lundi 5 décembre 2011

Une rencontre

Ce soir un homme en a rencontré un autre. Ils savaient qu'ils devaient se rencontrer, mais ils se sont ignorés avec attention toute la soirée. Ces hommes s'appréciaient il y a quelques années ; deux au maximum. On peut imaginer que le lieu est un grand musée ; peut-être le plus grand du monde. On dirait qu'ils ont été invités à l'occasion d'une exposition de peinture, la collection d'un mécène inconnu ; prétexte à quelques mondanités. Il y a toujours de belles choses à prendre de ces expositions. Ils en sont convaincus tous les deux. Art et business : un processus comme un autre. Ils ont chacun intégré un cercle d'invités, mais en s'attachant à toujours avoir le dos tourné dans un face à face aveugle et muet. Un instant une journaliste d'une chaine de télé est venue distraire l'Un des deux hommes. Elle lui dit qu'elle montait à cheval dans le bois de Saint-Cloud. Elle aimait par dessus tout les promenades dans les allées gorgées de feuilles mortes. Elle aimait aussi le saumon. Elle pouvait être belle. Son cou était prisonnier d'un collier or jaune et or blanc muni d'une paire de menottes. Un grain de beaute semblait vouloir y faire de la résistance. Surtout son parfum lui rappelait une autre femme. Oubliée, elle, mais pas cette plage où il avait été initié à cette odeur définitive. Plusieurs connaissances ont partagé une coupe avec l'Autre. Le pétillant des bulles. Les toasts au saumon mitraillés d'aneth. Un blinis. De la crème. Une vieille gloire du monde de l'art avait installé son camp de base sur le stand du saumon. L'Un l'observait tenter ponctuellement des assauts vers d'autres félicités : brochettes de bar cru au gingembre, sushis, sashimis, crevettes au soja, ... Mais dans un buffet la foule des amateurs d'art est redoutable. Aussi, c'est avec une précaution de Petit-Poucet, que la vieille gloire revenait de plus en plus définitivement au havre du salminodé. Il observait tout ça. Un critique d'art est venu un instant proclamé que X. était très mauvais. Deux ou trois gastronomes faisaient mine de l'écouter. Cette audience factice paraissait le combler. Et puis, même dans un grand musée où parfois le temps semble vertigineusement arrêté, l'heure tourne pour les humains. Les invités ont commencé à procéder à une évacuation disciplinée du cocktail. Il était tard pour les hommes ordinaires. Ils étaient encore sans regard l'Un pour l'Autre. Progressivement, l'espace s'est rempli de vides. Alors il a bien fallu se retourner. Ils ont échangé quelques paroles d'une convenance ironique ; même pas apprêtées car ils se connaissaient trop. Le Premier a tenté de raisonner le Second. L'Autre lui a ri au nez. Pas méchamment. Le Premier a été étonné de ce qu'il a pris pour un peu de respect. Ils auraient pu se haïr. A quoi bon ? Le Second a posé le décor : "je préfère vendre des pizzas qu'être obligé de courber l'échine. Je me fous des décisions qui seront prises. Je peux vivre six mois sans rien. Qu'ils aillent tous se faire foutre !" "Moi pas", lui a dit le Premier. Il a enchainé : son admiration, pour celui qu'il est, mais pas pour l'autre, celui qui vit dans le mépris de ce qui est étranger à son univers. Il a ajouté dans un murmure, sans bien savoir pourquoi : "Tous les grands artistes sont des fascistes. C'est une femme blonde, grande, inconnue, qui me l'a dit au fond d'une nuit, sur un trottoir de Berlin". Ils ont bu une coupe. Ils ont noyés leurs regrets. Ils ont admiré l'espace vivant de sculptures d'un autre temps que l'on voyait depuis le balcon où ils s'étaient déplacés. Tellement immenses et fortes sous la nuit. Presque irréelles. Certainement inhumaines. Etait-ce un musée où bien simplement l'illusion d'un autre monde ? Ils se sont dit adieu. Ils ont marché l'un à côté de l'autre, en silence. Et ce silence leur était utile.

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