les couleurs vives de l'iPhone 5C - rose, jaune, bleu et vert. (...) ce désir de toujours plus de "j'aime", de clics et de tweets, qui nous expose à nos désirs les plus intimes et nous livre aux technologies de surveillance."

J'ai encore omis de vous dire que Jean-Michel a mis son plan marketing à exécution afin de booster les ventes d'"Abuelo". Il a appliqué sur la couverture du livre exposé dans ses rayonnages un post-it avec une mention du style : "A ne pas manquer et l'auteur vit à Bécon !"

Quel passeur !


mardi 21 mai 2024

Ce matin au kiosque 23 - Un architecte-bucheron - Des personnages en quête d’auteur - Ginette - Des mendiants

Il est un peu avant 11h quand je me pointe au kiosque. Pascal est assis à sa place habituelle, face au parvis et à la table la plus à l’Est (un Eden…). Il est seul avec Utah (a lonesome biker). J’apprendrai que Philippe et Martine sont en Lettonie. Ils font bien : le risque que ce petit pays balte passe sous la férule de Poutine dans un futur proche n’est pas à exclure. Il suffirait que Trump gagne les élections américaines de novembre. C’est assez incroyable d’imaginer que le destin d’un peuple peut se jouer à des milliers de kilomètres de distance.  C’est le syndrome du battement d’ailes du papillon en baie de Sydney appliqué à l’humanité. Nos monuments aux morts de la « Grande guerre » des coins perdus de nos campagnes seraient peut-être moins garnis de noms (et n’existeraient peut-être pas), si l’archiduc Francois-Ferdinand ne s’était pas fait assassiner à Sarajevo le 28 juin 1914. Mais peut-être pas…

Être libraire au kiosque de Becon-les-Bruyères, ce n’est pas exclusivement recevoir, enregistrer, trier, placer, vendre, réempaqueter, etc., des quantités quotidiennes de revues et de livres, c’est aussi jouer l’assistant social. Tiens, ce matin, Jean-Michel me montre un homme au téléphone qui arpente le parvis. Il est surpris qu’il soit déjà sorti de l’hôpital. « Il est alzheimer. Il se perd, il ne sait plus où il se trouve et comment rejoindre sa maison », me dit notre passeur. Il va vers l’homme en question et l’invite à s’asseoir sur l’une des chaises du parvis. « Il téléphonait à sa femme, car il est perdu. » Jean-Michel a le numéro de téléphone de sa femme dans un petit carnet. Ça s’appelle la bienveillance et la solidarité. 

La maman de Pascal l’a rejoint. Ce dernier entre dans le kiosque pour commander un café et un chocolat. Je leur dit à tous les deux que je suis venu tard car j’étais plongé dans la rédaction d’un article pour le magazine « Séquences Bois » ; une interview d’un architecte-bûcheron, comme il se décrit lui-même. Un homme d’une grande sensibilité à la nature et aux métiers du bois ; matière vivante et vraie ("savante; correcte et magnifique" ?).

Jean-Michel voudrait me faire connaître plusieurs personnages hauts en couleur qui passent régulièrement dans son antre. Vincent, le marseillais, dont je connais à présent la réputation de conteurs d’histoires, Sylvie (rapport à la sylviculture) et d’autres. Des personnages en quête d’auteur en quelque sorte.

J’interroge sur cet homme que j’ai vu apparaître l’autre jour vêtu d’un costume surprenant en polaire - veste et pantalon - aux motifs camouflage, et coiffé d’une sorte de béret. « C’est mon neveu, dit Pascal. Il est un peu spécial. Il s’est fait faire cet ensemble en Afrique du Sud. »

Ginette, la petite grande dame (Cf « Ce matin au kiosque 3 ») entre à petits pas, se saisit de l’Humanité et de divers autres magazines. Jean-Michel lui a mis de côté le Libé. Il n’y en avait que deux. À les entendre parler, Ginette est allée faire un tour dans les Yvelines, mais j’ai l’impression que notre passeur s’en enquiert comme si elle était partie à l’autre bout du monde. Elle est revenue saine et sauve, les bêtes sauvages des Yvelines l’on épargnée. Elle est aussi parvenue à éviter le déchaînement des éléments naturels (je veux parler des orages qui n’ont pas manqué, hier en fin d’après-midi, de frapper Bécon).

Cher lecteur, vous allez me dire que ce que j’écris aujourd’hui n’a pas l’épaisseur d’une feuille de papier à cigarette. 

Vous voulez que je vous parle de ce procureur de la Cour Pénale Internationale qui vient d’émettre un mandat d’arrêt à l’encontre de Netanyaou, de son ministre de la défense et de trois hauts responsables du Hamas ? Des avancées des troupes russes en Ukraine et des risques toujours plus grands d’un conflit mondial ? De cet avion de Singapour Airlines pris dans des turbulences à 11 000 mètres d'altitude et dont les passagers ont dû être secoués comme dans une lessiveuse avec un bilan d’un mort et d’une trentaine de blessés ? De « Sexe, mensonge et vidéos » qui passait hier à la télé et pour lequel Jean-Michel émet une hypothèse très pertinente et que j’ai déjà oubliée ? Du Vésinet ? Ah non, c’est déjà fait ! De cet ancien PDG d’EDF qui passe en procès pour avoir généreusement (euphémisme) rémunéré quelques conseils (des gusses aux CV joufflus) à coups de millions ou de montant à 5 chiffres ?

J’ai oublié de vous dire que j’en sais désormais plus sur les trois personnes - 2 hommes et une femme - qui font la manche à la porte de chacune des 3 boulangeries de Bécon. Bien sûr, ils sont roumains ; je m’en doutais. Mais Georges est sans doute le plus malin des trois qui vous dit autant de fois « bonjour, comment ça va » que vous allez passer devant lui. J’ai remarqué qu’il était organisé, ce Georges : tabouret pliant, couverture quand il fait froid et parapluie les jours pluvieux. Il a sa boulangerie. Jamais on ne le voit ailleurs. Le meilleur emplacement. On l’envierait presque. Presque…

Une société qui accepte ses mendiants n’est sans doute pas aussi mauvaise que ça…

Est-ce ainsi que les hommes vivent ?

lundi 20 mai 2024

Ce matin au kiosque 22 - Le Vésinet - Le Duc de Morny - Un beaujolais blanc

Le kiosque devra constater mon absence ce matin (ou peut-être pas : je n’ai pas encore totalement intégré le cercle restreint et de choix des « habitués »). 

J’ai déserté Bécon-les-Bruyeres pour le très chic Vesinet. Au programme, balade d’une dizaine de kilomètres dans la « colonie » imaginée par le duc de Morny et l’industriel Alphonse Pallu, et concrétisé par le Comte de Chalot. Ils en firent le premier lotissement de France assorti d’un cahier des charges d’urbanisme très strict ; tout cela dans les années 1850.

Le Vesinet est à un jet de train de Bécon (un roulement de bogie). Une trentaine de minutes. 

Imaginez Beverly Hills sans les collines ; un espace au sein duquel lacs et cours d’eau , cascades et végétation luxuriante, composent un écrin idyllique pour recevoir une collection impressionnante de demeures somptueuses dont les propriétaires paient vraisemblablement trop d’impôts.

Ici, les bernaches du Canada ou les hérons cendrés paraissent conscients d’appartenir à un environnement privilégié, tant ils acceptent leurs rôles de figurants dans un décor qui pourrait inspirer les architectes du monde merveilleux et aseptisé de Disney Land : cascades roucoulantes, rocailles, charmants petits franchissements en bois au-dessus de rivières dociles, ombres accortes de chênes centenaires, jardins policés d’arbustes aux parfums délicieux, etc.

Seule ombre au tableau, les déjections des volatiles qui contaminent les rives des lacs et jusqu’aux allées proches où de charmantes têtes blondes s’ébattent sous le regard agacé de parents déjà vieux.

Au terme de notre randonnée, un restaurant, bâti sur l’île du lac des Ibis nous tend les bras de ses fauteuils. Un personnel aux petits soins nous sert en terrasse un déjeuner tout à fait convenable, à l’ombre précieuse de vastes parasols. 

A une table proche de la nôtre, deux femmes plutôt élégantes - l’une visiblement plus âgée (dans les 80 ans) et dont la toilette est tout sauf improvisée -, entretiennent une conversation dont je saisis quelques bribes et dont j’aurais aimé être davantage rapporteur.

La plus jeune - veuve ? divorcée ? - a eu le courage de garder son mari plus de 20 ans ; c’est tout du moins l’un des mérites (le plus grand ?) que lui attribue son amie qui lui confie avoir eu la chances extraordinaires de tomber sur deux hommes attentionnés, intelligents et (probablement) beaux. Les a-t-elle tous les deux enterrés ? Je ne le saurai jamais (et vous non plus). Mais aujourd’hui, les hommes, pour elle : c’est fini. Elle ne trouve plus de plaisir à venir, sur une belle terrasse comme celle-ci, déjeuner avec un homme. La plus jeune partage son point de vue et regrette que le souci majeur de ces messieurs soit de se mettre en permanence en valeur et de toujours s’inscrire dans une sorte de compétition à qui sera le meilleur. Je devine que la plus âgée - cheveux longs et roux coiffés en queue de cheval, chemisier violet à froufrou et ample jupe jaune moutarde, bagues aux doigts comme sur un présentoir de bijoutier et boucles d’oreille frôlant la fossette sus-sternale - tient une boutique d’antiquités. Elle dispose certainement de moyens conséquents puisqu’elle a hésité à acheter  un château ; mais ses sœurs - dont elle est très proche - l’ont dissuadée. La plus jeune évoque une dénommée « Monique » qui dispose d’une piscine privée dans laquelle elle effectue des longueurs tous les jours. La plus âgée - qui est aussi la plus bavarde - reconnaît qu’elle a eu des parents formidables et que c’est une chance dans la vie. (Je confirme).

Ça parle encore de Belle-Ile en mer et de l’Italie, de maisons en location qui sont déjà toutes louées pour les vacances.

Un tartare de dorade, deux blancs de poulet fermier aux morilles, un millefeuille « revisité » et une bouteille de beaujolais blanc Chardonnay, plus tard, et nous voilà de retour au bercail béconnais.

Et à l’heure où je tente d’écrire cette chronique le chant d’un merle m’accompagne ; moqueur, comme il se doit.

C’est ainsi que vivent les hommes.

dimanche 19 mai 2024

Ce matin au kiosque 21 - Pergame - Toûtankhamon - Arte

Je ne sais pas encore si j’irai au kiosque ce matin (finalement j’y ai fait une incursion rapide en vélo). Le ciel est gris, nous sommes dimanche, le petit-déjeuner tarde…

Je suis encore parti loin, très loin, depuis mon réveil. Pergama en Turquie, la ville qui abritait sur une immense colline, il y a 2000 ans, l’une des merveilles architecturales du monde : le grand autel de Pergame, aujourd’hui visible à Berlin. Pergame, c’est l’un des mots qui composent le nom de l’adresse de ce blog : pergame-shelter. 

En novembre 2008, quand j’ai créé ce blog - il y a donc plus de 15 ans - je revenais précisément d’un séjour à Berlin où j’avais découvert, émerveillé, le grand autel de Pergame dont la frise de plus de 100 m de longueur représente le combat des dieux et des géants ; une allégorie du combat entre le Bien et le Mal (avec le triomphe du Bien), et sans doute aussi une référence à la force de l’Ordre (pas aux « forces de l’ordre »). Je cherchais un nom qui puisse évoquer la beauté et c’est Pergame qui s’est imposé. Shelter parce qu’un blog (surtout s’il est semi-confidentiel comme celui-ci) représente un abri pour son auteur. Et puis « shelter » est un mot-fétiche du lexique de Leonard Cohen dont je suis un fidèle admirateur depuis une bonne cinquantaine d'année.

Il y a plus de 3000 ans maintenant, vers 1350 av JC, l’art de la civilisation égyptienne produisait des chefs d’œuvre d’une beauté fascinante. C’était l’époque des règnes d’Akhenaton, de sa fille aînée, Mérytaton, et de Toûtankhamon, le frère de celle-ci. On vient de découvrir que le trésor fabuleux de la tombe de Toûtankhamon, découvert par l’archéologue anglais, Howard Carter, en novembre 1922, serait en fait celui de sa sœur aînée « recustomisé » en quelque sorte pour servir à Toûtankhamon. Dans cette hypothèse, le célèbre masque de 10kg d’or serait-il celui d’une jeune femme et non d’un jeune homme ? 

Tout cela nous éloigne beaucoup du kiosque. Pas tant que cela peut-être, car ces sujets auraient pu faire l’objet de discussions animées autour de la table, sur les pavés du parvis où, qui sait, ensevelis à plusieurs mètre sous terre, patientent, muets, les vestiges d’une civilisation aujourd’hui oubliée (comme la nôtre peut-être un jour, à moins que, dans 2000 ans, quelques créatures en provenance d’une planète lointaine, étudient sur la Terre totalement dévastée, les vestiges de nos décharges publiques et apprennent tout de nos habitudes dans l’auscultation minutieuse de nos débris).

Mais nous n’en sommes pas encore là, et la terrasse du kiosque ce matin est déserte ; orpheline de son passeur parti en urgence à Tours auprès de sa tante gravement malade.

Dans ce reportage d’ARTE (eh oui, c’est ARTE qui m’a fait voyager de Pergame et dans la Vallée des Rois) concernant la fin de la XVIIIéme dynastie d’Egypte, il était présenté des objets absolument fabuleux ; en particulier ce coffre d’albâtre renfermant 4 statuettes d’une beauté indicible, d’environ 50 cm de haut, placées par couple, l’une en face de l’autre, se regardant à quelques centimètres de distance depuis plus de 3000 ans.

C’est ainsi que les hommes vivaient.

samedi 18 mai 2024

Ce matin au kiosque 20 - La Boétie - La VMax - Le chevreau à l’aillet - Les habitués de rang 2

Un soleil qui baigne avec générosité la terrasse du kiosque de la gare de Becon-les-Bruyeres, quelques habitués attablés qui goûtent le plaisir indicible d’un bonheur ordinaire au parfum de volupté (rien que ça !), des passants qui passent - reconnus par les habitués -, des sujets de conversations éclectiques (les gros cubes, les naturistes libertins des dunes de l’île de Ré, l’ouverture possible d’une sex-Shop côté Asnieres, un propagandiste de Zemmour qui rôde, la meilleure façon d’enfiler un suppositoire, la recette du chevreau à l’aillé, …), voilà le menu du jour des chroniques du centre de l’univers (et, tout ça en moins d’une demi-heure !).

J’informe Jean-Michel que la lecture de quelques passages du livre d’Olivier m’a passionné. Le paragraphe traitant de la « servitude volontaire » (concept développé par le jeune Etienne de La Boetie alors qu’il ne devait avoir que 16 ou 18 ans, et qui date de 1576 dans sa version intégrale en français) m’a particulièrement intéressé. J’ai, en effet, souvent croisé dans mon activité professionnelle, que ce soit en ingénierie ou en architecture, des personnes qui présentaient tous les attributs de « l’esclave volontaire », comme j’aime à les désigner. Soumis par destin à une autorité supérieure.

On a retrouvé Philippe et Martine qui semblaient avoir déserté le kiosque deux ou trois jours de suite (manquent pas de toupet, ceux-là !). On me souffle que Jacques Pradel a donné un coup de mains dans la recherche des déserteurs.

Seule ombre à ce tableau idyllique : le dos du Passeur.

J’ai aperçu « Casse-bonbons » se trémoussant tout en révélant à Jean-Michel une probable évidence que tout le monde ignore ; un truc comme : « il ne faut pas confondre le porc et le jambon ».

J’ai découvert des habitués de rang 2 qui semblent ne pas manquer d’intérêt : un homme revêtu d’une combinaison en laine imprimée camouflage, une petite dame d’un certain âge pleine d’humour qui lance à la volée « bonjour les chippendales » à destination des messieurs, et une jeune femme discrète qui répond très aimablement à la question « est-ce que ça va ? » par un « oui, ça va » qui nous rassure tous.

Pascal est en verve. C’est vrai qu’il a retrouvé sa casquette… Il nous raconte ses exploits du temps où il était biker operationnel au guidon d’une Vmax débridée qui caracolait sur l’A6 avec des 240 km/h au compteur, et ses courses-poursuites avec les motards de la gendarmerie. Une parenthèse s’ouvre dans le propos : les CRS picolent ; davantage que les pompiers qui s’en mettent des bonnes aussi ? Fermer la parenthèse.

« Faut que j’aille préparer mon chevreau à l’aillet », dis-je à mes amis. Martine, curieuse, me demande comment je le prépare. Je tente de l’informer. Pascal me conseille de faire cuire les pommes de terre qui l’accompagnent avec de l’ail et du persil. J’apprends incidemment que Philippe n’aime pas le gibier, mais aussi qu’il y a un certain François, un barbu, petit et plutôt maigrichon, qui recrute dans les parages pour Zemmour. Philippe s’est frité  avec lui, un jour où le zemmourien l’a traité de ventru (ou équivalent). A présent le facho évite la terrasse du centre du monde.

Rien d’autre aujourd’hui ou presque. C’est ainsi que les hommes vivent.

vendredi 17 mai 2024

Ce matin au kiosque 19 - Pétroglyphes -Nabatéens - Casse-bonbons

Ne croyez pas que ma journée commence avec ma petite virée à la gare de Becon-les-Bruyères. 

Tenez, par exemple ce matin. J’ai fait mes 30 km de vélo (d’appartement) tout en accompagnant une équipe de scientifiques, à dos de dromadaires et à travers le désert d’Arabie Saoudite, sur les traces des caravanes qui faisaient, il y a plus de 2000 ans, le commerce de l’encens et de la myrrhe, et qui ont gravé, sur la pierre des rochers et des falaises, des petroglyphes dont l’étude permettra peut-être de connaître l’origine de l’écriture arabe. Ces petroglyphes renseignent également sur la vie des nomades et du peuple nabatéen qui vécut entre le IVéme siècle av JC et le IIème siècle ap JC. Un peuple qui se convertit au christianisme avant de devoir adopter l’islam. Le pays exploré par ces scientifiques recèlent des trésors géologiques et architecturaux, notamment  sur le site des vestiges de la ville d’Hegra, au nord de la péninsule arabique, avec ses 138 tombeaux rupestres inspirés de ceux de Petra en Jordanie.

Je pense évidemment au projet pharaonique de 15 milliards de $ qui va consister à faire de ce sanctuaire historique une destination touristique de premier plan. Des hordes de touristes friqués vont débouler pour « faire » AIUla, comme on « fait » Angkor ou le Mont St Michel.

Paul Valéry était l’auteur d’un aphorisme qui ne manque pas de mordant : « Le tourisme est au voyage ce que la prostitution est à l’amour ». Amis tour-operators, bonjour ! 

L’un de nos plus éminents architectes que d’aucuns reconnaîtront est le concepteur d’un projet d’hôtel, creusé dans la roche et labellisé (comme l’ensemble des interventions prévues sur le site) « développement durable ». 

« Durable, forcément durable », aurait commenté Marguerite Duras.

Compte-tenu, d’une part, de la relative friabilité de la roche (selon un expert qui a étudié le site), il va falloir bétonner gaillardement, d’autre part de l’énergie qui sera dépensée pour acheminer matériaux et matériels dans ce coin du désert… durable ? A voir.

Quoi de neuf au « centre cosmique de l’humanité » ? De la bande des habitués, seul Pascal (mais sans sa casquette qu’il a oubliée) est présent. Un monsieur (lunettes Ray-Ban, casquette à l’américaine et déambulateur à poste) est à sa table. Je confirme à Pascal la présence des requins au large d’Oléron et plus vers le sud (jusqu’à Arcachon). Cette territorialité qui semble exonérer les côtes rétaises de la présence de ces squales (ou sélachimorphes) est probablement due aux courants ou à une température plus froide de la mer, localement. De là, nous dérivons sur la plage de Sète (avec une pensée pour le grand Georges et Paul Valéry) puis à Nazare au Portugal où les eaux sont froides. Nazare et son spot de surf ou des vagues de près de 24 m - la hauteur d’un immeuble de 8 étages, précise Pascal - ont été relevées. Et comme il n’existe aucune conversation entre français qui ne débouche au bout d’une dizaine de minutes (au maximum) sur des sujets de bouffe, tout le monde reconnaît qu’on mange très bien au Portugal, quoique un peu gras, et que les portugais sont des gens sympathiques. 

Une femme qui gare sa voiture au milieu de la rue pour amener des papiers à Jean-Michel attire sur elle des commentaires sur les « gens qui s’en foutent et se garent n’importe où ». J’ajoute que les artères de Levallois sont spécialistes du stationnement en double file. Pascal rebondit sur le sujet et évoque l’avenue Victor Hugo, fustigeant les nanas bourrées de pognon du 16ème qui font leurs courses en 4X4 et qui, elles, ont le droit de polluer car elles paient une taxe (« un droit à polluer »), quand le pauvre mec qui a une bagnole un peu pourrie et qui n’a pas le pognon pour en acheter une neuve, se voit interdire de circuler. Tout ça dit avec l’accent parisien de Pascal : magnifique !

Moralité : on ne prête qu’aux riches.

La discussion passe aux interdictions de rouler en-deçà de l’A86 pour certains véhicules avec des vignettes au-dessus de 2. Comment fait-on quand on est à Becon et qu’on veut partir en vacances avec une vignette 3 ou 4 ? Voilà une question à soumettre à nos édiles !

Jean-Michel est coincé dans son kiosque. Le vendredi, c’est non-stop : les gens défilent sans arrêt. Serait-ce parce que c’est le jour de parution du Figaro magazine ? Je dis ça parce que je remarque un certain nombre de clients sortir avec cet hebdo sous le bras ; hebdo que je classerais à l’extrême-droite si je me fie à mes dernières lectures qui datent de 3 ou 4 ans. Depuis, il n’a pas dû se gauchiser.

Je n’ai pas encore invité dans ces lignes « Casse-bonbons », un personnage plutôt jovial, bonhomme, un habitué, mais solitaire. Des qu’il entre dans le kiosque, c’est un festival de plaisanteries déjantées, sans queue ni tête, le plus souvent ; une joute improvisée entre deux acteurs, l’un jouant le bougon-bourreau (Jean-Michel), l’autre le simplet-victime. 

Ce matin, « Casse-bonbons » proclamait qu’il y avait une différence entre le porc et le jambon. On identifie immédiatement le spécialiste en topologie mathématique et l’expert en théorie des ensembles. 

« Casse-bonbons » vient chercher, chaque matin, un journal des courses pour ensuite rejoindre le PMU voisin et, probablement, rêver de toucher dans l’ordre ou dans le désordre, … mais de toucher. 

Mon père ne pouvait laisser passer un dimanche sans faire son tiercé. Muni de sa petite pince, il se rendait chez le buraliste et poinçonnait avec application son ticket de trois encoches qui apportaient à sa vie, un peu et pour quelques heures, une dose homéopathique d’espoir.

« Casse-bonbons » est d’origine tunisienne, ce qui n’a aucun rapport a priori avec cette curieuse façon dont il se déplace, donnant l’air de danser sans se départir de son sourire, agitant son « Paris-Turf » à bout de bras comme la promesse d’une félicité prochaine. (Tous les danseurs, toutes les danseuses, qui accompagnent les vedettes de la chanson vous le diront : il n’y a rien d’incompatible entre danser et sourire en même temps).


Un petit café. J’encourage Jean-Michel à poursuivre ses écrits poétiques. Il ne manque pas de me rappeler mon jugement mitigé sur ses premiers travaux (que j’ai quand même publiés !). Je lui rappelle que le vendredi, ma femme fait de la morue. Lui, sa femme cuisine des sardines. « Casse-bonbons » nous contaminerait-il ?

Toujours remettre l’ouvrage sur le métier !