J'étais allé initialement dans ce magasin à la recherche d'une coque pour un smartphone que je venais d'acheter. Le smartphone en question était déjà trop cher ; la prix de la coque à 59,99€ m'a paru tout autant excessif. Je renonçai donc à mon achat et mes pas me conduisirent vers le rayon livres, et plus spécifiquement celui dont les thèmes relèvent des essais politiques, sociologiques, philosophiques, etc. Je cherchai s'il y avait un exemplaire du livre "Le fascisme en col blanc" de Xavier de Jarcy, journaliste spécialisé en architecture, lequel bouquin traite de la collusion entre l'extrême-droite et le patronat en France de 1925 à 1940 ; thème déjà exploré, avec talent, par Johann Chapoutot dans "Les Irresponsables", pour ce qui concernait principalement l'Allemagne et la montée du nazisme.
Alors que le logiciel faisait état de la présence d'un exemplaire, impossible de mettre la main dessus. Le vendeur se confondait en excuses, invoquant le fait qu'après la ruée de Noël, les stocks ne sont pas forcément remis à jour, mais surtout qu'il peut avoir été volé. "Savez-vous quel est le montant annuel des livres volés ou égarés dans nos magasins ?" me demande le vendeur. Je n'avais aucune idée de l'ordre de grandeur. "270 000 € !, me dit-il, 4 fois le chiffre d'affaires de mon rayon !". C'est effectivement une somme. Je relativisai la nature de l'infraction en invoquant le fait qu'il s'agissait de livres et que, sauf à ce que le voleur en fasse commerce, c'était moins pire que de piquer dans le porte-monnaie d'une vieille dame. Il en convient d'autant qu'il m'avoua que, n'étant pas propriétaire du magasin..., mais quand même...
Il a enchainé sur la façon dont les vendeurs étaient traités. "Vous ne pouvez pas imaginer combien les gens sont agressifs. Et surtout les vieux !
- Les vieux ? Comme moi ?
- Non, plus âgés encore !
- Ils sont impatients et pourtant ils disposent de tout leur temps,
- On n'est dans un monde où il nous faut tout, tout de suite, affirmai-je avec l'assurance d'un client au comptoir du café du Commerce. Le succès d'Amazon en témoigne.
- Oui, l'instantanéité. Moi, je vais à mon rythme, me dit-il. Et puis, qu'il pleuve, qu'il neige, qu'il vente : je m'en fous, il y a des choses plus importantes dans la vie. Voilà 15 ans que je vis seul après une déception amoureuse dont je ne suis pas parvenu à me remettre. Mon père est mort et je n'ai plus que ma mère. Je n'ai pas d'amis, seulement quelques copains, ceux du magasin par exemple. On se connait depuis 10 ans pour certains. Tiens, je vais vous raconter une histoire personnelle. Tous les ans, je vais au resto avec un ami d'enfance...
- Vous voyez que vous avez au moins un ami...
- Une année c'est lui qui choisit le resto et qui paie et l'autre année, c'est à mon tour. Une fois, on s'est retrouvé placé à côté d'une table où il y avait un vieux couple. La femme n'a pas cessé de l'agresser en lui disant qu'il était un minable, qu'elle ne savait pas ce qu'elle faisait depuis si longtemps avec une type comme lui, qu'il mangeait salement, etc. Que des saloperies, elle lui balançait ! Et lui, il était imperturbable. Il mangeait lentement en silence en regardant son assiette. On aurait voulu changer de table, mais le resto était complet. Et la femme parlait très fort si bien que tous les clients entendaient les insultes qu'elle proférait à l'encontre de son mari, toujours silencieux, toujours le regard dans son assiette. Il a fini son plat et calmement lui a dit :"Tu as fini de te donner en spectacle", et suffisamment fort pour que toute la salle l'entende. Eh bien, figurez-vous, me dit-il, cette histoire je ne l'oublierai jamais et quand j'y repense elle me fait marrer aux larmes."
J'allais émettre une parole, probablement sympathique, quand il passa à un autre récit évoquant à nouveau sa solitude et sa vie pas très drôle. "Mais il faut faire avec, je ne me plains pas, ça ne sert à rien", me dit-il.
- Vous n'avez pas essayé les rencontres...
- Les réseaux sociaux ? Une fois, mais je ne suis pas sur les réseaux sociaux. Et puis, ça n'a pas marché.
- Pourtant, on dit...
- Je vais vous raconter une autre histoire très personnelle. Il y avait une femme qui avait pris l'habitude de venir ici et nous parlions. Nous avons sympathisé et même, on se tutoyait. Et puis un jour, elle est venue et m'a demandé si j'avais le livre : "10 leçons pour devenir lesbienne". Le monde s'est écroulé. je lui ai dit : "Mais pourquoi tu me fais ça ?" Il n'y avait rien entre nous sauf de la sympathie, une petite amitié, mais je ne vous cache pas que j'aurais aimé aller plus loin avec elle. Et patatrac ! Voilà qu'elle m'avoue qu'elle préfère les femmes. Ceci dit en passant, je ne peux pas lui reprocher : moi aussi !"
J'étais d'accord avec cet homme sur ce dernier point de vue. Difficile de reprocher aux lesbiennes d'aimer les femmes ; les plus machos d'entre nous devraient y réfléchir !
Nous nous sommes séparés parce qu' "il n'est de bonne compagnie qui ne se quitte", mais je reviendrai voir N. Et nous continuerons à parler.
Bonne année. Que le meilleur de 2025 soit le pire de 2026 ! On peut toujours rêver (je veux dire : pour quelques temps encore).