jeudi 16 janvier 2020

"La fabrique des salauds" de Chris Kraus

Konstantin Solm, alias Koja, appartient à la minorité allemande qui vivait dans les pays baltes avant la seconde guerre mondiale. Il a un frère aîné, Hubert, alias Hub, qui est rapidement tenté par les thèses national-socialistes et qui l’entraîne dans cette tragique aventure sans qu'il en prenne la véritable mesure ; tout du moins jusqu'à l'instant où il se retrouve en uniforme SS, au bord d'une fosse où sont exécutés des juifs par des Einsatzgruppen, et où il est contraint de participer au massacre. Les deux frères ont également une jeune sœur, Ev, une orpheline adoptée un peu par accident par leurs parents, lesquels ignorent qu'elle est juive. Hub l'ignorera longtemps également puisque, SS de la pire espèce, il l'épousera.
Le livre est l'histoire de Koja - alias Monsieur Dürer, alias camarade quatre-quatre-trois, alias Jeremias Himmerleich - né en1909 à Riga, agent deux ou trois fois double pour le compte de la CIA, la Stasi, le KGB et le Mossad, histoire dont il impose le récit à un hippie trépané, porté sur le haschisch, et dont il partage la chambre d'hôpital ; lui-même hébergeant dans son cerveau une balle dont le lecteur connaîtra le cheminement à la page 878, deux pages avant la fin.
Nous sommes en 1970, et le narrateur déroule avec lucidité plus d'un demi-siècle de trahisons et d'abominations qu'il a commises, pris au piège des pires chantages, victime de ce manque de colère dans lequel il voit "la cause principale de tous les malheurs de son existence". Mais Koja n'est pas un monstre, "juste" un criminel entraîné dans la spirale du mensonge pour tenter de sauver avant tout ce qui compte pour lui : ses amours, sa fille.
C'est en découvrant que son grand-père avait appartenu aux Einsatzgruppen que Chris Kraus, réalisateur et écrivain, s'est engagé dans l'écriture de ce livre qui devait être à l'origine un scénario de film.
La quatrième de couverture compare "La fabrique des salauds" avec "Les Bienveillantes" de Jonathan Littell, et à "Cent ans de solitude". Ce n'est pas aussi épouvantable que le premier et moins onirique que le second, mais Chris Kraus livre un opus magnus fascinant dont il est difficile de se défaire et qui peut provoquer quelques insomnies littéraires.
Bref, un roman palpitant.

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