mardi 30 décembre 2008

L'inconnu du 1er janvier de la Porte de Champerret

Jeudi 1er janvier 2009, vers 15H30. Je suis en voiture et sur le chemin pour aller chercher mon fils ainé, F., à la gare Montparnasse. Depuis B., lieu de mon domicile, et compte tenu du jour et de l’heure, le trajet le plus pratique consiste à prendre la périphérique extérieur à la porte de Champerret, de sortir Porte de Brançion puis de longer les voies SNCF par les rues Castagnary et Falguière ; c’est tout droit jusqu’à la gare. Le tout est jouable en une demi-heure maximum.
Le feu passe au vert Porte de Champerret, et alors que je vais prendre la bretelle d’accès au périf, je remarque un homme qui fait du stop juste à l’entrée de cette bretelle. La quarantaine, plutôt bien habillé, un costume gris foncé, une serviette à la main. J’ai un moment d’hésitation et puis je me dis qu’on est le 1er janvier et que je pourrai bien faire quelque chose de sympa ; un truc qui ressemble à une bonne action. Je freine un peu au dernier moment et me gare plutôt sur la gauche le long des plots en plastiques ; ce qui irrite semble-t-il la grosse Mercedes qui me suit et me klaxonne copieusement. Normal, je n’ai pas mis mon clignotant, et le bon sens eut voulu que je me gare plutôt à droite. L’homme ouvre la porte avant et s’engouffre dans la voiture. Je lui dit bonjour et je lui demande où il va. « Porte d’Italie », me répond-il, assez direct et d’une voix essoufflée. « OK, c'est mon chemin, mais je vous laisserai Porte de Brançion car je vais à Montparnasse ; qu’est-ce qui vous arrive ? ». « Problème de voiture. » Toujours assez direct et ponctué d’un gros soupir. L’homme regarde devant lui. Le périphérique est dégagé. Tout en roulant, je l’observe du coin de l’œil. Il est un peu ramassé, vouté. Il est grimaçant. Sa serviette est entre ses jambes. Il sent un peu fort la transpiration, la poussière, le gaz d’échappement.
- « Je m’excuse », dit-il subitement comme s'il avait interprété mes pensées, « je sens un peu fort , mais je suis dans une vraie galère depuis ce matin. »
- « Qu’est-ce qui vous arrive ? »
L’homme se retourne vers moi, je remarque un défaut dans son œil gauche qui est mi-clos. Il se lance dans un discours saccadé, un peu agressif.
- « Je me suis fait tout voler ce matin à Compiègne. J’étais à la terrasse d’un café et j’avais laissé sur la table mon portefeuille et les clés de ma voiture. Trois types sont passés en courant et ils m’ont tout piquer. Ils avaient du repérer ma voiture. Vous savez, Monsieur, il vaut mieux ne pas perdre tous ses papiers et les clés de sa voiture un 1er janvier en France. Et puis l'assurance ne veut rien savoir car il n'y a pas eu d'effraction. Je suis dans la merde."
- "Vous auriez du casser votre serrure", lui dis-je
Il me regarde d'un drôle d'air. J'ai sans doute du dire une connerie. Il poursuit.
- "Je suis allé voir les flics et tout ce qu’ils m’ont dit c’est que c’était pas étonnant, qu’avec une voiture comme ça, on attisait les convoitises… Je leur ai répliqué qu'étant donné que je refile 68% de mes revenus au fisc, alors avec les 32% restant, j’ai quand même le droit de m’acheter la voiture que je veux ; on est en démocratie ! ».
- « Et vous avez quoi comme voiture ? »
- « Un Q7 »
Je ne sais pas ce que c’est qu’un « Q7 », et ça doit se voir, puisque l’homme me précise immédiatement :
- « Vous savez, le 4X4 Audi, la grosse. Je n'ai de compte à rendre à personne. Je travail suffisamment, alors si j’ai envie de m’acheter une voiture, je me l’achète, non ? ».
J’ai envie de lui dire que je trouve complètement débile d’avoir une bagnole aussi grosse, mais je m’abstiens ; je n’ai pas non plus envie de partir avec ce type sur un débat au sujet des 4X4, l’avenir de la planète, les riches, les pauvres, les fonctionnaires qui foutent rien et ceux du privé qui travaillent.
- « Et qu’est-ce que vous faites à Compiègne ? »
- « Je n’habite pas à Compiègne, je vous ai dit que j’étais de Dijon »
Je n'ai pas le souvenir qu'il m'ait parlé de Dijon.
- « Ah bon ? Oui, et alors, à Dijon ? »
- « Je suis dans les ressources humaines, j’ai monté mon cabinet en libéral il y a 9 ans ; je suis consultant pour des sociétés qui licencient du personnel. Avant, j’étais DRH dans une entreprise dont le siège social était à Dijon ; celle qui ferme ses portes là, en ce moment, vous avez du en entendre parler sans doute. »
- « Oui, je vois ». Je me rappelle vaguement d’une information de ce genre, mais impossible de me souvenir du nom de l’entreprise.
Fichtre, me dis-je, un type qui roule en 4X4 et dont le job est d’aider les boîtes à se débarrasser de leurs employés ; la timbale !
- « Et puis je suis hyperdiabétique. Vous ne savez pas ce que sais que de vivre avec une sonde en permanence branchée à une réserve d’insuline. Si je ne mange pas, je vais crever. »
- « Mais non, ne dites pas ça »
- « Si, je vais crever, je le sais. Sauter deux repas, c’est pas possible. Je vais faire un malaise. Je ne vois déjà plus les couleurs. »
En disant ça l’homme me regarde avec insistance. Il parle d’un ton un peu agressif comme quelqu’un en bout de course. Il est essoufflé. Il se plie un peu vers l’avant en se tenant le ventre.
- «Il faut que vous alliez à l’hôpital, aux urgences »
- « Mais à l’hôpital, ils s’en foutent. » Me répond-il sur un ton agacé. "J’y suis allé ce matin, mais ils m’ont dit que j’avais tout : la réserve d’insuline, la sonde, …que mon cas relevait plus de l’hôtellerie-restaurant que de l’hôpital. On voit que vous ne savez pas ce que c’est de nos jours de tout avoir perdu un premier janvier en France. »
Evidemment, je suis un peu désemparé. C'est vrai, il m'arrive de perdre (régulièrement) ma carte de crédit, mes papiers, mes clés de voiture, mais j'avoue ne pas avoir l'expérience de la simultanéité des emmerdes. Quoi lui dire ? De toute façon, je n’ai pas le temps de réfléchir car il enchaine avec un débit de plus en plus saccadé.
- « Je vais Porte d’Italie car mon amie a un appartement là-bas, mais elle n’est pas là en ce moment ; elle est à l’étranger, elle ne revient que demain et je n’ai pas les clés. Voilà tout ce qu’il me reste. » Il me met sous les yeux une vieille carte d’identité crasseuse sur les bords. « Vous croyez qu’on peut faire quelque chose avec ça ? Tout est fermé aujourd’hui. Je sais que je vais mourir, mais c’est pas grave, tant pis, il faut bien crever un jour. »
- « Mais ne dites pas ça … »
- « Vous êtes commercial ? »
- « ??? »
- « Oui, je dis ça car j’ai vu votre vignette d’assurance, là en bas de votre pare-brise, c’est Gras-Savoye ; c’est une voiture de fonction ? »
- « Oui, en quelque sorte… » Je suis quand même très surpris que l’homme désespéré d’il y a quelques secondes puisse disposer encore de la curiosité déductive de faire le lien entre le nom d’un assureur et mes fonctions professionnelles.
- « Quand j’étais DRH, nos commerciaux étaient tous assurés chez Gras-Savoye. »
- « Ah bon ». Je dois vraiment avoir l’air d’un con.
Nous sommes maintenant au niveau d’Issy les Moulineaux. On peut voir une forêt de grues à tours métalliques et des panneaux publicitaires qui vantent les mérites d’un futur programme de bureaux qui sera plus « HQE » encore que jamais. La planète peut être tranquille et dormir sur ses deux pôles : les promoteurs prennent soin d’elle !
- « Je travaille un peu dans ce secteur », lui dis-je en essayant d’avoir un minimum de contenance et en montrant de la main les chantiers de béton. « Mais je ne peux pas dire que je sois uniquement commercial ; je réponds à des offres… »
- « Ah oui, je vois, la construction, vous répondez à des appels d’offres publics », répond-il avec beaucoup d’assurance, comme s’il semblait connaître parfaitement mon secteur d’activité.
Ce type est assez troublant. Je manque d’à-propos lucides qui devraient me conduire à lui dire qu’il a certainement des amis, qu’on peut les appeler si il veut. C’est vrai, avec une situation comme il a, un 4X4 monstrueux, une profession libérale qui doit lui permettre, malgré ses revenus déclarés imposés à 68%, de mettre un peu de black à gauche chroniquement, il doit bien avoir quelques amis que l’on pourrait joindre, il joue sans doute au golf, peut être qu’il est au Rotary… En même temps je me demande comment je vais me sortir de cette rencontre, si j’ai bien fait de faire monter ce type dans ma voiture, s’il ne va pas me sortir un cutter de sa serviette que je vois toujours coincée entre ses jambes. Je pense au psychopathe d’Aix en Provence qui s’est enfui il y a deux jours de son asile (le gars avait quand même été interné pour avoir exécuté à coups de hache le concubin de sa grand-mère !), cet « individu très dangereux » (comme il est dénommé par toutes les radios qui se délectent de cette opportunité de livrer aux ondes un peu de croustillant sanguinolent durant la trêve des confiseurs), il pourrait bien avoir traversé la France et se retrouver aujourd’hui sur le bord du périphérique à faire du stop, se faire embarquer par un couillon comme moi, taraudé par sa conscience judéo-chrétienne, et s’appliquer à faire que ledit couillon achève sa brève existence médiatique dans les colonnes « faits divers » atrocement mutilé à coups de cutter ! Mais mon passager ne me laisse pas le temps d'imaginer le pire. Il reprend.
- « Je souffre. Vous ne savez pas ce que c’est que d’être hyperdiabétique le 1er janvier en France et de savoir qu’on va crever comme un chien car on n’a plus ses papiers ; je sens que je vais crever ; je vais mourir de suffocations, j’ai des maux de têtes, j’ai la gorge gonflée, … »
Effectivement, me dis-je, il a raison : je ne sais pas vraiment ce que c’est, et en plus j’avoue égoïstement que ça correspond à une expérience qui ne me tente que très moyennement ; j’ai toujours manqué de curiosité et, c'est vrai, la misère sur un plan personnel est une situation que je préfère examiner d’un point de vue extérieur.
J’aperçois avec un certain soulagement le panneau indicateur signalant la sortie prochaine Porte de Brançion ; avec un certain soulagement et aussi une légère angoisse. Que va-t-il me demander en final ? Va-t-il « cracher le morceau » que je ne peux pas le larguer comme ça, que si je fais ça je le condamne à une mort certaine, que je dois bien avoir un lit pour l’accueillir, etc. S’il me dit ça, qu’est-ce que je vais lui répondre ? Je pense au couple d’auto-stoppeurs allemands que j’avais accueillis pour une nuit à la maison, il y a quelques années. C’était en juillet. Me ventant de cet exploit, ma famille avait été unanime pour me dire que j’étais « innocent », que j’étais même un peu « malade », qu’il y avait ma fille dans la maison (elle m’a avoué plus tard s’être enfermée à clef dans sa chambre !) et qu’elle aurait pu être violée par le type. Mes arguments comme quoi je les avais pris à Poitiers et que nous avions parlé ensemble plus de trois heures avant d’arriver sur Paris, qu’ils m’avaient dit revenir d’une marche de plusieurs semaines sur les Chemins de Compostelle, que nous avions pu échanger sur leurs convictions, leurs situations actuelles (lui était menuisier et elle étudiante en histoire des religions), la ville où ils habitaient, les villes dont ils étaient originaires, etc., et qu’ainsi il était légitime de penser que je pouvais m’être forgé une opinion objective sur ce couple de jeunes « terroristes », n’avait convaincu personne. Je restais un indécrottable naïf dont n’importe qui pouvait abuser. Et même après avoir découvert qu’ils avaient dormi dans un lit, près d’une table de nuit sur laquelle il y avait une enveloppe non cachetée pleine de billets (pour plus de 1000 euros !) destinée à être remise à un de mes neveux qui devait partir à l’autre bout du monde quelques jours après, et qu’ils avaient certainement du se rendre compte de ma négligence puisqu’ils avaient laissé sur l’enveloppe un petit mot très touchant de remerciement ; aucune réhabilitation n'avait été prononcée : le naïf s’était vu doublé d’un inconscient !
Bon, dans le cas présent, j’avais passé moins de vingt minutes en compagnie de l’ex DRH et j’avoue que mon enthousiasme vis-à-vis de ce type s’établissait assez largement en-dessous de la moyenne, même s’il m’inspirait un réel sentiment de pitié. Il était de hors question de le ramener à la maison et de l’héberger : scandale au foyer !
Voilà la Porte de Brançion et sa bretelle de sortie. Ca fait quelques secondes que dans la voiture règne un silence chargé d’un cocktail un peu lourd de sentiments diffus : reproche, culpabilité, gêne, pitié, interrogation, …
- « Je ne sais pas ce que je vais faire maintenant. », tranche mon passager, « il va faire – 4 cette nuit, pour moi, c’est la fin. » Il hoche la tête et pousse des soupirs immenses.
- « Mais non, vous allez rencontrer une autre personne qui va vous aider », lui dis-je, sur un ton moyennement convaincu.
- « Je vais être à cours d’insuline, et à l’hôpital il faut être sur le point de crever pour qu’ils vous aident », me rétorque-t-il comme s’il m’accusait d’être complice de la déficience des services publics.
Ca y est, j’ai décidé : je vais lui donner un peu d’argent. Je sais que j’ai un ou deux billets dans la poche de mon jean. Je m’arrête. Je sors un billet de vingt euros et un de dix. Je lui tends les dix euros.
- « Non, je ne peux pas, je n’accepte que ce que je peux pas rendre », me dit-il, tout en prenant le billet. Je lui réponds :
- « Allez, prenez, je ne peux pas faire grand chose de plus, je regrette, »
- « Vous savez que je vais mourir, nous ne nous reverrons pas, Monsieur », et il sort de la voiture ; juste avant de refermer la porte, il lâche assez solennel, comme le ferait un supplicié face à l’échafaud, avec cette conscience de la postérité dont seules les figures historiques savent témoigner dans les instants les plus cruciaux : « adieu »
Le feu est au rouge et il est à côté de la voiture, secoué de spasmes, plié en deux en toussant comme un tuberculeux au stade terminal. Je l’observe encore quelques secondes dans mon rétroviseur alors que je suis reparti. Il n’a vraiment pas l’air en grande forme.
Suis-je un barbare ? Qui est cet homme ? Un affabulateur ? Un mythomane ? Un pauvre type réellement hyperdiabétique et dans une galère noire ? Un remarquable comédien qui en était peut-être à son 3 ou 4ème tour de périphérique et était parvenu à pigeonner une bonne dizaine de gusses comme moi ?
Et par dessus le marché, j’ai oublié de lui souhaiter une bonne année !

1 commentaire:

  1. Intéressant cette rencontre, en particulier par les questions qu'elle pose et qu'elle te pose.

    Nous avons tendance à vivre systématiquement en territoire identifié, connu, balisé et hop ! d'un seul coup cette familiarité avec le monde qu'on croit universelle se brouille et nous révèle un état de vulnérabilité, de risque et d'incertitude assez fascinant.
    Cela me rappelle l'histoire qui est arrivée à un de nos amis sur la plage au Brésil, mais là le risque s'était concrétisé si je puis dire, tu vois à quoi je fais allusion ?
    Ton récit me fait réfléchir sur l'identité des personnes. S'il y a tromperie sur l'identité, si ce qui est dit est systématiquement faux, la vie sociale n'est plus possible. Certaines personnes repèrent ces failles et les exploitent comme un filon de minerai précieux.
    Mais sont elles vraiment ce qu'elles disent être ou sont elles ce qu'elles laissent paraître dans l'incohérence de leur discours ou de leur comportement ? Tu notes très bien les signaux qui t'alertent dans les attitudes de l'inconnu de la porte Champerret. Qu'est ce qui fait le sens réel de l'échange : ce qui est dit, ce qui est montré, ce qui est déduit, ce qui est imaginé ?

    Finalement, ce qui est rassurant c'est qu'on peut faire des choix dans notre lecture des phénomènes : "à chacun sa vérité" comme disait l'Autre.

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