vendredi 15 janvier 2010

Rendez-vous argentin, côte de boeuf, pompiers et voisine...


J'ai tenu presque 1H30, en fin d'après-midi, face à deux argentins parlant un anglais plus détestable que le mien. Ils m'ont présenté sur l'écran de leur portable des dizaines d'images de tours de bureaux dont les architectes devraient être pendus haut et court ; subito ! Je n'ai jamais su ce qu'ils voulaient me vendre ni pourquoi ils étaient venus me voir. Mais le fait est qu'ils étaient là.
Un gros assez poilu qui parlait avec une gorge rempli de galets (des lourds et des pointus), et des bajoues qui vibraient péniblement, et puis un stratège moins velu avec un profil de mercenaire qui ricanait après chaque intervention du gros poilu. Du coup je ricanais également. L'empathie sans doute. Vu de l'extérieur, nous devions être pitoyables. Comme nous étions concentrés sur cet écran où défilaient de piteuses créations architecturales toutes vitrées, un instant - ils étaient installés depuis plus d'une heure à ma table, la tension était presque insupportable - j'ai imaginé que j'étais avec ces deux individus dans la pampa, installés autour d'un feu où grillait une épaisse côte de bœuf que nous contemplions avec un respect d'amateur. Et puis il y eu ce ricanement. Celui du stratège. La côte était quasiment cuite. Le sang perlait légèrement sur la tranche bicolore. Le grésillement délicat d'une caramélisation spontanée des sucs et du gros sel se laissait aller à certaines confidences. Elle était prête à être consommée ; c'était irréfutable. Nous étions trois prédateurs sympathiques unis par le désir d'en finir avec l'arrogance de cette tentation carnassière. Et puis il y eu le ricanement. Le rêve s'est évanoui dans cet égarement jubilatoire. C'en était trop ! J'ai sorti deux cartes de visite que j'ai fait glisser en leur direction d'un geste lent et agacé. J'ai refermé tellement brusquement l'écran du portable du stratège qu'il s'est vu un instant finir ses jours à vendre des billets de tombola au profit des manchots, dans une casemate de la place centrale de Buenos Aires. Je me suis levé sans un mot. J'avais face à moi deux faces d'empaffés qui me regardaient avec stupeur. J'ai fait un petit geste des deux paumes de la main. Comme ça : les bras raides et tendus vers le bas, les paumes levées vers le haut, et des petits battements d'ailes de mes deux fois cinq doigts. Le tout accompagné d'un regard qui traduisait une certitude de propriétaire (merci Lobo Antunes). Mais polyvalent, on pouvait également y lire l'impérial dédain du garçon de café vous livrant un plat du jour avec une TVA à 5,5% dans une grande brasserie parisienne (merci Frédéric Dard). L'argentin n'est pas seulement un gros consommateur de viande ; il est également perspicace. Les deux cowboys se sont levés de concert ; ou simultanément, si vous n'êtes pas mélomane. Le gros poilu a remballé avec fébrilité des piles de documents inutiles dans son attaché-case. Le vendeur de billets de loterie putatif semblait un peu moins enthousiasmé. Pourtant n'avait-il pas préservé son intégrité physique ? Il s'appliqua à ranger son portable dans un étui en méchant skaï en simulant le dépit. L'emballement des prestataires de service inconnu me paraissant un peu timide, je dus m'exprimer une nouvelle fois. Et hop, le frétillement des doigts accompagné d'une mesure d'orientation : la porte, Messieurs, si vous voulez bien vous donner la peine ! Quand ils parvinrent à franchir le seuil de mon bureau, je dois l'avouer : j'avais le sentiment d'avoir gagné une bataille. Pas la guerre évidemment : il ne restait plus qu'à les pousser dans l'ascenseur afin qu'ils disparaissent définitivement de mon champ visuel. Une fois qu'ils furent avalés par la cabine de l'appareil élévateur, je retrouvais une sérénité indigne. Un peu comme Besson (l'agent de voyage) quand les contrôleurs aériens lui confirment que le charter avec les réfugiés afghans est bien sorti de l'espace aérien national.
L'après-midi était tellement entamé qu'il n'en restait plus que quelques miettes ; la nuit allait avaler tout ça en quelques minutes. Je revins à mon bureau, fermai la porte, baissai les stores et éteignais les lumières. Je m'asseyais dans mon grand fauteuil en cuir noir. Mes jambes vinrent spontanément se reposer sur le plateau de ma table de travail. Mes paupières étaient lourdes comme des paupières quand elles sont lourdes (c'est dire !). Je m'assoupis, bercé par ce contentement imbécile et benoit d'un devoir accompli. Il est probable que je dus dormir plusieurs heures (vous remarquerez à la construction de la phrase que je suis un homme, sinon douteux, du moins qui doute quand même beaucoup !). Je me réveillais en sursaut car quelqu'un venait de pénétrer dans mon bureau. Devant moi se tenait une sorte d'homme invisible habillé en pompier : un noir qui jouait malicieusement avec l'obscurité, mais que je parvenais à repérer grâce à ses dents blanches.
- "Bonsoir. Je fais ma ronde", me dit-il. "Vous comptez dormir ici ?"
Il sentait cruellement la côte de bœuf.
- "Vous sentez la côte de bœuf !" lui dis-je, d'un ton affirmatif (pas le merlan, ni la poire, non plus l'araignée, non, la Côte ; peut-être le T-bone à la rigueur).
Je sentis - en plus de l'odeur de la viande grillée - une certaine gêne envahir notre espace de convivialité. Les parfums se télescopaient. Il y avait une confusion de fragrances.
Mon pompier noir me dit : "Oui, c'est vendredi, nous venons de nous en faire une petite dans le local de sécurité. Mais, s'il vous plait, il faut pas que ça se sache. Si vous voulez, quand je redescends, on doit s'en faire griller une autre... ça vous intéresse ?"
- "Non merci", lui dis-je.

Saviez-vous que c'est une tradition chez les pompiers qui sont affectés à la sécurité incendie des tours de bureaux de se faire griller une côte de bœuf dans leur local de sécurité, en soirée, le vendredi ? C'est une sorte de rituel de conjuration. Parfois (rarement) ça tourne mal et le feu du barbecue se propage à la totalité des étages. Certains comploteurs (je veux dire adeptes de la théorie du complot) prétendent même que le 11 septembre 2001...
J'ignorais cette subsistance d'un vieux rite vaudou. Vous également ? Ecoutez : on ne peut pas tout savoir ; surtout aujourd'hui. Heureusement pour l'homme moderne il existe désormais, pour son salut, Wikipédia ou Facebook. Je m'y précipitais donc comme un trader affamé sur un produit dérivé. Wikipédia : rien. En revanche, Facebook regorge de "groupes" dont les noms intègrent le mot "pompier" ou "côte de bœuf". Et puis, le Graal : "Pour la dépénalisation de la consommation de la côte de bœuf le vendredi pour les pompiers de sécurité des tours de bureaux". Extraordinaire ! Une page d'accueil à faire saliver un amputé des amygdales !
Un sous-groupe pour la Limousine, un autre ne jurant que par la Charolaise, un troisième, sectaire de la Salers. Quand les gens ont une passion ! Quelques photos émouvantes où l'on distingue à peine quelques silhouettes massives, caparaçonnées de cuir et casquées de métal rutilant, entourant un probable barbecue d'où s'élèvent à gros bouillons les volutes fières d'une fumée épaisse qui a envahi la totalité du local que l'on devine exigu.
Avec des dates : vendredi 13 février 2009, vendredi 16 aout 2005, etc. Une révélation sociologique autant qu'ethnologique, voire même anthropologique. Regretté Levi-Strauss ! Au secours Edgar Morin ! Reviens Bourdieu !
Et alors que j'implorais tous ces illustres fantômes, la sonnerie détestable de mon réveil m'arracha brutalement des bras de ma maîtresse nocturne, Morphée bien sûr ... et vinrent subitement, jusqu'à mes narines largement dilatées (elles aussi), des odeurs négligées et confuses d'oignons frits et de viande grillée, de vieux cuir et de mayonnaise éventée : merde, me dis-je, c'est la voisine qui se fait encore un hamburger au petit-déjeuner !

4 commentaires:

  1. Ce commentaire a été supprimé par l'auteur.

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  2. J'ai supprimé le précédent commentaire en raison d'une co(q)uille. Je recommence donc: "quoi de plus jouissif de surprendre les imbéciles ?"
    Il faudrait faire un répertoire de ces petits plaisirs quotidiens où nous offrons aux autres une facette de notre personnalité qui les déroute.

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  3. Merci Françoise et Gérard. Je suis en pleine thérapie ! J'ai repris un peu le texte car je suis un perfectionniste. C'est pourquoi, il y a l'ajout de "Bonus" dans le titre.

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