jeudi 8 janvier 2026

Vers la légèreté


J'ai constaté que le texte "De la légèreté en architecture" que j'avais écrit en décembre 2008 (il y a presque 20 ans) est plébiscité parmi les textes les plus lus de ce modeste blog.

Alors, pour tous les amateurs de légèreté en architecture, je vous conseille vivement la lecture d'un livre remarquable, écrit par un ingénieur ingénieux (sans pléonasme) et complété par un entretien avec un ingénieur philosophe (encore plus rare !).

On se plaint (et moi le 1er) que les ingénieurs ne se saisissent qu'insuffisamment des thèmes sociétaux. On connait Jankovici qui présente la faiblesse de ne jurer que presque exclusivement  par le nucléaire (mais qui fait du bon boulot quand même). Les autres sont plutôt silencieux. Or, Ove Arup, ce type assez formidable qui a créé ce groupe éponyme d'ingénierie non moins formidable, ARUP, ne disait-il pas que l'avenir appartiendrait aux ingénieurs et qu'ils avaient le devoir de remonter leurs manches (ce qui, dans la pensée de ce Monsieur, signifiait le devoir de s'engager vis-à-vis des grands enjeux du monde contemporain) ? On a connu Peter Rice, parti trop tôt. Son livre "An engineer imagines" (mal traduit en français par "Mémoire d'un ingénieur) devrait être étudié dans toutes les écoles d'ingénieurs.

Bref, l'auteur de "Vers la légèreté", Raphael Ménard est polytechnicien, ingénieur des Ponts, architecte, docteur en architecture et président d'Arep, une agence d'architectes et d'ingénieurs qui travaille principalement (mais pas exclusivement) sur les gares. Bihouix, ingénieur centralien, est sauf erreur  son adjoint chez Arep, en charge de la réflexion sur les questions énergétiques.

Ces brillants cerveaux, plutôt bien faits (toujours pas un pléonasme !), plaident pour la fin de l'extractivisme, du Business as Usual mortifère, pour une frugalité de matière, contre le consumérisme, pour une "sobriété collective heureuse et assumée", contre la publicité à outrance et le règne de la prédation par le fric. Ils sont en faveur des énergies renouvelables mais n'ignorent pas qu'elles sont aussi consommatrices de ressources importantes. Ils pointent du doigt la doxa de la performance et de l'efficience. Ils ne se contentent pas du constat, mais appelle à un changement impératif de paradigme, sous peine d'aller au désastre ; et même si la tâche est immense face aux courants contraires.

"J'imaginais un sursaut collectif, un réveil des majorités - à commencer par celles qui ont une responsabilité historique vis-à-vis de l'anthropocène - requestionnant les équilibres, à commencer par la répartition des richesses, nœud gordien de l'acceptabilité d'une authentique transition vers un métabolisme renouvelable..

Ce débat s'est éteint à la fois par la surprise d'une nouvelle ère géopolitique, comme par le tsunami électronique et l'entropie informationnelle des réseaux. Par-dessus tout, la puissance du récit consumériste, la métapub, est maintenant disséminée dans une myriade d'archipels personnalisés, tandis que complotisme et déni scientifique progressent. Cela ressemble à un K.O. du savoir, à un effondrement de l'intelligence collective..." écrit Raphael Ménard.

 

L'Amérique m'inquiète

 



A relire ! (Ecrit en 2002).

" Après tous ces voyages, je m'étonne encore de voir des magasins spécialisés vendre des lunettes pour chiens, une strip-teaseuse déclarer ses prothèses mammaires comme outils de travail pour les défalquer de ses impôts, un médecin fouiller l'anus d'un condamné à mort trente minutes avant son exécution, un cancéreux attaquer l'état de Californie afin d'obtenir le droit d'être congelé vivant. " JP Dubois

M. Jean-Paul DUBOIS, refaite nous une version actualisée de "L'Amérique m'inquiète" ! Vous ne parlerez de la trouille des latinos dès qu'ils voient une voiture suspecte dans les parages, des chevelures toutes identiques des nanas du gouvernement Trump, des voyous de ICE qui embarquent les gens de couleur (quand ils ne tirent par sur une femme et la tue), des néo-nazis que l'on gracie après qu'ils aient attaqué le Capitole, des types qui s'arment dans les profondeurs du Midwest et qui se préparent à la guerre civile, de la prédation éhontée de la trump Cie sur tout ce qui peut l'enrichir, des discours délirants du même trump sans queue ni tête, des discours non moins délirants de son vice-président qui attend que la foule se marre des conneries du grand MAGA pour se marrer aussi, etc., etc. Il y aurait de quoi en écrire des centaines de pages.


Pessimiste par intelligence et optimiste par volonté ?

Ce texte devait à l’origine être posté sur FB.

L’une de mes amies est allée aux US, à NYC précisément, à l’occasion des fêtes de fin d’année. Elle n’y allait pas comme une simple touriste ; elle a de la famille là-bas, c’était à l’occasion d’une fête familiale (un mariage). 

Elle m’a rapporté que l’ambiance était totalement délétère, que les gens sont sur leur qui-vive, qu’ils font très attention à ce qu’ils disent, qu’ils se sentent espionnés. Le milieu dans laquelle elle a été reçue est démocrate et dans ce milieu, c’est la crainte qui domine, quotidiennement.

Elle m’a aussi rapporté une scène chez un laveur de voitures. Les employés sont majoritairement des latinos. Des qu’une voiture suspecte passe à proximité, qui pourrait être d’ICE, c’est la débandade ; ils partent tous se cacher !

Que sont devenus les US, soi-disant la plus grande démocratie du monde ? Une dictature où la seule loi qui vaille est celle de la force. 

Le trumpisme qui se fonde sur une idéologie pensée, réfléchie, qui prône la prédation, le colonialisme, l’élimination de toute opposition, la société Orwelienne (voir Peter Thiel et l’ingénieur Curtis Yarvin) est mortifère. Il est possible qu’il s’autodetruise mais, hélas, avec des victimes collatérales nombreuses. Il est aussi possible que la bête poursuive son sinistre parcours, qu’elle contamine d’autres terrains qui lui sont aujourd’hui indifférents et au pire favorables. Comment peut-on allumer des contre-feux pour enrayer la propagation d’un empire de l’égoïsme, de la haine de l’autre, de la loi du plus fort, de l’indifférence cynique ? Les esprits sont formatés par les réseaux sociaux. L’IA parvient à persuader certains que réfléchir par soi-même ne sert plus à rien. La consommation est élevée au rang de nécessité absolue. Solidarité, liberté, partage sont devenus des mots obscènes que seuls les « wokistes », dans leur bonne conscience, osent encore évoquer (ils sont ridicules). Une partie de l’humanité est prête à céder sa liberté pour la garantie de son train de vie et sa sécurité (il y a bien une majorité des 1,4 milliards de chinois qui paraît s'en satisfaire) ; une autre partie s’enivre dans le surmenage et le culte de la performance qui permettent de se soustraire à moindre frais de la réalité. Une autre croit encore pouvoir être sauvée par la technique. Que reste-il ? Une minorité obstinée que l’on qualifie d’extrémiste et bientôt de terroriste mais qui se tient malgré tout droite sous l’orage. Elle a une tache immense : celle de renverser le courant, de parvenir à redonner de la poésie à la vie (pas celle des photos narcissiques de couchers de soleil à l’autre bout de la terre, mais celle des plaisirs simples, conscients, partagés), de persuader le reste de l’humanité que le bonheur n’est pas dans l’accaparement des richesses ou leur jouissance, pas dans le rejet du plus faible, mais dans la lutte pour la justice sociale et le droit à une vie décente pour tous.

« Pessimiste par intelligence et optimiste par volonté ». Faisons le vœu que cette formule de Gramsci nous permette de disposer encore longtemps de la volonté.

Conversation dans un grand magasin qui vend principalement des livres, des disques, des appareils photos, du matériel informatique, des TV, mais aussi et depuis peu, tout un tas d'articles indispensables comme des aspirateurs Dyson, des Frycooker, etc.

 

J'étais allé initialement dans ce magasin à la recherche d'une coque pour un smartphone que je venais d'acheter. Le smartphone en question était déjà trop cher ; la prix de la coque à 59,99€ m'a paru tout autant excessif. Je renonçai donc à mon achat et mes pas me conduisirent vers le rayon livres, et plus spécifiquement celui dont les thèmes relèvent des essais politiques, sociologiques, philosophiques, etc. Je cherchai s'il y avait un exemplaire du livre "Le fascisme en col blanc" de Xavier de Jarcy, journaliste spécialisé en architecture, lequel bouquin traite de la collusion entre l'extrême-droite et le patronat en France de 1925 à 1940 ; thème déjà exploré, avec talent, par Johann Chapoutot dans "Les Irresponsables", pour ce qui concernait principalement l'Allemagne et la montée du nazisme.

Alors que le logiciel faisait état de la présence d'un exemplaire, impossible de mettre la main dessus. Le vendeur se confondait en excuses, invoquant le fait qu'après la ruée de Noël, les stocks ne sont pas forcément remis à jour, mais surtout qu'il peut avoir été volé. "Savez-vous quel est le montant annuel des livres volés ou égarés dans nos magasins ?" me demande le vendeur. Je n'avais aucune idée de l'ordre de grandeur. "270 000 € !, me dit-il, 4 fois le chiffre d'affaires de mon rayon !". C'est effectivement une somme. Je relativisai la nature de l'infraction en invoquant le fait qu'il s'agissait de livres et que, sauf à ce que le voleur en fasse commerce, c'était moins pire que de piquer dans le porte-monnaie d'une vieille dame. Il en convient d'autant qu'il m'avoua que, n'étant pas propriétaire du magasin..., mais quand même...

Il a enchainé sur la façon dont les vendeurs étaient traités. "Vous ne pouvez pas imaginer combien les gens sont agressifs. Et surtout les vieux !

- Les vieux ? Comme moi ?

- Non, plus âgés encore !

- Ils sont impatients et pourtant ils disposent de tout leur temps,

- On n'est dans un monde où il nous faut tout, tout de suite, affirmai-je avec l'assurance d'un client au comptoir du café du Commerce. Le succès d'Amazon en témoigne.

- Oui, l'instantanéité. Moi, je vais à mon rythme, me dit-il. Et puis, qu'il pleuve, qu'il neige, qu'il vente : je m'en fous, il y a des choses plus importantes dans la vie. Voilà 15 ans que je vis seul après une déception amoureuse dont je ne suis pas parvenu à me remettre. Mon père est mort et je n'ai plus que ma mère. Je n'ai pas d'amis, seulement quelques copains, ceux du magasin par exemple. On se connait depuis 10 ans pour certains. Tiens, je vais vous raconter une histoire personnelle. Tous les ans, je vais au resto avec un ami d'enfance...

- Vous voyez que vous avez au moins un ami...

- Une année c'est lui qui choisit le resto et qui paie et l'autre année, c'est à mon tour. Une fois, on s'est retrouvé placé à côté d'une table où il y avait un vieux couple. La femme n'a pas cessé de l'agresser en lui disant qu'il était un minable, qu'elle ne savait pas ce qu'elle faisait depuis si longtemps avec une type comme lui, qu'il mangeait salement, etc. Que des saloperies, elle lui balançait ! Et lui, il était imperturbable. Il mangeait lentement en silence en regardant son assiette. On aurait voulu changer de table, mais le resto était complet. Et la femme parlait très fort si bien que tous les clients entendaient les insultes qu'elle proférait à l'encontre de son mari, toujours silencieux, toujours le regard dans son assiette. Il a fini son plat et calmement lui a dit :"Tu as fini de te donner en spectacle", et suffisamment fort pour que toute la salle l'entende. Eh bien, figurez-vous, me dit-il, cette histoire je ne l'oublierai jamais et quand j'y repense elle me fait marrer aux larmes."

J'allais émettre une parole, probablement sympathique, quand il passa à un autre récit évoquant à nouveau sa solitude et sa vie pas très drôle. "Mais il faut faire avec, je ne me plains pas, ça ne sert à rien", me dit-il. 

- Vous n'avez pas essayé les rencontres...

- Les réseaux sociaux ? Une fois, mais je ne suis pas sur les réseaux sociaux. Et puis, ça n'a pas marché.

- Pourtant, on dit...

- Je vais vous raconter une autre histoire très personnelle. Il y avait une femme qui avait pris l'habitude de venir ici et nous parlions. Nous avons sympathisé et même, on se tutoyait. Et puis un jour, elle est venue et m'a demandé si j'avais le livre : "10 leçons pour devenir lesbienne". Le monde s'est écroulé. je lui ai dit : "Mais pourquoi tu me fais ça ?" Il n'y avait rien entre nous sauf de la sympathie, une petite amitié, mais je ne vous cache pas que j'aurais aimé aller plus loin avec elle. Et patatrac ! Voilà qu'elle m'avoue qu'elle préfère les femmes. Ceci dit en passant, je ne peux pas lui reprocher : moi aussi !"

J'étais d'accord avec cet homme sur ce dernier point de vue. Difficile de reprocher aux lesbiennes d'aimer les femmes ; les plus machos d'entre nous devraient y réfléchir !

Nous nous sommes séparés parce qu' "il n'est de bonne compagnie qui ne se quitte", mais je reviendrai voir N. Et nous continuerons à parler.

Bonne année. Que le meilleur de 2025 soit le pire de 2026 ! On peut toujours rêver (je veux dire : pour quelques temps encore).