samedi 31 décembre 2022

2022, annus horribilis … et pour 2023 ?

2022, annus horribilis s’il en est, s’achève. Déclenchement de la guerre monstrueuse en Ukraine par le dictateur Poutine, emballement du réchauffement climatique avec, en particulier, des incendies gigantesques en France et un peu partout sur la planète, répression féroce des mollahs à l’encontre de la jeunesse iranienne, menaces tangibles de conflit en Extrême-Orient entre la Chine et les Etats-Unis autour de Taïwan, rodomontades nucléaires du dictateur nord-coréen, voilà pour les événements les plus tragiques que l’on retiendra de cette année. 

Côté bonnes nouvelles peut-on acter la montée du mécontentement en Chine, les manifestations en Iran (même si elles sont réprimées dans le sang), la fin de la constitution du dossier à charge contre Trump qui devrait conduire l’ex-locataire délirant de la Maison Blanche devant les tribunaux, la fin du mandat du fou d’extrême-droite, Bolsonaro, après la victoire de Lula au Brésil ?

Que nous réserve 2023 ? J’ai sélectionné 12 évènements majeurs dont l’avenir nous dira s’ils trouveront leur place dans l’histoire :

  • Chute de Vladimir Poutine
  • Pandémie en Chine et en Afrique causant des millions de morts
  • Renversement du régime des Mollahs en Iran
  • Nouveau conflit au Moyen-Orient impliquant Israël
  • Incarcération de Donald Trump
  • Annexion de Taïwan par la Chine
  • Entrée en guerre de l’Europe et des USA contre la Russie
  • Nouveau confinement en France de plusieurs semaines
  • Attentat contre Joe Biden et déclenchement d’une tentative de guerre civile aux USA
  • Grèves et manifestations importantes en France du secteur public
  • Tremblement de terre en Californie
  • Explosion d’une « bombe sale » dans le conflit ukrainien

vendredi 30 décembre 2022

L’Eglise de Marignac (17)


C’est juste un modeste clocher aperçu depuis la route. Pourquoi m’a-t-il conduit, alors que j’avais déjà dépassé le village, à faire demi-tour pour aller le voir de plus près et allonger en conséquence mon trajet de plusieurs minutes ? Le hasard ? Un pressentiment ? Une curiosité téléguidée pour tout ce qui touche à l’architecture et une fascination, en particulier, pour l’art roman ? Je suis tombé sur une perle comme il en existe de nombreuses en Poitou-Charentes, mais celle-ci, peut-être encore plus précieuse. 





En exterieur, les trois absides qui forment le chevet de l’édifice sont ornées d’une corniche sur laquelle se déploient des modillons (figurines) anthropomorphiques, ou représentatifs d’un bestiaire naturel ou grotesque, des métopes (petits tableaux) aux motifs floraux ou géométriques, et ponctuée de chapiteaux relatant certains épisodes bibliques. Parmi les modillons, plusieurs sont remarquables : un homme barbu tenant dans ses bras une énorme barrique comme le fardeau de son vice, un visage encapuchonné, le front ceint d’un bandeau témoignant probablement de sa noble condition, mais les yeux exorbités révélant que ce privilège n’exonére pas d’une frayeur devant la mort, deux amoureux étroitement enlacés, leurs corps si proches que l’usure de la pierre a dû effacer les organes de leur compulation et détacher leurs lèvres unies originellement d’un baiser éternel, …






Mais l’extraordinaire de cet édifice vieux de mille ans se poursuit à l’intérieur où le chœur, entièrement peint de motifs floraux et animaliers très bien conservés (datant probablement du XIXème), révèle une longue frise sculptée dans les arabesques végétales desquelles apparaissent des combats terrifiants entre humains, démons et chimères. 


Les sculpteurs anonymes, les modèles non-moins anonymes et ces fidèles des premiers temps, imaginaient-ils que 900 ou 1000 ans plus tard, leur mémoire appartiendrait au cyber espace et que leurs fantômes viendraient hanter avec bonheur quelques lignes d’un manuscrit virtuel, sans autres enluminures que la reproduction photographique de leur espace de craintes et de prières ?

mercredi 28 décembre 2022

Léonard Cohen de Pascal Bouaziz


Voilà un livre écrit par un fan absolu de Cohen, qui a tout lu, tout vu, tout étudié du poète-chanteur canadien, qui ne cache pas toutes les contradictions et les faiblesses de son idole (elles sont nombreuses), qui a acheté une guitare pour chanter du Léonard Cohen, et qui, pourtant, ne l’a jamais rencontré sauf dans une interview fictive qui figure à la fin de ce bel ouvrage agrémenté de très belles photos dont certaines méconnues. L’un des intérêts du travail de l’auteur - et pas le moindre - est de nous livrer le sens caché de certaines chansons. Ce statut d’exégète constitue pour lui une vraie fierté, jusqu’à lui faire détester les concerts où il va devoir partager son idole avec un public d’ignares. Dommage pour lui, car les concerts de Cohen ont toujours été des moments d’une intensité formidable, et peu importe si le public n’a pas saisi le sens caché de certaines des chansons ; doit-on disposer de la
   connaissance d’un conservateur de musée pour ressentir la beauté d’une œuvre d’art ?

Merci à Cécile et Ourouk pour ce superbe cadeau.

jeudi 15 décembre 2022

L’inconnu de la poste


Le 19 décembre 2008, entre 8h37, heure de son dernier sms et 9h05, heure où le premier client pénètre dans le guichet de poste de la petite ville de Montreal-la-Cluse, Catherine Burgot qui gère cette agence a été sauvagement assassinée de 28 coups de couteau.

Gérald Thomassin, enfant de la Ddass, acteur célébré par un César du meilleur jeune espoir masculin en 1991, vit précisément à cette époque à Montreal-la-Cluse à quelques mètres du bureau de poste. Son addiction à la drogue et à l’alcool en a fait un marginal que tout accuse de ce meurtre, jusqu’à cet appel téléphonique en pleine nuit à son frère dans lequel il tient des propos délirants et où il se désigne comme l’auteur de cet acte.

Onze ans après les faits, alors que l’enquête n’a pu identifier le coupable mais que certains faits nouveaux conduisent la justice à convoquer Thomassin, ce dernier disparaît alors qu’il semblait avoir accepté de se rendre à la convocation de la justice. Il n’a jamais été retrouvé depuis.

Florence Aubenas livre avec « L’inconnu de la poste » une nouvelle enquête immersive, dans laquelle elle fait preuve d’un très grand talent de journaliste, mais aussi d’écrivaine.

samedi 3 décembre 2022

Le colonel ne dort pas

 

Un colonel tortionnaire chez lequel tout est gris jusqu’au regard et qui ne dort jamais, hanté par les fantômes de ses victimes, un général qui s’isole dans le faste déchu d’un palais jusqu’à devenir fou, une jeune ordonnance, spectateur muet dans ce sous-sol de la maison des tanneurs où les suppliciés, sous les mains du colonel et de ses affidés, deviennent des choses, tels sont les principaux personnages qu’Emilienne Malfatto fait évoluer dans une ville-ruine sur laquelle il pleut sans cesse et qui résonne des fracas sinistres de la guerre. On est entre le « Désert des Tartares » de Buzatti, et « Au cœur des ténèbres » de Conrad. L’écriture reproduit parfois, par l’usage erratique de la ponctuation, l’atmosphère d’irréel et d’inhumanité dans laquelle baigne le récit. L’auteure, qui fut grand reporter de guerre, évoquait à la Grande Librairie, sa sidération devant certaines scènes de guerre dont elle fut témoin et qui paraissent sur l’instant relever davantage du cauchemar ou du pire film d’horreur, que de la réalité. 

« Le colonel pense souvent que la nature humaine se révèle dans ces instants de nudité absolue, quand l’homme est précisément dépouillé de toutes les minces couches de vernis - appelez ça l’éducation, ou la sociabilité, ou l’amour, ou l’amitié - qui recouvrent sa nature profonde, homo sanguinolis, sa nature animale, viscérale, quand l’homme n’est plus qu’une masse organique. »

EO

 Inhabituel pour moi, un essai à la critique cinématographique 😉 (juste pour vous faire partager le plaisir que j’ai ressenti en voyant ce film).

Voir le monde, sa beauté comme ses horreurs, à travers les yeux d’un animal, en l’occurrence un âne, est le thème d’EO, le film du polonais Jersey Skolimowski, prix du Jury au dernier festival de Cannes.

EO est le nom d’un petit âne que l’on découvre dans un numéro de cirque, choyé par sa partenaire. Mais sa vie bascule quand le cirque est contraint, sous la pression de défenseurs des animaux, de s’en séparer. Débute alors pour EO, une vie partagée entre captivités et errances qui le transforme en observateur-philosophe des turpitudes des hommes, et plus rarement de leur dignité. Intégré dans un haras et affecté aux tâches les moins nobles, il y fera l’expérience de la « distanciation sociale » entre les chevaux - magnifiques images de ces animaux dans leurs allures et leurs plastiques d’athlètes - appartenant à la classe des nantis, et lui, relégué dans sa condition de « prolétaire ». Mais comme dans la fable du chien et du loup, il est pauvre mais libre, contrairement aux pur-sangs soumis à des exercices de musculation et de dressage. Il s’enfuira, laissant les nobles aux délices de leur cage dorée, non sans renverser au passage toute une étagère de trophées, symbole des vanités qui lui sont étrangères. Il poursuivra son « parcours initiatique », tantôt dans des camions en compagnie d’autres animaux, tantôt seul au milieu d’une forêt hostile, ou encore mascotte involontaire d’une équipe de supporters de foot autant enragés que minables, etc.

Le réalisateur multiplie les scènes en alternant de manière magistrale les plans de la caméra sur l’animal, en les accompagnant des bruits de sa respiration, de celui des sabots, de la mastication, réussissant totalement à placer le spectateur dans la peau du petit âne.

Entre ces scènes, Skolimowski (82 ans) et son directeur de la photographie ont placé des moments de pure esthétique, nous donnant à contempler des paysages sublimés où nous plongeant dans l’ivresse d’images quasi psychédéliques, le tout servi par une musique qui en accentue le caractère paisible ou dramatique.

Chaque scène du film, même celles que l’on peut trouver incongrues (celle avec Isabelle Huppert en riche belle-mère déjantée, par exemple), est matière à réflexion et on trouvera certainement dans le final, une métaphore d’une terreur humaine que l’on croyait appartenir au passé …

Juste formidable !

vendredi 2 décembre 2022

Quelle n’est pas ma joie*



Pourquoi un jour écrire à une amie qui est morte depuis plus de 40 ans et qui fut la maîtresse de son mari, lui dont le corps ne fut jamais retrouvé dans l’avalanche qui a emporté les deux amants ? Le déclencheur de cette longue lettre est la mort de Georg, l’ex-mari de cette amie et qui est devenu le compagnon d’Anna, la narratrice, quelques temps après le drame de l’avalanche. 

S’agit-il d’une revanche ? S’agit-il de pardonner ? D’une jalousie que toutes ces années ne seraient pas parvenues à effacer ? Non, curieusement, cette lettre est une preuve d’amour, teintée d’incompréhension et de regrets pour la perte physique d’une amitié forte qui liait quatre amis. C’est aussi pour Anna, une manière de lever le voile sur un secret - celui de son père qu’elle n’a jamais connu -, de rendre hommage à sa mère, de révéler à ces absents qui elle était vraiment - et en particulier son détachement, voire son rejet, de toutes formes de prétention fondée sur l’aisance matérielle -, ce qu’elle a pu ressentir de trahison de son mari et de son amie, comment elle n’a cessé d’aimer son amie : en allant seule, chaque mois, sur sa tombe, en élevant ses enfants - des jumeaux - comme s’il s’agissait des siens alors qu’elle était devenue stérile à la suite d’un avortement clandestin, en prenant soin de son mari, Georg, sans vouloir « prendre sa place », comme par devoir d’amitié.

Mais, cette lettre est certainement pour Anna le moyen de conjurer une douleur : celle d’une enfant dont les parents ne sont pas parvenus à s’aimer car le père a disparu. « Nous pardonnons à nos parents qu’ils nous oublient, à condition qu’ils s’aiment. » est la phrase qui conclue ce magnifique roman traversé par l’amour de l’autre.

Jens Chritian GRONDAHL est un auteur danois dont l’œuvre est reconnue internationalement et couronnée de nombreux prix dont l’équivalent danois du Prix Goncourt.

*la traduction du titre original est : Je suis souvent heureuse


mercredi 30 novembre 2022

Quand tu écouteras cette chanson

Le 18 aout 2021, Lola Lafon, la romancière de "La Petite Communiste qui ne souriait jamais", a passé une nuit entière, seule, au musée Anne Frank d'Amsterdam, dans l'Annexe où survécut, durant deux années, 765 jours exactement, cette jeune fille de 14 ans dont le journal est mondialement connu ; cloîtrée dans 40 m2 avec ses parents, sa sœur Margot et 4 autres personnes qui les rejoignirent un peu plus tard. Seul le père, Otto Frank reviendra vivant des camps de la mort.

Pourquoi ce désir d’affronter cet espace vide ? Il s’agit d’une démarche personnelle, qu’elle ne peut pas expliquer : « ce projet d'écriture est un désir que je ne comprends pas moi-même, il me poursuit depuis qu'il s'est matérialisé, il y a quelques semaines. Une nuit d'avril, deux syllabes, que je prononce, peut-être dans mon sommeil, surgissent de l'enfance. Anne. Frank." Elle ajoute un peu plus loin : "Ma mère a été cachée, enfant pendant la guerre. Je suis juive. Mais je crois que tout ceci est sans importance, ou du moins, ça n'est pas suffisant pour expliquer ma volonté d'écrire ce texte." 

Elle formule quand même une raison, liée également à son enfance : le souvenir d'un jeune cambodgien de 15 ans, rencontré par hasard à Bucarest au printemps 1976 (elle n'a que 8 ans) et avec lequel elle échangera quelques lettres alors qu'il est sur le chemin d'un exil définitif et meurtrier au Cambodge, alors aux mains des Khmers rouges.

Ce n’est qu’à la fin de la nuit, à la dernière heure, que Lola Lafon parviendra à oser pénétrer dans la chambre vide d'Anne Frank, et s’asseoir à même le sol ;  "Comment marcher sur des traces sans les effacer ?"

Le livre nous fait partager certains aspects ignorés (ou oubliés ?) de la personnalité et de la vie d'Anne Frank. Il ajoute au récit de celle-ci, tout ce qu’elle n’a pas pu écrire dans son livre : le calvaire des trajets de 3 jours sans manger ni boire entassés dans des wagons à bestiaux vers les camps, l’humiliation continue, le froid, la faim, les poux, le typhus, la perte de tout espoir, l’agonie. 

Il nous questionne aussi sur le besoin que certaines personnes ont d'écrire, sur la notion de "bon goût", sur le négationnisme, la peur, sur la monstruosité de l'homme tout autant que sur sa grandeur d'âme (5 personnes ont aidé les Frank durant les 2 années de l’Annexe), sur le droit à l'irrévérence, sur l'absence, ... Les mots sont justes, les phrases chargées d’une émotion comme charnelle.

En exergue, ces mots du philosophe humaniste Georges Steiner : « Les hommes sont complices de ce qui les laisse insensibles ».

 Un livre magnifique.

 

samedi 26 novembre 2022

Le canard siffleur mexicain et Justice Indienne


Je ne suis pas un spécialiste du roman policier voire un inculte de cette littérature. Heureusement, j’ai une connaissance récente, ancien libraire devenu kiosquier dans un Relay H (et donc vendeur aussi de livres et pas seulement de revues ou de magazines), qui tente de m’initier à la chose. Premier conseil : « Le canard siffleur mexicain » de James Crumley que j’ai lu avec un bonheur inégal, me perdant par moment dans les personnages et les situations. Deuxième conseil : « Justice indienne » de David Heska Walbli WEIDEN (ouf !) qui donne une description des réserves indiennes et de la situation des amérindiens très interessante (même si elle est souvent désespérante), nous fait partager la culture indienne et sa proximité avec la nature et les esprits, met en scène des personnages que la vie n’a pas épargnés (en particulier le héros Virgil Wounded Horse) ou de fieffés salopards, mais prend un peu de temps pour délivrer sa dose d’adrénaline et du suspense (à partir des pages 280) ; c’est quand même un peu de ces substances que l’on recherche dans ce type de lecture, non ? Et c’est vrai que ça commence formidablement bien avec cette scène dans laquelle Virgil démolit un gros mec répugnant et violeur de gosses. Mais, on « quenouille » un peu par la suite … jusqu’à la page 285 pour être précis (le roman en comporte 375).

Je vais poursuivre mon éducation du roman noir en alternance avec des romans … comment appelle-t-on d’ailleurs les romans qui ne sont ni noirs, ni policiers, ni historiques, ni d’aventures, ni, ni ? Le roman ?

mardi 22 novembre 2022

Médiathèque de Grasse


Le Prix de l'Equerre d'Argent 2022 décerné à la Médiathèque Charles Nègre de Grasse des architectes Emmanuelle et Laurent Beaudoin, associés à Ivry Serres, couronne un édifice d'une expression plastique rare, sans "expressionisme", ne relevant d'aucune catégorie stylistique particulière si ce n'est celle d'une architecture essentielle

Le travail de composition à 8 mains, si l'on ajoute celles de l'ingénieur-architecte Jean-Marc Weill, concepteur technique de la remarquable façade en très fines "tiges" de béton blanc, témoigne d'une complicité fructueuse entre architecture et structure et de ce travail circulaire* dont parle Renzo Piano.

Comment ne pas citer également Paul Valery et son Eupalinos ou l'architecte et sa tripartition des édifices dans la ville : "les uns sont muets ; les autres parlent ; et d'autres enfin, qui sont les plus rares, chantent." Cet édifice compose et interprète. 

Ou même encore, pour pousser la poétique un peu plus loin (dans ces temps de disgrâce, on peut s'offrir ce luxe), cette référence au temple d'Hermès, d'une délicatesse telle qu'Eupalinos le compare à "l'image mathématique d'une fille de Corinthe, que j'ai heureusement aimée. Il en reproduit fidèlement les proportions particulières. Il vit pour moi ! Il me rend ce que je lui ai donné."

Il y a effectivement de la Mathématique dans ce projet ; la plus pure, celle d'une démonstration d'une évidente complexité.

Les premières photos de la médiathèque de Grasse dont j'ai pris connaissance en début d'année m'ont immédiatement interpellées (il y a comme ça quelques rares bâtiments : les Thermes de Vals, le Pavillon de Barcelone, la Médiathèque de Sandaï, la Casa de Musica, l'AquaTower à Chicago, l'auditorium de l'université d'Alvar Aalto à Helsinki, la Fondation Cartier boulevard Raspail, ...). Au fur et à mesure que je voyais publier d'autres photos, mon enthousiasme pour ce bâtiment allait croissant. Je le partageais avec des amis jusqu'à souhaiter même qu'il figure au palmarès de l'Equerre d'Argent, et à la place d'honneur. C'est chose faite et c'est formidable pour ses concepteurs et pour l'architecture. 

Grasse touché par la grâce ?


*"La technique ne vient pas avant l'architecture, c'est un travail circulaire."

Les années

Ce « roman autobiographique impersonnel » comme il faudrait le qualifier, si j’en crois Annie Ernaux et les critiques, se lit comme on pourrait feuilleter un éphéméride qui dévoilerait, non pas les événements à venir, mais ceux du passé. Pour ceux qui comme moi ont assisté - pour ma part, davantage comme spectateur qu’en tant qu’acteur - à la plus grande partie de ce « défilé », ce livre peut laisser plusieurs impressions. Tout d’abord celle d’une accélération de l’histoire : la guerre de 39-45 se révèle ainsi comme le déclencheur probable de ce qui ressemble par moment à une fuite en avant du train de la société, et ce, dans tous ses « compartiments » ; une ambivalence : les événements, les attitudes, les modes paraissent à la fois d’un autre temps et tellement proches, comme si cette accélération avait aussi provoqué une contraction du temps ; une certaine inanité (si l’on est pessimiste) ou un détachement (version optimiste) en ce qui concerne toute cette « agitation » de la société : mais qui peut croire, en définitive, que le fétu de paille peut librement s’orienter dans le courant d’un torrent ? ; d’une mise à nue de l’auteure qui ne va pas jusqu’à la provocation extrême de « La vie sexuelle de Catherine M. », mais qui partage, parfois crûment et plutôt fréquemment, ses pulsions sexuelles ainsi que l’état du fond de sa culotte (pour parler trivialement).

« Les années » représente un formidable témoignage d’ordre sociologique, porté par une subjectivité de militante, sur presque 60 ans de vie française. 

Comment ce livre peut-il intéresser et « parler » à un lecteur étranger ? C’est un peu un mystère, mais sans doute pas, puisque que « Les années » est considéré comme le chef d’œuvre de la toute nouvelle Prix Nobel.

Enfin, souvent qualifiée de « plate », l’écriture d’Annie Ernaux m’est apparu plutôt juste, brève et séquencée quand il s’agit de témoigner de l’accumulation des choses, plus ample (mais on n’est quand même pas dans un registre proustien) pour le regard porté sur ce kaléidoscope de la vie.

Un livre que je recommanderais aux « étrangers » que sont mes enfants.

mardi 15 novembre 2022

Le mage du Kremlin

Inspiré par Vladislav Soukov qui fut l’éminence grise de Poutine durant environ 15 ans, et surnommé le « Raspoutine de Poutine », Giuliano da Empoli, en fait le « mage du Kremlin » dans son admirable roman éponyme (Prix de l’Académie française et finaliste du Goncourt), en nous plongeant au cœur des arcanes du pouvoir russe, jusque dans le cerveau du « tsar ». Ce roman qui met en scène des personnages existants ou ayant existé, parvient, mieux que certains essais à caractère politique, à nous faire comprendre le « jeu » de Poutine, les raisons historiques, psychologiques (on a envie de dire « pathologiques »), sur lesquelles il fonde sa stratégie. 

Le long monologue de Vadim Baranov (alias Soukov), que le narrateur rencontre mystérieusement dans le palais dans lequel il s’est retiré, constitue l’essentiel du livre. Le « mage du Kremlin », passionné comme le narrateur par l’écrivain Evgueni Zamiatine (1884-1937), inspirateur des dystopies d’Orwell et d’Huxley, va lui raconter toute son histoire, depuis l’admiration qu’il voue à son grand-père - un homme du XIXeme, intellectuel hédoniste que les convulsions de la société russe n’atteignent pas - jusqu’à sa position de conseiller du tsar.

Au fil de ce monologue, c’est un résumé de l’histoire de la Russie, de la chute de l’URSS jusqu’à la guerre contre l’Ukraine, en passant par le délire des années Gorbatchev et Eltsine, qu’Empoli résume parfaitement, dans un style remarquable, mettant en scène le cynisme des oligarques, la violence qui semble inéluctable à l’affirmation puis la consolidation d’un pouvoir dictatorial, et nous révélant les contradictions et les faiblesses de nos démocraties occidentales. 

Le personnage central de ce roman est loin d’être antipathique et sa retraite de la vie politique (voulue ou imposée) confirme la sagesse qui l’anime ; sa fille de quatre ou cinq ans est son seul bonheur : « Tout le bonheur que j’ai connu dans le monde est concentré ici, en un mètre dix de hauteur. »

Si le roman s’achève sur cette note d’un espoir en demi-teinte, c’est que l’auteur nous fait partager la vision très pessimiste que Baranov a du futur, affirmant que la technologie, qui aura effectué sa mutation en une métaphysique, sera demain plus forte que les mesures policières mises en place par les nazis ou le KGB pour contrôler nos vies : « Désormais, où que nous nous trouvions, nous pouvons être identifiés, rappelés à l’ordre, neutralisés si nécessaire. L’individu solitaire, le libre arbitre, la démocratie sont devenues obsolètes (…) Les flux physiologiques des personnes, y compris leur sommeil, ne possèdent plus de secrets pour eux (les Californiens). Ils ont été convertis en chiffres ; jusqu’aujourd’hui pour générer du profit, à partir de demain pour exercer le contrôle le plus implacable que l’homme ait jamais connu. »

lundi 7 novembre 2022

Une femme

Publié 3 années après « La place » dans lequel le personnage central était son père, « Une femme » est un récit centré sur sa mère. Tous les deux sont morts et pour Annie Ernaux, l’écriture, et ce livre en particulier, peut s’apparenter à cette formule qu’il m’est personnellement difficile de comprendre : faire son deuil. « Mais je n’écris pas sur elle, j’ai plutôt l’impression de vivre avec elle dans un temps, des lieux où elle est vivante. », écrit-elle, pour ajouter un peu plus loin : « dans le vrai temps où elle ne sera plus jamais. » 

Annie Ernaux livre un portrait d’une objectivité sans concessions, sans pathos, mais où la tendresse est toujours à fleur de peau. La lente descente de sa mère vers la déchéance physique et mentale est décrite presque cliniquement, mais on ressent la souffrance de la fille qui voit disparaître la femme « forte et lumineuse qu’elle avait été. »

Annie Ernaux, dans les premières pages, a cette formule : « je souhaite rester, d’une certaine façon, au-dessous de la littérature ». A la dernière page, elle  se défend d’avoir fait une biographie, « ni un roman naturellement, peut-être quelque chose entre la littérature, la sociologie et l’histoire. »

Cette défiance vis-à-vis du terme « littérature », chargé d’une certaine épaisseur intellectuelle, n’est-elle pas liée à ce sentiment qu’il est étranger à sa mère et qu’en user serait marquer davantage « l’écart de classe » qui existe entre elles, et rabaisser d’une certaine façon sa mère ?

lundi 31 octobre 2022

Nous nous aimions

Qu’est-ce qu’un exil sinon une situation dans laquelle on ressent la souffrance de l’éloignement et de la perte d’une partie de soi-même ?

C’est dans l’espace intime d’une famille, un père, emporté trop tôt par la maladie, une mère devenue inconsolable et ses deux filles, avec en toile de fond leur patrie perdue, l’Abkasie, que l’auteure de « Nous nous aimions » tisse le cœur de son récit dans lequel les incompréhensions et les ressentiments contaminent insidieusement, comme un mauvais cancer, les relations entre la fille aînée, Kessané, et sa mère et sa sœur cadette.

« Nous nous aimions » est aussi le récit d’un « paradis perdu » - comme est perdue cette terre originelle quelque part aux confins de la Géorgie -, celui de l’enfance avec ces instants magiques, les premiers émois amoureux, la sororité entre les sœurs, etc.




samedi 29 octobre 2022

Par le sang versé

Publié en 1968, « Par le sang versé » est un témoignage sidérant sur les combats menés par le 3ème étranger de la Légion étrangère au Nord-Vietnam, appelé alors le Tonkin.

L’auteur, Paul Bonnecarriere, journaliste éternellement reconnaissant à la Légion de lui avoir sauvé la vie après le crash de son avion dans le désert, livre un récit terrible et palpitant de la « vie » de ses hommes durant la guerre d’Indochine qui devait se solder par la défaite finale de Dien-Ben-Phu en 1954.

Peuplé de personnages hauts en couleur, qu’il s’agisse d’officiers dont le courage n’a d’égal que l’indiscipline dictée par un sens du combat extraordinaire comme le capitaine Mattéi, ou de héros plus anonymes au passé plus ou moins trouble, le livre évoque l’un des épisodes les plus tragiques de l’aventure coloniale de la France en Extrême-Orient - aventure dictée par la cupidité financière et l’orgueil de dirigeants politiques -, et souligne la responsabilité écrasante de la hiérarchie militaire dans la déroute finale.

L’un de mes oncles est mort dans cette « aventure » à l’âge de 24 ans. Son corps n’a jamais été retrouvé. Il appartient à la terre vietnamienne. Mon père fut lieutenant à la 13ème DBLE (Demie Brigade de la Légion Étrangère). Je mesure mieux (même s’il était engagé au Cambodge et au Sud-Vietnam et non au Tonkin) ce qu’il a pu vivre à 25 ans et je suis de ce fait plus indulgent vis-à-vis de la personne qu’il est devenu après avoir quitté la Légion. 

« Ils nous ont rendus tous fou », dit l’un des légionnaires dans le livre.


dimanche 9 octobre 2022

La place

Dans ce petit roman (une centaine de pages) écrit en 7 mois entre novembre 1982 et juin 1983; Prix Renaudot 1984, la toute nouvelle lauréate du Prix Nobel de littérature 2022, la française Annie Ernaux, évoque par fragments le souvenir de son père disparu et partage, par endroits, avec le lecteur son travail d'écriture. 
Les premières pages du livre sont consacrées à la description des obsèques de son père, décédé 2 mois après qu'elle ait été reçue au Capès de Lettres. Le roman s'achève par le récit de la mort (l'agonie) de son père et des fragments de mémoire sans liens apparents entre eux.
Entre ces deux limites, Annie Ernaux raconte une vie "ordinaire", celle d'un père d'extraction très modeste, campagnarde, honteux de ce statut autant que résigné ; une vie d'ouvrier, puis de petit commerçant, dans une époque qui va le laisser sur le bord de la route. 
On a d'ailleurs l'impression de regarder dans un rétroviseur un paysage qui s'éloigne progressivement jusqu'à disparaître et ne plus subsister que dans les plis d'une mémoire. A la recherche du père perdu ? 
L'écriture est fluide, sobre, débarrassée de tout effet stylistique, ponctué de termes en italique dont l'auteure nous dit que c'est "non pour indiquer un double sens au lecteur et lui offrir le plaisir d'une complicité, que je refuse sous toutes ses formes, nostalgie, pathétique ou dérision. Simplement parce que ces mots et ces phrases disent les limites et la couleur du monde où vécut mon père, où j'ai vécu aussi. Et l'on n'y prenait jamais un mot pour un autre."   
L'une des toutes dernières phrases témoigne de la "raison" du livre et de ce qui constitue une faille autant qu'une richesse dans la vie d'Annie Ernaux : "J'ai fini de mettre à jour l'héritage que j'ai dû déposer au seuil du monde bourgeois et cultivé quand j'y suis rentré."

mercredi 21 septembre 2022

Taormine

Melvit Hammet aurait mieux fait de ne pas écouter son épouse, Luisa, laquelle, tout juste descendue de l'avion à Catane en Sicile, pour une semaine de vacances, a voulu absolument voir la mer ... Il aurait ainsi évité qu'une chose non identifiée heurte violemment l'avant droit de sa voiture de location sur un chemin de traverse ... Peut-être aurait-il dû s'arrêter pour constater les dégâts ... Peut-être aurait-il dû se rendre directement à l'hôtel plutôt que de dormir sur un parking, dans leur voiture, sous le regard suspicieux d'un épicier ... Peut-être même au commissariat ... Mais Melvit, chômeur de son état, en difficulté dans son couple, s'oblige à rester optimiste malgré les nuages sombres qui s'accumulent sur leurs têtes, lui qui ne recherchait rien d'autre en Sicile que de tenter de sauver leur union ...

Le dernier roman d'Yves Ravey (dont j'ignorais l'existence bien qu'il en ait produit pas moins de 17 à ce jour) se lit gentiment, sans prise de tête, au fil d'une écriture fluide, avec un intérêt certain pour une histoire dont on se dit qu'elle va sans doute se terminer très mal.

Voyageurs qui prenez le train pour 1H ou 1H30 : ce petit livre (139 pages aux Editions de Minuit) est fait pour vous !

mardi 20 septembre 2022

Le Trésorier-payeur


J'aurais envie de proposer un sous-titre au dernier ouvrage de Yannick Haennel : "Dans la peau de Yannick Haennel". 
D'abord, parce qu'il nous y invite en nous faisant complice de sa façon d'inventer un roman : il ne cache rien de ses inspirations, des éléments du réel qu'il va transposer dans sa fiction et puis, à un certain moment, comme si les "ingrédients" de base étaient réunis, il se lance dans son récit tout en prenant soin, par moment, de faire savoir au lecteur qu'il (le lecteur) participe d'une expérience de construction romanesque. 
Et puis, parce que le personnage central du roman, ce Georges Bataille - homonyme de l'écrivain-poète aux mille facettes dont on sait combien Haennel a lu avec attention les travaux -, ressemble à bien des égards à l'image que l'on peut se faire - par la lecture ou l'écoute d'interviews - de Yannick Haennel lui-même (mais c'est peut-être pure spéculation de ma part).

Le Trésorier-payeur est une histoire totalement improbable d'un banquier anarchiste et iconoclaste, écrivain compulsif et hédoniste de la chair, dépressif et généreux, qui se retrouve dans une ville de province sinistrée - Béthune -, qui découvre qu'un tunnel a été creusé jadis par un trésorier-payeur, lequel a habité la maison qu'il occupe aujourd'hui, et que ce tunnel lui permet d'accéder à la salle des coffres de la banque. On peut avoir l'impression d'être dans un scénario proche du Locataire de Polanski. Ce tunnel va devenir l'une des obsessions du personnage (Mais ne vit-il pas lui-même que d'obsessions ?).

Le style est d'une élégance tout sauf improvisée. L'écriture est riche ("trop de notes" pourraient dire certains ? ce qui est un compliment, bien sûr dans ces temps de "sobriété" stylistique),  très souvent onirique et poétique. Conte philosophique autant qu'érotique, leçon d'amour et de vie, Le Trésorier-payeur est un livre que l'on a envie de relire et de déguster avec application, et auquel il faut souhaiter un grand parcours littéraire.  

samedi 10 septembre 2022

Mississippi


 « Mississippi » est le premier roman de Hillary Jordan paru en 2008 (et dans sa traduction française en 2010). Il a été couronné de nombreux prix et désigné parmi les 10 meilleurs romans de la décennie par le magazine américain « Paste », que la jaquette présente comme « branché ». Au centre du roman, un couple, Henri McAllan et Laura ; il est plus âgé qu’elle de 10 ans - il en a 41 - lorsqu’ils se rencontrent au printemps 39 ; il est plein de certitudes, elle est toute en nuances et plutôt soumise. Ils se marieront quelques mois après leur rencontre pour partir vivre au fin fond du Mississippi dans une ferme décrépie : le rêve d’Henry étant d’être propriétaire terrien. Mais dans cette aventure, Henry associe son père, un vieux type « affreux, sale et méchant » pourrait-on dire, et forcement raciste comme l’est à cette époque une majorité de blancs de cet état du sud. Henry cultive le coton et il y a rien de mieux que d’employer des noirs pour ça ; les Jackson sont ses métayers avec le père, Hap, qui a un certain niveau d’instruction, la mère, Florence, sage-femme mais aussi femme de ménage des McAllan et proche de Laura, leur deux filles et leur fils ainé, Ronsel, sergent dans l’armée US de libération sous les ordres de Patton. Le dernier personnage principal est Jamie, le jeune frère d’Henry, héros de l’aviation, séducteur, fragile, perturbé par son expérience de la guerre, âme damnée de son père. L’auteure fait parler tout à tour ces personnages si bien que chaque situation est présentée par des points de vue différents. Ce procédé littéraire, utilisé également dans les livres d’Almudena Grandes (cf posts précédents), démultiplie les situations et en révèle toutes les « objectivités ». Avec les retours de Ronsel d’Allemagne et celui de Jamie d’un voyage en Europe, l’histoire va s’accélérer et gravir progressivement les marches du tragique.

C’est un roman qui vous « prend » et qu’il est difficile de lâcher. On peut avoir, de ce côté de l’Atlantique, quelque incompréhension en (re)découvrant les mœurs barbares d’une certaine Amérique profonde, il y a tout juste 70 ans. 

lundi 5 septembre 2022

Sorbonne plage


 Remarquable livre d’Edouard Launet, « Sorbonne plage », qui évoque ce groupe de scientifiques brillants (avec 4 ou 5 Prix Nobel) qui avait élu villégiature estivale sur la presqu’île de l’Arcouest (Côtes d’Armor), non loin de Paimpol et face à l’île de Bréhat, à la fin du XIXème et jusque dans les année 40. « L’enfer est pavé de bonnes intentions » pourrait être une des conclusions faciles de ce roman qui nous rappelle qu’à une certaine époque les scientifiques pouvaient être engagés pour des valeurs humanistes, qu’il existait une véritable éthique de conviction - et peut-être de responsabilité - chez les ingénieurs et les chercheurs. Mais c’était une époque où là notion de progrès se conjuguait avec celle de bonheur commun, où il existait encore un désir d’utopie. Cette ferveur, cette croyance, s’est probablement éteinte le 6 août 1945 avec le bombardement d’Hiroshima et de Nagasaki. C’est la thèse de l’auteur qui nous fait revivre avec talent ces illustres fantômes - Marie Curie, sa fille Irène et son mari Frederic Joliot, Francis Perrin, Charles Lapicque, etc. - dont les croyances ont été trahies, et qui nous met en garde contre le danger de destruction de l’humanité avec l’arme nucleaire, cette application dévoyée de la fission de l’atome, laquelle peut être « un moyen terrible de destruction entre les mains de grands criminels qui entraînent les peuples vers la guerre », comme l’avait affirmé avec force Pierre Curie dans son discours de réception du Prix Nobel de physique, obtenu avec sa femme, Marie, en 1903.

mercredi 10 août 2022

Inès et la joie


 Le 19 octobre 1944, quelques centaines de républicains espagnols exilés en France s’infiltrent en Espagne par le Val d’Aran dans le but de renverser la dictature franquiste. L’opération a été commanditée par Jesus Monzon, chef du PCE de l’intérieur (les autres dirigeants sont en URSS). Politicien ambitieux, grand séducteur mais homme de gauche de conviction et d’une loyauté irréprochable : condamné à 30 ans d’emprisonnement par Franco, il ne trahira jamais ses « camarades » du PCE bien qu’ils l’aient banni de leurs rangs et accusé des échecs de la « Reconquistada », et ce, malgré les remises de peine que ses révélations lui auraient permis d’obtenir. Il est l’amant de Carmen de Pedro, femme sans envergure, que la Pasionaria (secrétaire général du PCE) a nommée pour la remplacer durant son exil. Le 27 octobre cette épopée s’achève par un repli contraint faute du soutien des alliés et du non-soulèvement de la population espagnole.
Inès est une femme issue de la haute bourgeoisie fasciste. Son frère, Ricardo, est membre dirigeant de la Phalange. Elle passe les 20 premières années de sa vie comme pouvaient le faire un grand nombre de jeunes femmes de ce milieu : à l’apprentissage de sa future vie de femme au foyer et de mère. Mais Inès se rebelle et l’une de ses voisines lui ouvre les portes d’un monde de liberté, progressiste et féministe. Vient la Guerre d’Espagne et Inès s’engage aux côtés des Républicains. Après la défaite de ces derniers, elle est emprisonnée plusieurs années dans une prison sordide, puis 2 ans dans un couvent et enfin dans la maison familiale dont elle finit par s’enfuir pour rejoindre les combattants du Val d’Aran.

Alminada Grandes, disparue fin 2021, place cet épisode oublié au cœur de son roman qui balaye une quarantaine d’années de l’histoire de l’Espagne depuis les années avant le coup d’état de Franco, jusqu’aux années 70. 

Elle fait dialoguer à la perfection la réalité historique et la fiction. Elle s’y emploie en inventant un grand nombre de personnages (on peut s’y perdre), chacun détenant une part d’humanité. Son procédé narratif est assez analogue à celui pratiqué dans son roman « Les secrets de Ciempozuelos » : 2 ou 3 narrateurs différents, des allers et retours fréquents entre passé et présent (parfois déroutants), des descriptions très réalistes du quotidien.

Les relations amoureuses entre les différents personnages constituent l’une des trames principales du récit. Elle use ainsi de cette phrase récurrente : « L’Histoire immortelle accomplit des choses étranges en croisant la trajectoire de l’amour des corps mortels. »

La cuisine espagnole (Inès révèle des talents culinaires) occupe une place également importante avec mille détails d’une attention toujours présente dans la préparation des plats, qu’il s’agisse de repas rustiques ou plus sophistiqués.

Plus de 1000 pages représente une somme dont l’épaisseur peut décourager. Ce serait dommage car non seulement l’auteure parvient à nous immerger dans les différents univers qu’elle compose, depuis les versants pyrénéens, les quartiers populaires de Toulouse, jusqu’à Madrid, mais elle nous invite à aller plus loin encore dans la connaissance de cette parenthèse tragique de l’Espagne, introduction aux épisodes les plus sanglants du XXeme siècle.


dimanche 31 juillet 2022

La mer a ses raisons


Je viens de terminer un très beau premier livre de Romuald Delacour : « La mer a ses raisons ». Pas nécessaire d’être un passionné de voile - ni même un simple amateur comme je le suis - pour apprécier ce texte composé comme un livre de bord d’un parcours nautique en solitaire depuis Le Havre jusqu’au Pays Basque et retour en Charente. Bien entendu le vocabulaire marin est à l’honneur, mais davantage pour souligner que la navigation est un art et une science à la fois, comme peuvent l’être la musique, l’architecture, les mathématiques ou toute autre discipline pour laquelle le temps a fait son œuvre, et la poursuit. Nous accompagnons l’auteur, au gré des contextes météos et de ses références de navigation aux quatre coins du globe, dans ses réflexions sur le vivant, notre monde, nos engagements, nos responsabilités, etc., sans qu’il tombe jamais dans le discours du « donneur de leçon » (la voie est parfois étroite !). La phrase est souvent savante et presque toujours poétique.

Un livre que je vais offrir avec un plaisir immense.

Et si l’Ukraine libérait la Russie ?

Merci à Juliette de m’avoir prêté cet opuscule d’une quarantaine de pages qui dénonce


la folie de Poutine et de la clique qui le soutient dans son action criminelle contre l’Ukraine, et avant contre la Tchetchenie et la Géorgie. On voudrait croire - et c’est la thèse d’Andre Markowicz - que cette folie se retournera à terme contre ses protagonistes car elle conduit à la faillite de la Russie. Quand ? Avec quelles conséquences ?

mercredi 27 juillet 2022

Suzuran d'Aki Shimazaki

 Voilà un roman comme je n'en lis jamais : une histoire à l'eau de rose écrite dans un style que l'on pourrait apparenter à de l'haïku tant il est épuré ; sujet + verbe + complément.

Aki Shimazaki, que je ne connaissais pas avant qu'une libraire me fasse part de son enthousiasme pour cette autrice, est d'origine japonaise et vit depuis une trentaine d'années au Québec. Elle écrit ses romans en français, ce que je trouve plutôt remarquable et explique peut-être le fait qu'elle ne tente pas de rivaliser avec Julien Gracq ou Marcel Proust ... Mais chapeau quand même ! 

Elle procède par "saga" de plusieurs livres au nombre de pages réduit (une centaine, dans le petit format des éditions Acte Sud) où l'on retrouve les personnages auxquels le lecteur, semble-t-il, s'attache (selon les différentes critiques que j'ai lues).

J'ai lu "Suzuran" qui est le nom japonais du muguet, très rapidement. Je me suis laissé prendre par l'histoire qui est "mignonne". J'ai appris des choses sur le Japon et certaines de ses pratiques (dans l'art, la vie sociale, l'alimentation).

Livre de vacances presque parfait : ça ne prend pas la tête, on entre dans un autre univers, c'est lu avec beaucoup de facilité. 

Je vais tenter la suite de la série pour me faire une opinion définitive.



lundi 18 juillet 2022

Les secrets de Ciempozuelos (La madre de Frankenstein)


 Voici un roman dont la lecture m'a été conseillé lors de mon dernier passage dans la remarquable librairie Tonnet de Pau et que je placerai certainement comme l'un des livres les plus fascinants que j'aurai lu cette année.

Le récit fourmille de personnages, pour certains de fiction et pour d'autres historiques. Parmi ces derniers, le principal est Aurora Rodrigues Carballera, une mère paranoïaque qui tua sa fille prodige à 18 ans, considérant qu'elle lui appartenait au même titre qu'une œuvre appartient à son créateur et que, considérant qu'elle était imparfaite (sa fille, par ses engagements politiques, ses écrits et les célébrités qu'elle fréquentait lui "échappait"), elle avait toute légitimité pour la supprimer. Aurora Rodrigues Carballera, considérée comme la pire criminelle espagnole, fut condamnée et incarcérée durant 22 ans à l'asile de Ciempozuelos jusqu'à sa mort en 1955 à l'âge de 76 ans.

Le second personnage principal du roman est un jeune psychiatre, German Velasquez. Après avoir été exfiltré d'Espagne en 1939 par son père, sympathisant républicain pressentant la répression et la chape de plomb franquiste des années à venir, il a séjourné en Suisse dans la famille Goldstein, et y a effectué un brillant début de carrière. 

Le troisième personnage central - les trois ont successivement la parole dans le roman - est Maria, une aide-soignante à l'asile pour femme de Ciempozuelos où German accepte un poste, après 15 ans d'exil, dans lequel on lui promet qu'il pourra appliquer son programme de soins à base d'un médicament "miracle", la chloropromazine. Maria, la fille du jardinier de l'asile, est très proche d'Aurora qui lui a appris à lire et écrire quand elle était toute jeune. 

Maria est farouche, sa vie est complexe, mais elle va se confier petit à petit à German, lequel n'est pas insensible au charme de la jeune femme.

 Almuneda Grandes, qui est morte en novembre 2021 à l'âge de 61 ans, dresse, dans ce qui sera son dernier roman, un portrait sombre de l'Espagne franquiste, en particulier du sort réservé aux femmes, et de la connivence entre l'Eglise et le pouvoir.

On dénigre souvent le "roman historique". "Les secrets de Clempozuelos" revendique cette appellation mais parvient, grâce à une écriture fluide, des dialogues justes, à tisser des liens profonds et crédibles entre le vécu historique et la fiction, multipliant les récits dans des allers et retours entre passé et présent (les années 30 et les années 50).