samedi 1 mars 2014

Le Petit Paris

Quand urbaniste rime avec chômiste et intelligence avec iconoclaste (mais si, avec de l'imagination ça peut !), ça peut aussi faire un bouquin de 304 pages (remerciements inclus) qui aurait pu s'appeler "Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur le Grand Paris sans jamais avoir osé le demander", mais dont le titre est (et c'est encore mieux) : "Le Petit Paris. Tentative probablement vaine de renouveler l'urbanisme contemporain". Je ne sais pas vous mais moi je n'ai jamais rien compris à l'urbanisme. Sauf, sauf, ... depuis que cet ouvrage décoiffant est sur ma table de nuit. 
Vous avez essayé de lire des textes d'urbanistes vous ? Je veux dire des qui raflent les Grands Prix et qui additionnent les études aux quatre coins de l'hexagone quand des chinois leur demandent pas en plus de leur inventer une ville peinarde de 30 millions d'habitants à construire en 6 mois. ! Imbitable leur charabia dans lequel ils mixent une bouillie pour chats sur la base d'une dizaine de concepts néo-babs tels que : porosité, mixité, inégalités socio-spatiales, corridors écologiques, ceintures vertes, densité, mobilité douce, agriculture urbaine, maillage (vertueux), éco-citoyenneté, pôle d'excellence, etc., le tout "durable" forcément, forcément durable aurait ajouté Duras (d'ailleurs dans Duras il y a ...). M'étonnerait pas que la plupart habitent dans du néo-haussamannien bon chic, et je les imagine pas trop enfourcher leur mobilité douce pour rejoindre un corridor vert dans lequel ils iraient butter leurs rangs de patates !
Le seul couplet sur le "cluster" d'Orsay vaut l'investissement de 21€ (Extrait, accrochez-vous !) : "Pour les chanceux qui ne sont pas Parisiens, le Plateau de Saclay, ce truc qui rassemble les plus grandes écoles (...) se trouve au milieu de nulle part, à 15 ou 20 km de Paris. (...) Saclay est loin de tout, on ne sait pas très bien ou habitent les étudiants et question mixité sociale, on approche du néant. Tous les futurs patrons, cadres, administrateurs de la France sont maintenus à l'écart de la ville, entre eux, bonjour l'endogamie sociale. Et vas-y qu'un polytechnicien baise une fille d'HEC, qui prendra ensuite son pied avec un étudiant de l'Ecole des Mines*. Tous ces futurs coincés du cul contraints de sauter des gens encore plus chiants qu'eux ! C'est ça la "ville sensuelle ?" (...) qu'on ne s'étonne pas après qu'ils se tapent la femme de ménage ou des putes offertes par leurs riches clients pour enfin s'ouvrir un peu à la diversité ! C'est peut-être ça l'urbanisme aujiurd´hui : au lieu de définir le plateau de Saclay comme une haute concentration de trous du cul pompeux, on appelle ça un cluster et ça justifie n'importe quoi !"
* qu'on se rassure, il n'y a pas de danger pour ce 2ème volet érotique, car l'Ecole des Mines, sis au Jardin du Luxembourg, a refusé de migrer dans cette terre promise (on se demande pourquoi) ; mais rien n'est perdu pour cette future cost-killeuse : il reste des gaillards à Centrale ou à Télécom, ou encore (plus cérébraux) à l'ENS, qui seront prêts à se dévouer !

mardi 18 février 2014

Le pays du lieutenant Schreiber d'Andreï Makine, ou l'hommage aux "Perdants Magnifiques"



Jean-Claude Servan-Schreiber (à ne pas confondre avec son cousin Jean-Jacques - politicien et homme de presse) fut un jeune officier engagé dans la seconde guerre mondiale dès l’âge de 21 ans. Exclu de l’armée en 41 du fait de ses origines juive, il passe clandestinement en Espagne mais la police le capture et l’enferme au camp de concentration de Miranda del Ebro avec 35.000 autres prisonniers, d’où il parviendra par un subterfuge à s’en extraire pour gagner Alger. Puis il prend part au débarquement en Provence, la remontée de la vallée du Rhône jusqu’en Alsace avec ces combats violents contre les divisions allemandes qui refluent vers l’Allemagne dévastée, le passage du Rhin et la libération en mai 45.
Andreï Makine construit « Le pays du lieutenant Schreiber » à partir d’une tentative littéraire : celle de parvenir à faire publier le témoignage d’un homme – Jean-Claude Servan-Schreiber -  dont la vie fut celle d’un héro (presque) anonyme, oublié par l’Histoire, animé par le seul désir de l’hommage posthume que son souvenir peut apporter à ces compagnons que la Mort avait choisis comme par effraction. « En écoutant le lieutenant Schreiber, j’ai compris qu’exalter son rôle dans la guerre n’avait jamais été son idée fixe. Cet effacement de l’égo permettait à sa mémoire de sauver dans la masse indistincte des vivants et des morts – un visage, une parole, une effigie fugace de l’autre. »
Un seul éditeur « old-fashionned » tentera le coup dont on sait, dès les premières phrases, qu’il s’agira d’un échec car l’indifférence au sujet est totale dans un monde où le « putanat » médiatique triomphe, et sur lequel Makine jette un regard plus que désabusé, méprisant ; « Un monde où les humains sont très fiers de bouger sans cesse, ne remarquant pas que ce « bougisme » obsessionnel obéit aux grands flux des marchandises et des capitaux, au pillage d’un continent au profit d’un autre, à la servitude touristique, … » ; (un monde) où nos maîtres à penser sont les footballeurs « avec leur vocabulaire de trente mots, employés à contre-sens. »
Mais l’époque actuelle n’a pas le monopole du  mépris de Makine ; les « fiestas » de Saint-Germain des Prés et leurs participants les plus célèbres (Sartre, Beauvoir, Dora Maar, …) sont fustigés, et la simultanéité de leur « bonheur » avec les horreurs de la guerre (pendant le même temps les chambres à gaz tournent à plein régime et des milliers d’hommes se font descendre sur les plages du débarquement) donne aux aphorismes de salon un relent de dérisoire.
Makine, quand il cesse de s’emporter sur les médias (« un ignoble égout qui impose aux milliards d’humains décérébrés ce qu’ils doivent penser, aimer, convoiter, ce qu’ils doivent apprécier ou condamner, ce qu’ils doivent savoir de l’actualité, de l’histoire . »), a des pages merveilleuses. Trois portraits de femmes apparaissent dans le récit ; trois amours de jeunesse qui « n’entrainaient pas les amants dans l’épaisseur des liens du désir, de la possession. Tout au contraire, elles libéraient,… ». Le lieutenant Schreiber lui-même est un homme d’une douceur et d’une humilité qui tranchent avec l’emportement (slave ?) et l’indignation de Makine.
Deux petites réflexions dans la même veine pour finir : Makine relate l’impression que le Général de Gaulle a fait à Schreiber après une entrevue : (p 161) « J’éprouvais le sentiment d’être plus fort et plus libre. C’est sans doute la caractéristique des grands hommes. Non seulement ils ne vous font pas sentir qu’ils sont supérieurs, mais ils vous permettent de croire que vous êtes leur égal ! » De même après une entrevue avec son futur éditeur, Schreiber confie à Makine :
-(…) « Charles est un vrai gentleman. Vous savez ce que cela veut dire ?
- Mais bien sûr. Un homme distingué, courtois, franc, …
- Certes… Sauf que cela ne suffit pas.
- Ah bon ? Y a-t-il une autre définition ?
- Oui. Un gentleman : en parlant avec lui vous vous sentez un gentleman. »

Les Sœurs du Saint Esprit

Ce n'est pas "Sisters of Mercy" de Léonard Cohen, mais ça pourrait !

En hommage à Mère Thérèse, Anna-Maria Trellu dans la civil (1903-1994)

Les sœurs du Saint-Esprit ont déserté l'île de granit rose.
Elles ont laissé derrière elles des preuves d'amour,
Qui flottent dans ma tête comme un drapeau déchiré.

Leur parfum de femme était un parfum de mère.
Elles avaient fait voeu de ne jamais enfanter,
Et nous sommes pourtant nombreux à être leurs enfants.

Elles avaient le deuil et la mort pour compagnons de voyage,
Noirs étaient leurs longs voiles et leurs longues robes.
Mais derrière cet habit de deuil, leurs corps devaient être lumière.

JN Spuarte

vendredi 7 février 2014

Jeanne et Marguerite



"Jeanne et Marguerite" est une pièce de théâtre singulière née d'une rencontre entre deux femmes d'une très grande générosité (Françoise Cadol et Valérie Péronnet) animees par une passion commune : l'autre. 

Françoise Cadol est comédienne ; mais elle écrit aussi et monte des spectacles. Valérie, l'auteure du livre largement autobiographique dont la pièce est adaptée, est "nègre" de son état, intervieweuse professionnelle et accoucheuse de la vie des autres. Au lendemain de leur rencontre, Françoise encourage Valérie à écrire pour elle-même, et lui "commande" un texte pour une pièce de théâtre. Ce sera "Jeanne et Marguerite".
 Au Théâtre La Bruyère, Françoise Cadol joue seule sur scène, enchaînant le rôle de Jeanne, l'arrière petite fille à la recherche de l'homme absolu, et celui de Marguerite son aïeule d'un autre siècle, dont le destin sera bouleversé par la Grande Guerre. Son interprétation est remarquable. Elle jongle entre l'enchantement ingénu de la jeune Marguerite prise dans ses émois amoureux d'adolescente sur la plage de Nice, et les angoisses d'une femme mûre, Jeanne, prise dans le jeu ambigu de Robert-Jamesbond, l'amant, éternellement de passage.
"Jeanne et Marguerite" est un texte sur la fragilité des êtres victimes d'événements qui les dépassent, ou de leurs désirs qui les soumettent ; mais pas seulement : la vie malgré tout et l'humour comme arme ultime peuvent reprendre le dessus.
Le spectacle se joue jusqu'à la fin mars au Théâtre La Bruyère (5, rue La Bruyère Paris 9ème), et davantage si le public est au rendez-vous !

mercredi 1 janvier 2014

Bonne année !

Que va nous réserver 2014 ? Quels scandales ? Quelles tragédies ? Quelles monstruosités ? Mais aussi : Quelles innovations ? Quels bonheurs ? Quels plaisirs ?

Qu'apprendrons-nous ? Quels livres, quels spectacles nous enchanteront ? Quelles rencontres magnifiques ou décevantes ferons-nous ? Qui disparaîtra ? Qui nous rejoindra ? Quels pays découvrirons-nous ? 
Qui serai-je ?
                                                                     Mais surtout....

                                                          

mercredi 4 décembre 2013

PAREIDOLIES (Urbaines) Série 2


Derniers exercices paréidoliques

Tout droit de reproduction réservé

Liffey
Carrigart
Japan



Tear



Modigliani

La danse

Dell'arte

Charon
Caen
Djenné

SM1

SM2

samedi 30 novembre 2013

Loving Franck



 
Franck Lloyd Wright est considéré comme l'un des plus grands architectes du 20eme siècle (sinon le plus grand). De ses "Prairie Houses" où l'espace construit se voulait en résonance parfaite avec les éléments matériels et spirituels du lieu, jusqu'à l'incroyable Guggenheim de New-York dont la forme et le parcourt du visiteur révolutionneront le concept du musée, Wright n'a cessé d'être un précurseur et un visionnaire.

Mais quel homme se cachait réellement derrière l'architecte ? Une réponse nous est proposée dans "Loving Franck" de Nancy Horan qui nous plonge dans l'intimité du couple Wright-Mamah* Borthwick, au travers du récit des sept années de leur relation passionnelle (jugée scandaleuse à l'époque dans la bonne société de la banlieue chic de Chicago). Nancy Horan s'est attachée à faire revivre ses deux personnages dans un roman historique captivant, fourmillant de détails, ponctué d'extraits de lettres de l'époque, plongeant le lecteur au cœur de la bourgeoisie d'Oak-Park jusqu'à la bohème romantique de Berlin, Florence ou Paris. 
Le portrait du génial architecte n'est pas toujours à son avantage. On le découvre tour à tour affabulateur, acheteur compulsif, mégalo, égoïste ou prétentieux (Wright ne disait-il pas : "Très tôt dans la vie, j'ai du choisir entre l'arrogance honnête et l'humilité hypocrite. J'ai choisi la première et je ne vois aucune raison pour changer." Et encore : "Je me sens aller vers une étrange maladie : l'humilité."). Mais Wright était aussi un homme tendre, fragile, capable d'une attention extrême envers sa maîtresse.  
Mamah est intelligente, sensible, belle. C'est une femme qui souffre du carcan sociologique de son époque. Elle est marié à un homme qu'elle n'aime plus ou qu'elle n'a jamais vraiment aimé profondément ; sans doute un mari attentif, mais la relation n'a pas le "souffle" auquel elle aspire. "Tu as toujours voulu accomplir quelque chose de grand. Quelque chose d'important", lui lance avec rancœur, Lizzie, sa sœur, quand elle revient la voir après une dispute avec Wright pour lui demander de l'aide. Sa rencontre avec son illustre amant et plus tard avec Ellen Key, une philosophe féministe suédoise, façonneront sa vie pour le meilleur et jusqu'au tragique.

Livre à recommander aux passionnés d'architecture (évidemment) mais au-delà, à tous ceux qui s'interrogent sur la relation passionnelle entre une femme et un homme.
* prononcer "May-ma"

dimanche 24 novembre 2013

Banalisation du mal

Suite à la lecture du "Nazi et du barbier", du visionnage de 2h30 de "Shoah" et du film "Hannah Arendt" relatant la controverse du procès d'Adolf Eichmann, interrogations sur le monstruosité...
Dans la courte description suivante, de qui s'agit-il ?
Il tient un journal intime ; on y voit le portrait d’un jeune homme bien intégré à son milieu et à la société, capable de gentillesse et de générosité. Pendant les vacances de Noël (date inconnue), il fait la lecture à un aveugle ; il organise une manifestation de bienfaisance pour les orphelins et regrette les mauvais traitements infligés aux prisonniers français auxquels il a assisté en 1914.
Rép. : Heinrich Himmler

Et puis :
Les chefs des Einsatzgruppen et des Einsatzkommados étaient majoritairement des personnes diplômées, exerçant souvent des professions libérales. Ils n'ont presque jamais exprimé le moindre remords ou regret.

(D'après Wikipedia)

jeudi 21 novembre 2013

Le nazi et le barbier (la pièce)

Ca se joue à 19H au théâtre du Petit Hebertot (métro Rome ou Villiers). Ca dure 1H30 et c'est une performance d'acteur remarquable. Bien sûr il a fallu faire quelques coupes dans le roman de 500 pages d'Edgar Hilsentath, mais ça laisse tout le plaisir de lire le livre même après avoir vu la pièce. Un spectacle grinçant qui resonne dans l'air actuel avec une acuité particulière ...

mardi 19 novembre 2013

Les petits soldats

"Les petits soldats" est le premier roman de Yannick Haenel, auteur de "Jan Karsky" et plus récemment "Des Renards pâles". Il fait le récit des trois années (de la seconde à la terminale) qu'il a passées au Prytanée Militaire de La Flèche dans les années 80. Pour ceux qui ne sauraient pas ce qu'est le Prytanée Militaire de La Flèche, un détour sur Wikipedia s'impose. D'aucuns pourraient le qualifier d'anachronisme contemporain ; bel oxymore ! Yannick Haenel y mord à pleine dents n'épargnant guère l'institution et ses sbires. On retrouve, comme dans le livre plus édulcoré et précieux d'Antoine Compagnon "L'année de rhéto", ce mélange d'amour et de haine à l'encontre d'un établissement dont la fréquentation peut laisser quelques séquelles, mais également constituer le socle d'une amitié indéfectible.
Une question se pose : et si Yannick Haenel n'avait pas été pensionnaire au Prytanée, serait-il devenu  un écrivain, qui plus est aujourd'hui reconnu ?
Le ton et le style de Yannick Haenel sont déjà bien présents (comme dans "Les Renards pâles") : tout à la fois poétique et onirique, fragile et écorché (même saignant par endroit !).
Extraits : "Si vous lisez vraiment des phrases, elles anéantissent vos lourdeurs. La graisse des plaintes se liquéfie. Quelque chose déserte en vous. (...) Au milieu de ce vide, se forme une seconde solitude (...) Vous vivez la nuit dans la peau des phrases, à l'intérieur de la souplesse, avec la lumière de toutes les saisons. La vie des phrases est le seul royaume."
"Appprends mon vieux, qu'aucune femme n'est laide. Il n'y a que des niaids comme vous qui se moquent des femmes négligées ! Toutes sont émouvantes : elles seules savent nous aimer, avec nos mensonges et nos veuleries. A côté d'elles nous sommes des pitres."

samedi 16 novembre 2013

Nue

Quatrième et dernier opus de la série des "Marie" de Jean-Philippe Toussaint, "Nue" est d'abord servi par une très belle écriture ; une écriture inventée, un style, celui de Toussaint, avec l'alternance de longues phrases qui se déploient sur la page avec la volupté d'une immense bannière flottant au vent (je pense au drapeau parfois hissé sous la voûte de l'Arc de Triomphe dans l'axe des Champs-Elysées), des parenthèses triviales - l'instantané de la pensée -, des séquences plus courtes de mots simples évoquant le détail mais loin (très loin) de la banalité du roman de tête de gondole. 
L'histoire est celle d'une relation entre un homme et une femme, Marie, qui a "ce don, cette capacité singulière, cette faculté miraculeuse, de parvenir, dans l'instant, à ne faire qu'un avec le monde, de connaître l'harmonie entre soi et l'univers, dans une dissolution absolue de sa propre conscience." Ce que le narrateur qualifie de disposition océanique. Lui est amoureux d'elle ; un amour inquiet (l'amour n'est-il pas nécessairement inquiet ?). "C'était donc encore une fois pour m'apprendre la mort de quelqu'un que Marie m'avait appelé." La relation n'est pas simple, mais elle ne présente pas un degré d'étrangeté exceptionnel. Elle est composée de tous ces petits malentendus, ces ratés, des instants sans relief apparent mais chargés d'une tendresse indicible. Marie a un secret, mais ce n'est pas la clé du roman.  "Nue" est un livre d'atmosphères (la Place Saint-Sulpice sous la pluie d'automne), d'odeurs (celle que la chocolaterie incendiée répand sur l'Ile d'Elbe et en particulier dans le cimetière ; "cette odeur lancinante de chocolat (...) qui se mêlait à l'odeur abstraite de mort qui régnait dans le cimetière"), de nostalgies (la chambre de la maison de famille profanée, les êtres qui disparaissent).
Il y a aussi ces deux scènes "improbables" du défilé de la robe en miel (tragique) et de l'aventure voyeuriste sur le toit du Contempory Art Space (plutôt comique).
Une phrase encore sur la création artistique : "La conclusion inattendue du défilé du Spiral lui fit alors prendre conscience que, dans cette dualité inhérente de la création - ce qu'on contrôle, ce qui échappe -, il est également possible d'agir sur ce qui échappe, et qu'il y a place, dans la création artistique, pour accueillir le hasard, l'involontaire, le fatal, le fortuit." Uniquement dans la création artistique ?




mercredi 13 novembre 2013

Shoah

"Shoah" de Claude Lanzmann était diffusé hier soir sur Arte. Il n'est pas nécessaire de voir l'intégralité des 265' (près de 5H) de ce témoignage exceptionnel dans lequel des anciens tortionnaires nazis, piégés par Lanzmann, racontent par le menu leurs exactions, corroborées par le témoignage de survivants exhumant de leur mémoire les mêmes détails, pour avoir la chair de poule. Précision de l'horreur. 
Et puis le constat : au début était l'improvisation (des camions bricolés pour que les gaz d'échappement se répandent dans le fourgon arrière rempli de juifs, et qui font des rotations entre le "château" et les bois voisins), et rapidement se met en place l'industrialisation de la "solution finale" avec la conception parfaite (c'est à dire l'étude, la réflexion, l'avant-projet, la mise au point, la pré-synthèse, les spécifications détaillées, les plans, le chiffrage, la constitution des dossiers marchés, les appels d'offres, la fabrication des pièces, le recrutement des ouvriers, la construction, la vérification des installations, leur mise en route, leur exploitation, etc.) d'équipements capables de gazés simultanément 3.000 personnes.

mardi 12 novembre 2013

La croisière du "Snark"

Qu'est-ce qu'un aventurier ? Sans doute un homme capable de répondre à un défi déraisonnable par : "Pourquoi ne pas partir tout de suite (...) nul ne serait jamais plus jeune qu'aujourd'hui !"
Quand Jack London se lance dans un tour du monde à bord du voilier de 45 pieds (env. 13,50 m) qu'il a fait construire, "Le Snark", il ne connait rien à la navigation. C'est une folie, d'autant qu'il emmène avec lui sa femme, Charmian. Mais il a lu Melville et c'est un peu sur ses traces, à 60 ans de distance, qu'il parcoure pendant 17 mois les îles du Pacifique sud d'Hawaii aux Iles Salomon. Le périple n'est pas vraiment une promenade de santé : le climat de ces régions est souvent malsain  et la moindre écorchure peut se transformer en épouvantable abcès qui entraine des fièvres à répétition ; les tempêtes sont fréquentes et les paysages paradisiaques infestés d'insectes aux piqures assassines ;  l'accueil des indigènes peut être le meilleur du monde et le pire aussi (les cannibales hantent les abords de certaines plages dissimulés dans la végétation) ; la beauté de la nature est entachée par la vision d'êtres atteints de la lèpre ou de l'éléphantiasisme. Durant ce voyage Jack London ne devient pas seulement un excellent marin maîtrisant la navigation avec une précision remarquable, mais aussi un médecin et un dentiste ! 
Jack London et son épouse Charmian
"La croisière du "Snark"" confirme le génie de Jack London, autodidacte de la vie, infatigable optimiste doté d'un humour exercé par l'attention qu'il portait à chaque chose et particulièrement aux hommes.
Parlant d'un couple d'indigènes qui les avaient accueillis avec une hospitalité rare, Jack London écrit : "Le trait le plus délicieux de leur hospitalité, c'est que leur courtoisie ne procédait d'aucune éducation, d'aucun idéal social compliqué : elle jaillissait spontanément de leurs coeurs". On retrouve ici certains thèmes de "Martin Eden" écrit (sauf erreur) 2 années plus tôt : la spontanéité, l'intelligence ou la bonté qui n'ont pas besoin de l'éducation pour s'exprimer (voire même perverties par elle).




dimanche 3 novembre 2013

Une enfance de Jésus

 Un homme (il a peut-être 45 ans) et un jeune garçon (5 ans probablement) arrivent en fin de journée dans le camp d'aide aux nouveaux arrivants de Novilla, le "Centro de Reubicacion" (Centre de Déménagement). Ils sont fatigués et ils ont faim. Ils viennent de passer une semaine sur la route en provenance du camp pour immigrants de Belstar où ils sont restés  6 semaines au cours desquelles on leur a inculqué quelques rudiments d'espagnol, la langue de leur nouveau pays.  De quel pays s'agit-il ? Où habitaient-ils auparavant et quelles étaient leur vie ? Pourquoi ont-ils quittés leur terre et pour quelles raisons ont-ils embarqué dans ce bateau ?  Ces questions restent sans réponse.
A Belstar, des noms leur ont été donnés. Simon, pour l'homme et David pour l'enfant. Simon a recueilli David à bord du bateau qui les a amenés dans ce pays. Il était seul et sans papiers d'identité. Il se sent responsable de lui et n'a qu'un seul objectif : retrouver la mère de David et lui confier l'enfant car "la place d'un enfant est auprès de sa mère", et que lui, malgré tout l'amour qu'il lui porte n'a pas "le droit d'avoir des exigences", comme il veut s'en persuader. 
A Novilla tout semble sous contrôle, même les êtres humains, leurs sentiments ; ce qui révolte Simon qui a "faim de beauté, de beauté féminine. Je suis affamé en quelque sorte." écrit-il.

samedi 2 novembre 2013

Les Renards pâles

 C'est parce qu'il ne parvient plus a payer son loyer et qu'on le menace d'expulsion, que Jean Deichel, "ce type de 43 ans taciturne qui touche les Assedic et n'en fait socialement qu'à sa tête", décide d'aller vivre dans sa voiture, et d'attendre la venue de l'"intervalle", cette impression indicible mêlant des sensations contradictoires, "comme si vous tombiez dans un trou et que ce trou vous portait". Cet "intervalle", il en fait une première expérience, un soir à la terrasse d'un café où il rencontre fortuitement un ancien copain, artiste, en compagnie d'autres artistes assez déjantés (l'un d'entre eux - le Bison - "refaçonne l'art" en "performant la destruction" par l'exposition d'organes de lapins ou de poulets qu'il a lui-même égorgés...). C'est aussi à cette occasion qu'il découvre l'un des animaux sacrés des Dogon du Mali : un petit chacal qui est appelé le Renard pâle. Au cours de ces errances dans le XXème arrondissement il tombe à plusieurs reprises sur des inscriptions anarchistes accompagnées d'un dessin étrange - "sorte d'épouvantail : cancrelat de sortilège, poisson-sorcier" - et c'est une femme vertigineuse, radicale et extrêmement sensuelle, Anna, surnommée "la reine de Pologne", qui va l'introduire chez les Renards pâles.

mardi 29 octobre 2013

Statistiques

Etonnant de se plonger dans les statistiques de visites du blog. Ci-dessous le palmarès des 10 meilleurs pays de provenance des visiteurs.

France : 51 463

États-Unis : 4615

Russie : 2189

Algérie : 2020

Belgique : 1 994

Allemagne : 1 265

Suisse : 1 220

Tunisie : 1 130

Canada : 766

Lettonie : 579


lundi 28 octobre 2013

Le nazi et le barbier

"Je me présente : Max Schulz, fils illégitime mais Aryen pure souche (...). Itzig Finkelstein habitait la maison d'à côté. Il avait mon âge ou, pour être plus précis (...), Itzig Finkelstein a vu le jour exactement deux minutes et vingt deux secondes après que la sage-femme Marguerite Grosbide m'eut délivré d'un coup sec et vigoureux de l'obscur ventre de ma mère... Si tant est qu'on puisse parler de ma vie comme d'une délivrance..."
Ainsi commence "Le nazi et le barbier" roman tour à tour délirant et terrible d'Edgar Hilsenrath, publié avec succès en 1972 aux Etats-Unis, qui fit scandale en Allemagne lors de sa publication en 1977, et du encore attendre 2010 pour être traduit en français ! 
Les 481 pages (qui se lisent avec compulsion) correspondent à un tour de force incroyable qui nous rendrait presque sympathique Itzig Finkelstein alias le génocidaire Max Schulz. Vous comprenez que c'est un livre sur une schizophrénie impossible et pourtant assumée, qui entraine le lecteur de Wieshalle (Silésie) jusqu'à la Terre Promise, en passant par les camps de la mort et les bas-fonds du Berlin de l'aprés-guerre, gangrené par le marché noir. On y parle savamment de barbier (un métier quasiment disparu) et avec une objectivité noire de nazi (un métier qui tend à réapparaître).
C'est un livre qui parle du racisme imbécile, de la peur, la haine, l'abjection, la folie banale, la perversité, la bassesse la plus terrible, la force de la médiocrité, la Shoah, le nazisme, tout ça sans pathos, mais plutôt sous l'angle de la dérision et de l'humour (noir et grinçant bien entendu). On est loin des "Bienveillantes", mais la démonstration est certainement encore plus puissante. Itzig Finkelstein alias le génocidaire Max Schulz est un tantinet porté sur la gaudriole, ce qui nous vaut quelques scènes truculentes de copulations débridées (Houellebecq s'en est-il inspiré dans "les Particules élémentaires" ?). C'est un livre de la désespérance mais qui ne vous laisse pas désespéré ; un livre sur l'absurde (Dieu est ultimement piégé). Edgar Hilsérath est un extraordinaire observateur, un "limier" de la condition humaine. Le livre est servi par un style qui alterne le questionnement  bouillonnant (vis-à-vis du lecteur) et des phrases d'une richesse poétique formidable. Dois-je avouer qu'il s'agit pour moi d'un chef d'oeuvre ?
Merci à Etienne V. qui se reconnaitra s'il s'égare jusqu'ici, et à qui je dois cette très belle et très sombre découverte.
Nota : la pièce de théâtre se joue actuellement au Petit Hébertot (à vos places !)

mardi 22 octobre 2013

A méditer

"Le principal ennemi de la créativité est le bon sens."
Pablo Picasso
NB : Merci à Bruno S. (qui se reconnaitra s'il parvient jusqu'ici)

Martin Eden

 Quand Jack London écrit "Martin Eden" il n'a que 33 ans et le récit sonne pourtant comme une autobiographie ; de celle qu'un écrivain peut écrire au soir de sa vie. 7 ans plus tard, le 22 novembre 1916, Jack London qui était atteint de plusieurs maladies (dysenterie, urémie, mais surtout alcoolisme) meurt d'avoir trop vécu. Suicide ? Empoisonnement par négligence du fait d'une automédication ? Le doute entretient encore davantage le "mystère" Jack London, écrivain de la race des Rimbaud, Hemingway, ou autres Kerouac ; celle des "perdants magnifiques" ?
Personnage de roman lui-même (enfance difficile, génie autodidacte, bagarreur, marin, ouvrier, chercheur d'or, photographe*, écrivain à succès, etc.), il met en scène dans "Martin Eden" son double, d'abord un jeune homme un peu rustre mais qui ne manque pas de sensibilité, fasciné par la classe des gens instruits, submergé par une passion pour Ruth, une très belle jeune femme de cette bourgeoisie à laquelle il croit pouvoir accéder par l'apprentissage du savoir. Mais tout se révèle en définitive faux et illusoire, sauf certaines amitiés construites sur le partage de l'adversité ou d'une certaine notion de la beauté. L'étude compulsive des livres et son sens aigu de l'observation font rapidement de Martin Eden un révolté ; en particulier contre une société confite dans ses "valeurs établies", conduite par des sots dont le pouvoir ne repose que sur des diplômes obtenus sans intelligence, la flatterie ou une situation sociale privilégiée. Il se débat jusqu'à l'épuisement car personne (sauf Brissenden, le grand poète, l'esthète anarchiste qui meurt trop rapidement) ne veut reconnaître ce pour quoi il est réellement fait : écrire. Et quand la gloire arrive enfin, le spectacle de l'hypocrisie humaine finit de l'accabler. "C'étaient les bourgeois qui achetaient ses livres et remplissaient sa bourse ; or, d'après le peu qu'il savait d'eux, il lui semblait impensable qu'ils pussent apprécier ou seulement comprendre ce qu'il écrivait."
Martin Eden est le livre de toutes les désillusions, jusque (et surtout) vis-à-vis de l'amour, de la gloire, et même de l'écriture ; ce qui signifie en définitive, pour cet homme animé par une rage de vivre incroyable, la désillusion de la vie. Alors que Ruth revient pour le reconquérir, il ne peut lui dire que ces paroles : "Je suis un homme malade (...) Oh, pas dans mon corps. Dans mon âme, dans ma cervelle. je ne crois plus en rien. Je me moque de tout." ; et plus loin, "Je suis vidé de tout désir. S'il restait de la place dans mon cœur, je pourrais encore vouloir de vous, même aujourd'hui. Vous voyez comme je suis malade."
"Martin Eden" est un livre immense qui devrait être, obligatoirement, au programme des lycées. Malgré son côté noir et cynique, il parle aussi de choses comme la beauté, la sensibilité, l'émotion, l'attention, la générosité, l'engagement ou le désintéressement ; autant d'antidotes possibles à la société du spectacle de Facebook et de la téléréalité.

* Un livre superbe vient de sortir au éditions Phébus : Jack London photographe.

jeudi 10 octobre 2013

Fondation Iberê Camargo à Porto Alegre


L'homme parait assez fatigué. Il n'est plus très jeune à tout juste 80 ans. Sa silhouette est fragile. Le regard est attentif, curieux, légèrement voilé par instant : quelque chose mêlant humilité et enchantement. Ses mains tremblent imperceptiblement. Une barbe blanche que l'on devine aujourd'hui et qui, plus jeune, était évidente, parcourt son visage mince. Son nez est grand. Sa tête plutôt petite, chenue sur le sommet. Sans doute est-il surpris du nombre impressionnant de personnes venu l'écouter ce soir. C'est probablement un record pour cet espace qui accueille tant d'illustres conférenciers. Il se cale dans un fauteuil derrière une table juchée sur une petite estrade métallique. Un immense mur blanc derrière lui sur lequel seront projetées des illustrations de son travail. Il tente de prendre la mesure de la salle sur deux étages et de la foule qui l'a envahie en parcourant des yeux la semi obscurité dans laquelle baigne son auditoire compact (beaucoup de très jeunes étudiants, certains assis en tailleur au bord de l'estrade, d'autres accoudés au balcon de la mezzanine ; on a du fermer les portes avant l'heure de la conférence). Un ami le présente. Un discours lu de quelques minutes. Eloge. Puis il saisit le micro à deux mains, cale davantage son dos en arrière.  Sa voix grave, chargée de la fumée des centaines de milliers de cigarettes qu'il a fumées dans son existence, est très belle. Il préférerait sans doute parler en compagnie d'une cigarette. D'ailleurs, à la fin de la conférence, l'un de ses premiers réflexes sera de sortir un paquet de sa poche , le montrer à ses hôtes avec un sourire interrogatif : on peut vraiment pas s'en griller une à présent ? Maudit règlement. Il est là pour présenter un travail qui vient de s'achever à Porto Alegre, au Brésil. Il montre d'abord des dessins un peu brouillons qui sont pour certains des impasses. Indispensables dit-il au processus de création qui n'est pas linéaire comme chacun sait, et qui peut même (doit ?) inverser les logiques. Synthèse avant analyse. Le tout puis ensuite les parties. Surtout ne pas s'enfermer trop tôt dans une idée qui se prétend aboutie, au risque de domestiquer la créativité. Et revenir dans une dynamique circulaire (il dessine des grands cercles avec ses bras). Emprunter ce chemin délicieux guidé par le hasard qui vous fait voyager autour d'un problème. Il fait des allers-retours entre la table et l'écran. Il plisse les yeux dans ses silences. Il scande des "une autre" impératifs pour passer à l'image suivante. Soudain, il s'arrête sur l'une d'entre elle et pointe une arabesque constituée de deux ou trois volutes perdues dans un dessin encore très libre, presque abstrait. Là, d'un imaginaire qu'il dit fabriqué sans méthodes de toutes ces choses vues, oubliées, accumulées, perdues, contaminées entre elles, surgit une fulgurance : l'idée originelle de ses rampes autour desquelles tout le projet pourra se déduire.
C'était un soir d'octobre 2013 (le 8 précisément) au Pavillon de l'Arsenal à Paris. Une conférence de Monsieur Alvaro Siza, immense architecte portugais.