samedi 18 décembre 2010

L'homme qui aimait les chiens



Le 22 aout 1940, Ramon Mercader del Rio - alias Jacques Mornard, alias Frank Jacson - assassinait sur ordre de Staline le Proscrit Lev Davidovitch - alias Trotski, alias "Le Canard" - en lui transperçant le crâne avec le pic d'un piolet, dans sa résidence-forteresse de Coyoacan dans les faubourgs de Mexico.
Un soir de mars 1977, sur la plage de Santa Maria del Mare à la Havane, Ivan Cardenas Maturell, correcteur dans une revue vétérinaire après avoir été l'un des jeunes espoirs de la littérature cubaine, rencontre Jaime Lopez, un vieil homme d'origine espagnole d'environ 70 ans qui se promène sur la plage en compagnie de deux lévriers russes - des barzoïs.
Celui qu'Ivan va désigner comme "L'homme qui aimait les chiens" va bientôt lui raconter l'histoire dramatique de Ramon Mercader, son ancien ami, qu'il a connu pendant la guerre d'Espagne, et qu'il a revu à Moscou quelques temps avant sa mort. "Je t'ai demandé de venir aujourd'hui parce que je veux te raconter cette histoire, Ivan (...). C'est une histoire terrible."
15 ans plus tard, Ivan se décidera enfin à coucher sur des notes le récit qu'il a entendu de "l'Homme qui aimait les chiens".
Léonardo Padura, l'auteur d'un précédent roman splendide : "Les brumes du passé" (Cf article ante 17/10/10) , revisite une nouvelle fois l'Histoire et plus particulièrement le Stalinisme. Il met en scène la victime - Trotski - et son bourreau - Mercader -, tous les deux progressant vers un destin tragique partagé, totalement manipulé par un monstre dont ils seront deux victimes parmi des millions d'autres.
Le décor est immense, des confins de la Siberie au Mexique, en passant par les étapes de l'exil du "Canard" : la Turquie, la France, la Norvege. La fresque historique, avec ses accents picaresques, est d'une très grande richesse : la guerre d'Espagne ou Mercader accepte sa condition d'instrument fanatique, les procès truqués et sanguinaires de Moscou par lesquels Staline va tenter d'effacer la mémoire de ses crimes, la montée du nazisme en Europe ; toutes choses que Trotski doit se contenter d'observer depuis ses lieux d'exil, toujours plus marginalisé et calomnié par la propagande stalinienne.
Le roman - Padura insiste sur le fait que son récit est romancé bien qu'historiquement très bien documenté et fidèle aux évènements - est parcouru par une galerie de personnages qui sont tous, peu ou prou, des pantins pris dans le piège gigantesque d'une utopie détournée. "Cette histoire (...) C'était la chronique même de l'avilissement d'un rêve et un témoignage sur l'un des crimes les plus abjects jamais commis, non seulement parce qu'il affectait le destin de Trotski, après tout concurrent de ce jeu pour le pouvoir et protagoniste de nombreuses atrocités historiques, mais aussi celui de millions de gens entraînés - malgré eux, bien souvent sans que personne ne se souciät de leurs désirs - par le ressac de l'histoire de la folie de leurs maîtres déguisés en bienfaiteurs, en messies, en élus, en héritiers de la nécessité historiques et de la dialectique incontournable de la lutte des classes..."
Mais ce "gros" livre (670 pages) va bien au-delà de la simple condamnation d'un système dont Padura a du subir les affres à Cuba pendant de longues années ; il traite, en particulier, de la compassion (qu'Ivan, après en avoir refusé l'idée, finira par accepter) et de la peur qui représente le véritable frein à une vie digne et choisie. Le vécu (matériel et intellectuel) misérable à Cuba, notamment dans les années 90, est également replacé dans cette perspective historique.
Le récit est servi par un style précis, en parfaite symbiose avec le bouillonnement de l'histoire, trempé à l'encre de la mélancolie et du regret, sans jamais versé dans le pathos.
Un roman formidablement humain ! Magnifique.

A paraître le 6 janvier.
A l'occasion de sa parution, les Editions Métaillé organisent des rencontres avec Léonardo Padura à Paris entre le 2 et le 9 janvier.
Merci infiniment à PLC qui se reconnaitra s'il vient jusqu'ici ; et à mes amis APG et SG sans lesquels je serais dans une ignorance littéraire encore plus abyssale.

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