samedi 24 mai 2014

Architectures contemporaines au Portugal. Morceaux choisis de l'Extremadura, l'Alentejo et de l'Algarve


En premier lieu, Lisbonne, avec 3 bâtiments visités, dont 2 de l' architecte, Joao Luis Carrilho da Graça (62 ans, natif de Portalegre et n'appartenant pas à la fameuse "Ecole de Porto"), auteur en France du théâtre de Poitiers.
Pour le premier, le musée archéologique du Château Sainte-Georges, il s'agit d'une construction morcelée dont l'objet est de protéger et mettre en valeur des fouilles opérées au cœur du célèbre château Saint-Georges qui domine la plus haute des sept collines de Lisbonne, mais de constituer aussi un cheminement pour le visiteur. Le terrain est de dimension réduite (1000 à 1500 m2 maximum). Le projet comporte essentiellement deux volumes distincts très épurés ; l'un avec des murs totalement blancs posés sur un socle de pierre, percés de rares ouvertures exclusivement verticales donnant accès aux espaces intérieurs, lesquels s'organisent autour de deux patios et selon une géométrie qui épouse le plan des constructions originelles exhumées ; le second est une sorte de cube en acier Corten présentant une fente horizontale périmétrique permettant d'apercevoir le volume intérieur constitué d'une fouille profonde de quelques mètres. La couverture des espaces est réalisée par de simples canisses. L'ensemble du projet est clos par une enceinte en acier Corten, également. Les fouilles ont un intérêt apparent limité, d'autant que les cartels explicatifs sont peu lisibles. Le contraste entre les matières autant qu'entre les couleurs (ciment blanc et corten) apporte, sans artifice formel, une force indéniable au projet.
Faut-il voir dans cette mise en relation des matières une évocation de l'Histoire, la confrontation du passé et du présent, ou bien un rapport entre architecture domestique et architecture guerrière ? Les murs blancs posés sur la pierre donnent une impression de grande légèreté. Toute l'écriture (ou presque) de Joao Luis Carriho da Graça est dans ce projet : rampe, longs murs blancs sans ouverture, composition géométrique épurée.


L'école de musique de Lisbonne, du même architecte, a été livrée en 2008. Situé à quelques encablures des prouesses arachnéennes rouge-sang du Stade de Luz (architecte : l'australien Damon Lavelle de HOK Sport), posé dans le quartier populaire de Benfica au nord-ouest du grand Parc de Monsanto, le bâtiment se présente comme un immense parallélépipède blanc aux murs périmétriques presque totalement aveugles. Une rampe en béton brut (initiatique ?) longe l'un des grands côtés du bâtiment et plonge pour s'ouvrir en final sur un espace spectaculaire. Celui-ci est composé, pour moitié d'un préau (sous-face béton brut également) porté par quelques poteaux cylindriques de couleur sombre, pour moitié par un espace ouvrant sur le ciel (souvent bleu à Lisbonne) délimité par de très hauts murs peints dans la couleur jaune typique de certaines maisons du Portugal. Un escalier spectaculaire en bois, presque noir, utilisable en gradins permet d'accéder et à une cour supérieure plantée d'une herbe folle et délaissée. Cet espace clos intérieur donne une impression d’arène pacifique, et mieux encore, d'agora. L'entrée de l'école s'inscrit presque confidentiellement sous le préau. Le jeu des couleurs (noir, jaune, bleu) est saisissant. La gamme vient s'enrichir de l'incontournable blanc (caractéristique de l'architecture vernaculaire portugaise) que l'on découvre au sommet de l'escalier-gradin, en aboutissant dans un cloître revisité dont les côtés sont occupés par les studios de répétition des musiciens ; chaque studio est
équipé d'un accès direct sur le "jardin" par une porte dessinée avec beaucoup de retenue et de soin.
On pourra s'interroger (est-ce autorisé ?) sur la résistance des façades exposées au sud et à l'ouest aux agressions du soleil dont témoignent les stores extérieurs (usés prématurément) et certaines portes en bois (revêtement de surface délité).

N'eut-il pas fallu prévoir un dispositif passif, soit de type végétal (une haie d'arbres ?), soit du registre du brise-soleil (avancée de la terrasse ou travail sur l'épaisseur du mur ?). La question est posée. La réponse viendra-t-elle ?
Pas de commentaires sur l'intérieur que nous n'avons pas été autorisés à visiter.

Musée d'art contemporain du Chiado
Rénové en 1994 (30 ans déjà !) par l'architecte Jean-Michel Wilmotte, suite à l'incendie du quartier en 1988, le musée qui abrite une collection permanente d'artistes portugais pour l'essentiel et accueille des expositions temporaires, déroule le vocabulaire caractéristique de l'architecte dans un contexte où il excelle : la conjugaison de l'ancien et du moderne. Bien sûr on remarque les traces de l'âge (un "lifting" pourrait être envisagé*), mais les fondamentaux sont solides : dialogue de la brique chargée d'une histoire autant spirituelle que culturelle (ancien couvent et anciens espaces de réunions d'artistes) avec une composition acier-béton-verre-bois sombre plus élaborée où règne le joint creux, jeux ponctuels et subtils de l'éclairage naturel pris sur le ciel, équipements techniques parfaitement intégrés, jardin minéral réglé au millimètre agrémenté de sculptures, etc.
Vu à l'occasion de cette visite une exposition surprenante et pleine d'enseignements sur le regard porté, il y a peine un siècle, par nos grands-parents sur la "race" noire que l'on exposait alors dans des zoos...
* du bâtiment, pas de l'architecte !

Bélem

La Fondation Champalimaud pour l'Inconnu est un peu en dehors du circuit obligé alimentant en continu le monastère des Hiéronymites en hordes de touristes. Ceux-ci vont ensuite se régaler de quelques unes des 30.000 succulentes et incomparables "Pastel de Nata" confectionnées quotidiennement à la pâtisserie de Belem. Pour être précis la Fondation, dont l'objet est la recherche contre le cancer, est située le long du Tage, sur la route côtière menant à Cascais (voir Fondation Fondation Paula Régo). Il s'agit d'un ensemble de deux bâtiments principaux - un centre de congrès et un centre clinique et de recherche - reliés par une passerelle en verre et métal de 21m de portée, remarquable de légèreté et de simplicité structurelle (apparente). Les concepteurs sont le bureau d'études Schlaich Bergermann und Partner de Stuttgart et le spécialiste Bellapart d’Olot en Espagne. Les amateurs de technique retiendront que "l'enveloppe circulaire en verre est constituée de panneaux de verre feuilleté cintrés de 1,95 x 1,32 m, selon une construction relativement légère composée d’un intercalaire de 2,28 mm DuPontTM SentryGlas® entre deux plaques de verre trempé HST de 8 mm chacune". Cet assemblage verrier a l'avantage de présenter une flèche moins importante et un meilleur comportement après rupture qu’avec un feuilleté produit avec un intercalaire PVB.
Les visiteurs avertis remarqueront l'intégration subtile de la protection solaire dans la conception structurelle. Les architectes ont particulièrement travaillé le rapport au Tage qui, à cet endroit - on est pratiquement à l'embouchure - est d'une très grande largeur : un amphithéâtre en plein air face au fleuve, une vaste esplanade qui s'élève en pente douce pour aboutirà deux colonnes jumelles monumentales, et à une pièce d'eau à débordement dont la surface tutoie la perspective plus lointaine de l'océan ; un traitement très minéral (parfaitement calepiné et exécuté avec une pierre claire) qui contraste avec la luxuriance du jardin intérieur réservé aux patients et aux chercheurs.
L'hommage au travail de Louis Khan en Inde ou pour l'Institut Salk à la Jolia en Californie  est évident (minéralité, oculus de grande dimension, etc.). 
Les architectes sont : Charles Correa (Inde), RMJM Hillier pour les laboratoires et l'agence portugaise Consiste.

Le futur (?) musée des coches de Bélem
Entouré de palissades, le chantier semble au point mort sinon abandonné. Le gros-œuvre est pratiquement achevé et il ne faudrait sans doute que quelques mois (mais peut-être trop d'€ !) pour achever ce curieux édifice dont il est difficile à l'heure actuelle d'appréhender le parti et d'en apprécier la qualité architecturale. Il s'agit d'un projet de l'architecte brésilien Paulo Mendes da Rocha (84 ans), Pritzker Price 2006. A suivre !


Cascais

La Fondation Paula Rêgo de Souto de Moura

Les cheminées inspiratrices de Sintra
C'est un bâtiment étrange par sa couleur - brique - et ses deux immenses pyramides tronquées inspirées, nous a-t-on dit, des cheminées des cuisines du Palais de Sintra. Il est érigé sur un terrain recouvert d'herbes et planté principalement de pins ; décor qui, avec la complicité du ciel bleu, compose un tableau (presque) surréaliste. La Fondation présente sur sa façade principale une seule ouverture rectangulaire, noire, basse, placée à l'extrémité d'une allée de dalles en pierres blanches. Ce dispositif donne l'impression d'accéder à un lieu mystérieux. Il y a un peu du blockhaus dans cette silhouette taillée à la serpe. Le parement en béton teinté dans la masse laisse s'exprimer "la trace de l'homme". Il a été travaillé en alternant des bandes lisses et des surfaces plus rugueuses sur lesquelles se lisent les empreintes du coffrage bois, sans que cette alternance soit immédiatement perceptible. Les rayons implacables du soleil portugais inventent une matérialité magnifique sur ces surfaces. Le béton a pris une patine laissant apparaître quelques veines laiteuses, comme une transpiration de la matière.
Une question (blasphématoire) peut se poser : pourquoi ces volumes puissants (les pyramides tronquées) n'abritent-ils pas des salles d'exposition plutôt que respectivement la cafétéria et la boutique-librairie ?





Le musée des phares d'Aires Mateus

C'est une œuvre discrète posée au pied du phare de Cascais. Elle se présente comme une succession de petites boites, uniformément blanches, sur les angles desquelles la lumière exerce à l'envi son "jeu savant, correct et magnifique".











Portalegre

Eglise Saint-Antoine (Architecte : Joao Luis Carrilho da Graça)


Un peu plus d'une heure à tourner et retourner dans la ville pour trouver cette église ... fermée ! Visiblement la population indigène sollicitée pour nous guider n'a pas été profondément marquée par cette œuvre dont les photos, préalablement visionnées sur un magazine, constituaient l'argument essentiel justifiant un détour d'une centaine de kilomètres...
On ne peut pas dire que le bâtiment soit remarquable de l'extérieur, sauf à apprécier tout particulièrement les murs d'enceinte uniformément blancs (encore !), de grande dimension (hauteur et longueur) et dans un rapport semi-autistique avec l'environnement urbain (des logements sociaux qui auraient peut-être mérités davantage que ce semi enclos face à leurs paraboles...). Mais c'est sans doute pour mieux révéler le "trésor intérieur" (que nous n'aurons pas vu) constitué d'un espace de prière dont l'un des murs est en verre donnant à voir le rocher dans toute sa beauté tellurique. L'entrée principale de l'édifice est constituée d'une très grande cour presque entièrement vide, qui met à distance l'espace de prière lui-même. Elle est encadrée par deux bâtiments (crèche et garderie) munis chacun d'une rampe (élément récurrent du vocabulaire de Carrilho da Graça) de la longueur de la cour.

Evora
 
La nouvelle Université d'art et d'architecture d'Evora est situé dans les faubourgs de cette petite ville qui renferme des trésors d'architecture, depuis les vestiges romains (2ème siècle) - le "Temple de Diane" similaire à la Maison Carrée de Nîmes - jusqu'à l'université du 16ème siècle bâtie par les jésuites et ses formidables azulejos, en passant par toutes les admirables constructions, nobles ou plus modestes, qui jalonnent le centre ville classé au Patrimoine mondial de l'UNESCO.
C'est sur le site d'anciens moulins industriels (type Moulins de Pantin en plus modestes) qu'Ines Lobo, une architecte portugaise, est venu implanter une sorte de très long hangar en tôle d’aluminium ondulé qui abrite les salles de cours et les ateliers. Le dessin est très pur et contraste avec la plastique plus sommaire de l'ancien bâti industriel.
Les circulations verticales en béton (escaliers extérieurs ou encloisonnés) présentent un traitement (volontairement ?) brutal. Contraste encore entre le produit industrialisé parfaitement ajusté et fini (la tôle) et les éléments minéraux coulés en place qui affichent (délibérément ?) les imperfections de leurs parements ? On reste perplexe voire dubitatif face à cette volonté architecturale ... 

Alvaro Siza, autre figure de l'architecture contemporaine portugaise, a fait un travail d'urbaniste appliqué au quartier populaire de Malagueira ; travail datant pour l'essentiel des années 97 et que les esprits avertis ont érigé en référence. Il eut fallu être accompagné par l'un de ces esprits pour apprécier l’œuvre dans sa perspective historique et son engagement social, dans l'intelligence proclamée de son tracé. La seule posture du regardeur s'avère décevante devant un paysage urbain assez banal et répétitif. Un aqueduc (en parpaings ?) gris et à la triste silhouette est censé réalisé un lien entre les unités d'habitats. Il va probablement de ce type d'urbanisme comme de certains livres dont la richesse doit être exhumée par le lecteur au prix d'un effort réel ; livres d'avant-garde fatigués de leur statut d'avant-gardiste, livres exigeant une lecture lente d'exégète, livres malmenés par notre société du spectacle et de l'instant.

La Fondation Eugénio de Almeida dont la vocation est de participer au développement culturel, social et en termes d'éducation de la région d'Evora, a investi l'ancien Palais de l'Inquisition (1536) proche de la cathédrale. Adossée à cette ancienne demeure au passé terrible, et intégrée à la Fondation, une maison qui pourrait avoir appartenu à Vasco de Gama présente un patio intérieur rehaussé de fresques profanes et sacrées remarquables. La Fondation s'est engagée dans une très belle restructuration pour livrer des espaces d'exposition, de séminaires et de conférence. Un travail d'aménagement urbain minéral, discret et raffiné, a été réalisé sur les abords immédiats de la Fondation. Une porte amovible de grande dimension présente un parement constitué de plaques de marbre opalescentes de très faible épaisseur ; de nuit, l'éclairage intérieur en révèle toute la beauté.
La restructuration (qui n'est pas encore achevée) est l’œuvre de ... qui me le dira ?    




Tavira

Souto de Moura avait fait une présentation passionnante de son projet de rénovation-reconversion du Couvent des Bernardines à la Biennale d'architecture de Bordeaux en 2012. Il était intervenu après 1H de discours quasi métaphysique de Rem Koolhaas avec un langage concret de bâtisseur, rappelant à l'assistance qu'il n'y a pas une nécessité absolue à attacher systématiquement au travail de l'architecte des concepts fumeux.

Avant
Après (les 3 palmiers ont été conservés !)
Il avait qualifié son intervention au Couvent des Bernardines de travail, juste sur la fenêtre, c'est tout ; la fenêtre. Après vérification in situ, l'essentiel est bien là, dans le traitement de cette modeste et utile ouverture caractérisant l'habitat humain depuis des millénaires après que l'homme soit sortit des cavernes. L'aphorisme de Mies van der Rohe "Dieu est dans le détail" (détournement de la citation traditionnelle plus pessimiste y voyant le Diable) prend tout son sens. Bien entendu le projet ne se limite pas au seul travail sensible de sculpture de cet interface entre extérieur et intérieur (pas une fenêtre n'est identique). Souto de Moura a placé une immense pièce d'eau au centre du quadrilatère dont la qualité première est d'être une piscine qui ne ressemble pas à une piscine. Quelle importance ? Respect du lieu simplement : les murs de cet ancien couvent en bordure des salines qui abrita une manufacture jusqu'en 1970 - une magnifique cheminée de brique restaurée témoigne de cette activité - renferment encore l'écho des prières et celui du labeur ; et ce n'est pas la moindre des qualités de ce projet (son génie ?) d'avoir su en restituer une forme de vérité par le choix de la couleur des enduits (un ocre qui devient or sous le soleil rasant du matin et du soir), celui des matériaux comme les pavés ou la pierre, le dessin des portes d'entrée des appartements qui évoquent celui des cellules des moines, etc.






mardi 13 mai 2014

Ça faisait si longtemps (It seems so long ago)

I Left a woman waiting 

I left a woman waiting
I met her sometime later
She said, I see your eyes are dead
What happened to you, lover?
What happened to you, my lover?
What happened to you, lover?
What happened to you?

And since she spoke the truth to me
I tried to answer truthfully
Whatever happened to my eyes
Happened to your beauty
Happened to your beauty
What happened to your beauty
Happened to me

We took ourselves to someone's bed
And there we fell together
Quick as dogs and truly dead we were
And free as running water
Free as running water
Free as running water
Free as you and me
The way it's got to be
The way it's got to be, lover


L. Cohen

J'ai laissé une femme m'attendre longtemps
Je l'ai rencontrée plus tard
Elle me dit : je vois tes yeux, ils sont morts.
Que t'est-il arrivé chéri ?
Que t'est-il arrivé, mon amour ?
Que t'est-il arrivé chéri ?
Que t'est-il arrivé ?

Et depuis qu'elle m'a dit cette vérité
J'essaie de lui répondre honnêtement
Tout ce qui a pu arriver à mes yeux
Est également arrivé à ta beauté
Ce qui est arrivé à ta beauté
Je l'ai subi aussi.

Nous nous sommes jetés sur un lit quelconque 
Et là nous avons roulé ensemble
Aussi excités que des chiens et comme les morts que nous étions
Aussi libres que l'eau d'un torrent
Aussi libres que l'eau d'un torrent 
Libres comme toi et moi
C'est la vie que nous avons choisie
La vie que nous avons choisie, chérie.

Libre traduction de JN Spuarte

mardi 6 mai 2014

"L'ancêtre" de Juan José SAER

Que la littérature est belle quand elle produit des œuvres telles que "L'ancêtre" !
Paru en 1982, traduit en 1987 en français (remarquable traduction de Laure Bataillon nous dit on) et édité chez Flammarion, le livre était épuisé jusqu'à ce qu'une petite maison d'édition, Le Tripode, ait l'excellente idée d'exhumer ce livre dont des personnes averties nous indiquent qu'il s'agit de l'une des œuvres-clés de l'univers littéraire de Saer, écrivain argentin (1937-2005), qui a écrit plus de trente ouvrages.
"L'ancêtre" est inclassable : ce n'est ni un roman-historique, ni un conte philosophique ; plutôt les deux à la fois, mais dans ce qu'il y a de meilleur, servi par un style formidable. Le roman est inspiré d'une histoire réelle, celle d'un mousse  d'une quinzaine d'années embarqué dans une expédition maritime vers les "Indes" en 1515, et seul rescapé d'une petite troupe descendue à terre, exterminée par des indiens. Le mousse restera dix ans dans cette tribu avant d'être libéré par une autre expédition. Saer donne à son héro un mystérieux statut de privilégié - le  def-gui - aux multiples acceptions. Le roman est écrit par le mousse devenu vieillard, après avoir vécu d'autres vies (moinillon, saltimbanque) qui paraissent un peu dérisoires à l'aune de son expérience dans les îles. Ce serait une gageure de vouloir résumer ce roman dont on sent (à défaut de les identifier tous) les multiples "ressorts". J'engage à consulter le commentaire sur cette œuvre écrit sur le bloc "L'escalier des aveugles*" ; il est remarquable et propose un certain nombre de clés de compréhension du texte.
Plusieurs thèmes sont à l'honneur dans ce roman : celui de la vérité (qui n'existe pas), du doute (qui doit être le passage obligé de la réflexion), du rationnel et du visible (murailles contre tous les "complots"), de la faute ou du mal (qui s'imposent pour équilibrer le bien), celui du souvenir (qui forge notre identité), l' "être" qui se dit "paraître" dans le langage des indiens, ...
Mais Saer ne prétend pas donner une leçon d'intelligibilité de la vie ; bien au contraire. Le manichéisme alterne avec l'irrationnel, le réel avec l'imaginaire. La seule vérité semble résider dans la complexité des choses, ce qui oblige à l'humilité et au respect.
Extraits :
"La mort et les souvenirs en cela se révèlent égaux. Ils sont pour chaque homme, uniques, et eux qui croient avoir, pour les avoir vécus dans une même expérience, des souvenirs communs, ne savent pas qu'ils ont des souvenirs différents et qu'ils sont condamnés à la solitude des ces souvenirs comme à celle de leur mort."
" Le seul savoir juste est celui qui reconnaît que nous savons seulement ce qui condescend à se montrer."

samedi 1 mars 2014

Le Petit Paris

Quand urbaniste rime avec chômiste et intelligence avec iconoclaste (mais si, avec de l'imagination ça peut !), ça peut aussi faire un bouquin de 304 pages (remerciements inclus) qui aurait pu s'appeler "Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur le Grand Paris sans jamais avoir osé le demander", mais dont le titre est (et c'est encore mieux) : "Le Petit Paris. Tentative probablement vaine de renouveler l'urbanisme contemporain". Je ne sais pas vous mais moi je n'ai jamais rien compris à l'urbanisme. Sauf, sauf, ... depuis que cet ouvrage décoiffant est sur ma table de nuit. 
Vous avez essayé de lire des textes d'urbanistes vous ? Je veux dire des qui raflent les Grands Prix et qui additionnent les études aux quatre coins de l'hexagone quand des chinois leur demandent pas en plus de leur inventer une ville peinarde de 30 millions d'habitants à construire en 6 mois. ! Imbitable leur charabia dans lequel ils mixent une bouillie pour chats sur la base d'une dizaine de concepts néo-babs tels que : porosité, mixité, inégalités socio-spatiales, corridors écologiques, ceintures vertes, densité, mobilité douce, agriculture urbaine, maillage (vertueux), éco-citoyenneté, pôle d'excellence, etc., le tout "durable" forcément, forcément durable aurait ajouté Duras (d'ailleurs dans Duras il y a ...). M'étonnerait pas que la plupart habitent dans du néo-haussamannien bon chic, et je les imagine pas trop enfourcher leur mobilité douce pour rejoindre un corridor vert dans lequel ils iraient butter leurs rangs de patates !
Le seul couplet sur le "cluster" d'Orsay vaut l'investissement de 21€ (Extrait, accrochez-vous !) : "Pour les chanceux qui ne sont pas Parisiens, le Plateau de Saclay, ce truc qui rassemble les plus grandes écoles (...) se trouve au milieu de nulle part, à 15 ou 20 km de Paris. (...) Saclay est loin de tout, on ne sait pas très bien ou habitent les étudiants et question mixité sociale, on approche du néant. Tous les futurs patrons, cadres, administrateurs de la France sont maintenus à l'écart de la ville, entre eux, bonjour l'endogamie sociale. Et vas-y qu'un polytechnicien baise une fille d'HEC, qui prendra ensuite son pied avec un étudiant de l'Ecole des Mines*. Tous ces futurs coincés du cul contraints de sauter des gens encore plus chiants qu'eux ! C'est ça la "ville sensuelle ?" (...) qu'on ne s'étonne pas après qu'ils se tapent la femme de ménage ou des putes offertes par leurs riches clients pour enfin s'ouvrir un peu à la diversité ! C'est peut-être ça l'urbanisme aujiurd´hui : au lieu de définir le plateau de Saclay comme une haute concentration de trous du cul pompeux, on appelle ça un cluster et ça justifie n'importe quoi !"
* qu'on se rassure, il n'y a pas de danger pour ce 2ème volet érotique, car l'Ecole des Mines, sis au Jardin du Luxembourg, a refusé de migrer dans cette terre promise (on se demande pourquoi) ; mais rien n'est perdu pour cette future cost-killeuse : il reste des gaillards à Centrale ou à Télécom, ou encore (plus cérébraux) à l'ENS, qui seront prêts à se dévouer !

mardi 18 février 2014

Le pays du lieutenant Schreiber d'Andreï Makine, ou l'hommage aux "Perdants Magnifiques"



Jean-Claude Servan-Schreiber (à ne pas confondre avec son cousin Jean-Jacques - politicien et homme de presse) fut un jeune officier engagé dans la seconde guerre mondiale dès l’âge de 21 ans. Exclu de l’armée en 41 du fait de ses origines juive, il passe clandestinement en Espagne mais la police le capture et l’enferme au camp de concentration de Miranda del Ebro avec 35.000 autres prisonniers, d’où il parviendra par un subterfuge à s’en extraire pour gagner Alger. Puis il prend part au débarquement en Provence, la remontée de la vallée du Rhône jusqu’en Alsace avec ces combats violents contre les divisions allemandes qui refluent vers l’Allemagne dévastée, le passage du Rhin et la libération en mai 45.
Andreï Makine construit « Le pays du lieutenant Schreiber » à partir d’une tentative littéraire : celle de parvenir à faire publier le témoignage d’un homme – Jean-Claude Servan-Schreiber -  dont la vie fut celle d’un héro (presque) anonyme, oublié par l’Histoire, animé par le seul désir de l’hommage posthume que son souvenir peut apporter à ces compagnons que la Mort avait choisis comme par effraction. « En écoutant le lieutenant Schreiber, j’ai compris qu’exalter son rôle dans la guerre n’avait jamais été son idée fixe. Cet effacement de l’égo permettait à sa mémoire de sauver dans la masse indistincte des vivants et des morts – un visage, une parole, une effigie fugace de l’autre. »
Un seul éditeur « old-fashionned » tentera le coup dont on sait, dès les premières phrases, qu’il s’agira d’un échec car l’indifférence au sujet est totale dans un monde où le « putanat » médiatique triomphe, et sur lequel Makine jette un regard plus que désabusé, méprisant ; « Un monde où les humains sont très fiers de bouger sans cesse, ne remarquant pas que ce « bougisme » obsessionnel obéit aux grands flux des marchandises et des capitaux, au pillage d’un continent au profit d’un autre, à la servitude touristique, … » ; (un monde) où nos maîtres à penser sont les footballeurs « avec leur vocabulaire de trente mots, employés à contre-sens. »
Mais l’époque actuelle n’a pas le monopole du  mépris de Makine ; les « fiestas » de Saint-Germain des Prés et leurs participants les plus célèbres (Sartre, Beauvoir, Dora Maar, …) sont fustigés, et la simultanéité de leur « bonheur » avec les horreurs de la guerre (pendant le même temps les chambres à gaz tournent à plein régime et des milliers d’hommes se font descendre sur les plages du débarquement) donne aux aphorismes de salon un relent de dérisoire.
Makine, quand il cesse de s’emporter sur les médias (« un ignoble égout qui impose aux milliards d’humains décérébrés ce qu’ils doivent penser, aimer, convoiter, ce qu’ils doivent apprécier ou condamner, ce qu’ils doivent savoir de l’actualité, de l’histoire . »), a des pages merveilleuses. Trois portraits de femmes apparaissent dans le récit ; trois amours de jeunesse qui « n’entrainaient pas les amants dans l’épaisseur des liens du désir, de la possession. Tout au contraire, elles libéraient,… ». Le lieutenant Schreiber lui-même est un homme d’une douceur et d’une humilité qui tranchent avec l’emportement (slave ?) et l’indignation de Makine.
Deux petites réflexions dans la même veine pour finir : Makine relate l’impression que le Général de Gaulle a fait à Schreiber après une entrevue : (p 161) « J’éprouvais le sentiment d’être plus fort et plus libre. C’est sans doute la caractéristique des grands hommes. Non seulement ils ne vous font pas sentir qu’ils sont supérieurs, mais ils vous permettent de croire que vous êtes leur égal ! » De même après une entrevue avec son futur éditeur, Schreiber confie à Makine :
-(…) « Charles est un vrai gentleman. Vous savez ce que cela veut dire ?
- Mais bien sûr. Un homme distingué, courtois, franc, …
- Certes… Sauf que cela ne suffit pas.
- Ah bon ? Y a-t-il une autre définition ?
- Oui. Un gentleman : en parlant avec lui vous vous sentez un gentleman. »

Les Sœurs du Saint Esprit

Ce n'est pas "Sisters of Mercy" de Léonard Cohen, mais ça pourrait !

En hommage à Mère Thérèse, Anna-Maria Trellu dans la civil (1903-1994)

Les sœurs du Saint-Esprit ont déserté l'île de granit rose.
Elles ont laissé derrière elles des preuves d'amour,
Qui flottent dans ma tête comme un drapeau déchiré.

Leur parfum de femme était un parfum de mère.
Elles avaient fait voeu de ne jamais enfanter,
Et nous sommes pourtant nombreux à être leurs enfants.

Elles avaient le deuil et la mort pour compagnons de voyage,
Noirs étaient leurs longs voiles et leurs longues robes.
Mais derrière cet habit de deuil, leurs corps devaient être lumière.

JN Spuarte

vendredi 7 février 2014

Jeanne et Marguerite



"Jeanne et Marguerite" est une pièce de théâtre singulière née d'une rencontre entre deux femmes d'une très grande générosité (Françoise Cadol et Valérie Péronnet) animees par une passion commune : l'autre. 

Françoise Cadol est comédienne ; mais elle écrit aussi et monte des spectacles. Valérie, l'auteure du livre largement autobiographique dont la pièce est adaptée, est "nègre" de son état, intervieweuse professionnelle et accoucheuse de la vie des autres. Au lendemain de leur rencontre, Françoise encourage Valérie à écrire pour elle-même, et lui "commande" un texte pour une pièce de théâtre. Ce sera "Jeanne et Marguerite".
 Au Théâtre La Bruyère, Françoise Cadol joue seule sur scène, enchaînant le rôle de Jeanne, l'arrière petite fille à la recherche de l'homme absolu, et celui de Marguerite son aïeule d'un autre siècle, dont le destin sera bouleversé par la Grande Guerre. Son interprétation est remarquable. Elle jongle entre l'enchantement ingénu de la jeune Marguerite prise dans ses émois amoureux d'adolescente sur la plage de Nice, et les angoisses d'une femme mûre, Jeanne, prise dans le jeu ambigu de Robert-Jamesbond, l'amant, éternellement de passage.
"Jeanne et Marguerite" est un texte sur la fragilité des êtres victimes d'événements qui les dépassent, ou de leurs désirs qui les soumettent ; mais pas seulement : la vie malgré tout et l'humour comme arme ultime peuvent reprendre le dessus.
Le spectacle se joue jusqu'à la fin mars au Théâtre La Bruyère (5, rue La Bruyère Paris 9ème), et davantage si le public est au rendez-vous !

mercredi 1 janvier 2014

Bonne année !

Que va nous réserver 2014 ? Quels scandales ? Quelles tragédies ? Quelles monstruosités ? Mais aussi : Quelles innovations ? Quels bonheurs ? Quels plaisirs ?

Qu'apprendrons-nous ? Quels livres, quels spectacles nous enchanteront ? Quelles rencontres magnifiques ou décevantes ferons-nous ? Qui disparaîtra ? Qui nous rejoindra ? Quels pays découvrirons-nous ? 
Qui serai-je ?
                                                                     Mais surtout....

                                                          

mercredi 4 décembre 2013

PAREIDOLIES (Urbaines) Série 2


Derniers exercices paréidoliques

Tout droit de reproduction réservé

Liffey
Carrigart
Japan



Tear



Modigliani

La danse

Dell'arte

Charon
Caen
Djenné

SM1

SM2

samedi 30 novembre 2013

Loving Franck



 
Franck Lloyd Wright est considéré comme l'un des plus grands architectes du 20eme siècle (sinon le plus grand). De ses "Prairie Houses" où l'espace construit se voulait en résonance parfaite avec les éléments matériels et spirituels du lieu, jusqu'à l'incroyable Guggenheim de New-York dont la forme et le parcourt du visiteur révolutionneront le concept du musée, Wright n'a cessé d'être un précurseur et un visionnaire.

Mais quel homme se cachait réellement derrière l'architecte ? Une réponse nous est proposée dans "Loving Franck" de Nancy Horan qui nous plonge dans l'intimité du couple Wright-Mamah* Borthwick, au travers du récit des sept années de leur relation passionnelle (jugée scandaleuse à l'époque dans la bonne société de la banlieue chic de Chicago). Nancy Horan s'est attachée à faire revivre ses deux personnages dans un roman historique captivant, fourmillant de détails, ponctué d'extraits de lettres de l'époque, plongeant le lecteur au cœur de la bourgeoisie d'Oak-Park jusqu'à la bohème romantique de Berlin, Florence ou Paris. 
Le portrait du génial architecte n'est pas toujours à son avantage. On le découvre tour à tour affabulateur, acheteur compulsif, mégalo, égoïste ou prétentieux (Wright ne disait-il pas : "Très tôt dans la vie, j'ai du choisir entre l'arrogance honnête et l'humilité hypocrite. J'ai choisi la première et je ne vois aucune raison pour changer." Et encore : "Je me sens aller vers une étrange maladie : l'humilité."). Mais Wright était aussi un homme tendre, fragile, capable d'une attention extrême envers sa maîtresse.  
Mamah est intelligente, sensible, belle. C'est une femme qui souffre du carcan sociologique de son époque. Elle est marié à un homme qu'elle n'aime plus ou qu'elle n'a jamais vraiment aimé profondément ; sans doute un mari attentif, mais la relation n'a pas le "souffle" auquel elle aspire. "Tu as toujours voulu accomplir quelque chose de grand. Quelque chose d'important", lui lance avec rancœur, Lizzie, sa sœur, quand elle revient la voir après une dispute avec Wright pour lui demander de l'aide. Sa rencontre avec son illustre amant et plus tard avec Ellen Key, une philosophe féministe suédoise, façonneront sa vie pour le meilleur et jusqu'au tragique.

Livre à recommander aux passionnés d'architecture (évidemment) mais au-delà, à tous ceux qui s'interrogent sur la relation passionnelle entre une femme et un homme.
* prononcer "May-ma"