jeudi 8 janvier 2026

Vers la légèreté


J'ai constaté que le texte "De la légèreté en architecture" que j'avais écrit en décembre 2008 (il y a presque 20 ans) est plébiscité parmi les textes les plus lus de ce modeste blog.

Alors, pour tous les amateurs de légèreté en architecture, je vous conseille vivement la lecture d'un livre remarquable, écrit par un ingénieur ingénieux (sans pléonasme) et complété par un entretien avec un ingénieur philosophe (encore plus rare !).

On se plaint (et moi le 1er) que les ingénieurs ne se saisissent qu'insuffisamment des thèmes sociétaux. On connait Jankovici qui présente la faiblesse de ne jurer que presque exclusivement  par le nucléaire (mais qui fait du bon boulot quand même). Les autres sont plutôt silencieux. Or, Ove Arup, ce type assez formidable qui a créé ce groupe éponyme d'ingénierie non moins formidable, ARUP, ne disait-il pas que l'avenir appartiendrait aux ingénieurs et qu'ils avaient le devoir de remonter leurs manches (ce qui, dans la pensée de ce Monsieur, signifiait le devoir de s'engager vis-à-vis des grands enjeux du monde contemporain) ? On a connu Peter Rice, parti trop tôt. Son livre "An engineer imagines" (mal traduit en français par "Mémoire d'un ingénieur) devrait être étudié dans toutes les écoles d'ingénieurs.

Bref, l'auteur de "Vers la légèreté", Raphael Ménard est polytechnicien, ingénieur des Ponts, architecte, docteur en architecture et président d'Arep, une agence d'architectes et d'ingénieurs qui travaille principalement (mais pas exclusivement) sur les gares. Bihouix, ingénieur centralien, est sauf erreur  son adjoint chez Arep, en charge de la réflexion sur les questions énergétiques.

Ces brillants cerveaux, plutôt bien faits (toujours pas un pléonasme !), plaident pour la fin de l'extractivisme, du Business as Usual mortifère, pour une frugalité de matière, contre le consumérisme, pour une "sobriété collective heureuse et assumée", contre la publicité à outrance et le règne de la prédation par le fric. Ils sont en faveur des énergies renouvelables mais n'ignorent pas qu'elles sont aussi consommatrices de ressources importantes. Ils pointent du doigt la doxa de la performance et de l'efficience. Ils ne se contentent pas du constat, mais appelle à un changement impératif de paradigme, sous peine d'aller au désastre ; et même si la tâche est immense face aux courants contraires.

"J'imaginais un sursaut collectif, un réveil des majorités - à commencer par celles qui ont une responsabilité historique vis-à-vis de l'anthropocène - requestionnant les équilibres, à commencer par la répartition des richesses, nœud gordien de l'acceptabilité d'une authentique transition vers un métabolisme renouvelable..

Ce débat s'est éteint à la fois par la surprise d'une nouvelle ère géopolitique, comme par le tsunami électronique et l'entropie informationnelle des réseaux. Par-dessus tout, la puissance du récit consumériste, la métapub, est maintenant disséminée dans une myriade d'archipels personnalisés, tandis que complotisme et déni scientifique progressent. Cela ressemble à un K.O. du savoir, à un effondrement de l'intelligence collective..." écrit Raphael Ménard.

 

L'Amérique m'inquiète

 



A relire ! (Ecrit en 2002).

" Après tous ces voyages, je m'étonne encore de voir des magasins spécialisés vendre des lunettes pour chiens, une strip-teaseuse déclarer ses prothèses mammaires comme outils de travail pour les défalquer de ses impôts, un médecin fouiller l'anus d'un condamné à mort trente minutes avant son exécution, un cancéreux attaquer l'état de Californie afin d'obtenir le droit d'être congelé vivant. " JP Dubois

M. Jean-Paul DUBOIS, refaite nous une version actualisée de "L'Amérique m'inquiète" ! Vous ne parlerez de la trouille des latinos dès qu'ils voient une voiture suspecte dans les parages, des chevelures toutes identiques des nanas du gouvernement Trump, des voyous de ICE qui embarquent les gens de couleur (quand ils ne tirent par sur une femme et la tue), des néo-nazis que l'on gracie après qu'ils aient attaqué le Capitole, des types qui s'arment dans les profondeurs du Midwest et qui se préparent à la guerre civile, de la prédation éhontée de la trump Cie sur tout ce qui peut l'enrichir, des discours délirants du même trump sans queue ni tête, des discours non moins délirants de son vice-président qui attend que la foule se marre des conneries du grand MAGA pour se marrer aussi, etc., etc. Il y aurait de quoi en écrire des centaines de pages.


Pessimiste par intelligence et optimiste par volonté ?

Ce texte devait à l’origine être posté sur FB.

L’une de mes amies est allée aux US, à NYC précisément, à l’occasion des fêtes de fin d’année. Elle n’y allait pas comme une simple touriste ; elle a de la famille là-bas, c’était à l’occasion d’une fête familiale (un mariage). 

Elle m’a rapporté que l’ambiance était totalement délétère, que les gens sont sur leur qui-vive, qu’ils font très attention à ce qu’ils disent, qu’ils se sentent espionnés. Le milieu dans laquelle elle a été reçue est démocrate et dans ce milieu, c’est la crainte qui domine, quotidiennement.

Elle m’a aussi rapporté une scène chez un laveur de voitures. Les employés sont majoritairement des latinos. Des qu’une voiture suspecte passe à proximité, qui pourrait être d’ICE, c’est la débandade ; ils partent tous se cacher !

Que sont devenus les US, soi-disant la plus grande démocratie du monde ? Une dictature où la seule loi qui vaille est celle de la force. 

Le trumpisme qui se fonde sur une idéologie pensée, réfléchie, qui prône la prédation, le colonialisme, l’élimination de toute opposition, la société Orwelienne (voir Peter Thiel et l’ingénieur Curtis Yarvin) est mortifère. Il est possible qu’il s’autodetruise mais, hélas, avec des victimes collatérales nombreuses. Il est aussi possible que la bête poursuive son sinistre parcours, qu’elle contamine d’autres terrains qui lui sont aujourd’hui indifférents et au pire favorables. Comment peut-on allumer des contre-feux pour enrayer la propagation d’un empire de l’égoïsme, de la haine de l’autre, de la loi du plus fort, de l’indifférence cynique ? Les esprits sont formatés par les réseaux sociaux. L’IA parvient à persuader certains que réfléchir par soi-même ne sert plus à rien. La consommation est élevée au rang de nécessité absolue. Solidarité, liberté, partage sont devenus des mots obscènes que seuls les « wokistes », dans leur bonne conscience, osent encore évoquer (ils sont ridicules). Une partie de l’humanité est prête à céder sa liberté pour la garantie de son train de vie et sa sécurité (il y a bien une majorité des 1,4 milliards de chinois qui paraît s'en satisfaire) ; une autre partie s’enivre dans le surmenage et le culte de la performance qui permettent de se soustraire à moindre frais de la réalité. Une autre croit encore pouvoir être sauvée par la technique. Que reste-il ? Une minorité obstinée que l’on qualifie d’extrémiste et bientôt de terroriste mais qui se tient malgré tout droite sous l’orage. Elle a une tache immense : celle de renverser le courant, de parvenir à redonner de la poésie à la vie (pas celle des photos narcissiques de couchers de soleil à l’autre bout de la terre, mais celle des plaisirs simples, conscients, partagés), de persuader le reste de l’humanité que le bonheur n’est pas dans l’accaparement des richesses ou leur jouissance, pas dans le rejet du plus faible, mais dans la lutte pour la justice sociale et le droit à une vie décente pour tous.

« Pessimiste par intelligence et optimiste par volonté ». Faisons le vœu que cette formule de Gramsci nous permette de disposer encore longtemps de la volonté.

Conversation dans un grand magasin qui vend principalement des livres, des disques, des appareils photos, du matériel informatique, des TV, mais aussi et depuis peu, tout un tas d'articles indispensables comme des aspirateurs Dyson, des Frycooker, etc.

 

J'étais allé initialement dans ce magasin à la recherche d'une coque pour un smartphone que je venais d'acheter. Le smartphone en question était déjà trop cher ; la prix de la coque à 59,99€ m'a paru tout autant excessif. Je renonçai donc à mon achat et mes pas me conduisirent vers le rayon livres, et plus spécifiquement celui dont les thèmes relèvent des essais politiques, sociologiques, philosophiques, etc. Je cherchai s'il y avait un exemplaire du livre "Le fascisme en col blanc" de Xavier de Jarcy, journaliste spécialisé en architecture, lequel bouquin traite de la collusion entre l'extrême-droite et le patronat en France de 1925 à 1940 ; thème déjà exploré, avec talent, par Johann Chapoutot dans "Les Irresponsables", pour ce qui concernait principalement l'Allemagne et la montée du nazisme.

Alors que le logiciel faisait état de la présence d'un exemplaire, impossible de mettre la main dessus. Le vendeur se confondait en excuses, invoquant le fait qu'après la ruée de Noël, les stocks ne sont pas forcément remis à jour, mais surtout qu'il peut avoir été volé. "Savez-vous quel est le montant annuel des livres volés ou égarés dans nos magasins ?" me demande le vendeur. Je n'avais aucune idée de l'ordre de grandeur. "270 000 € !, me dit-il, 4 fois le chiffre d'affaires de mon rayon !". C'est effectivement une somme. Je relativisai la nature de l'infraction en invoquant le fait qu'il s'agissait de livres et que, sauf à ce que le voleur en fasse commerce, c'était moins pire que de piquer dans le porte-monnaie d'une vieille dame. Il en convient d'autant qu'il m'avoua que, n'étant pas propriétaire du magasin..., mais quand même...

Il a enchainé sur la façon dont les vendeurs étaient traités. "Vous ne pouvez pas imaginer combien les gens sont agressifs. Et surtout les vieux !

- Les vieux ? Comme moi ?

- Non, plus âgés encore !

- Ils sont impatients et pourtant ils disposent de tout leur temps,

- On n'est dans un monde où il nous faut tout, tout de suite, affirmai-je avec l'assurance d'un client au comptoir du café du Commerce. Le succès d'Amazon en témoigne.

- Oui, l'instantanéité. Moi, je vais à mon rythme, me dit-il. Et puis, qu'il pleuve, qu'il neige, qu'il vente : je m'en fous, il y a des choses plus importantes dans la vie. Voilà 15 ans que je vis seul après une déception amoureuse dont je ne suis pas parvenu à me remettre. Mon père est mort et je n'ai plus que ma mère. Je n'ai pas d'amis, seulement quelques copains, ceux du magasin par exemple. On se connait depuis 10 ans pour certains. Tiens, je vais vous raconter une histoire personnelle. Tous les ans, je vais au resto avec un ami d'enfance...

- Vous voyez que vous avez au moins un ami...

- Une année c'est lui qui choisit le resto et qui paie et l'autre année, c'est à mon tour. Une fois, on s'est retrouvé placé à côté d'une table où il y avait un vieux couple. La femme n'a pas cessé de l'agresser en lui disant qu'il était un minable, qu'elle ne savait pas ce qu'elle faisait depuis si longtemps avec une type comme lui, qu'il mangeait salement, etc. Que des saloperies, elle lui balançait ! Et lui, il était imperturbable. Il mangeait lentement en silence en regardant son assiette. On aurait voulu changer de table, mais le resto était complet. Et la femme parlait très fort si bien que tous les clients entendaient les insultes qu'elle proférait à l'encontre de son mari, toujours silencieux, toujours le regard dans son assiette. Il a fini son plat et calmement lui a dit :"Tu as fini de te donner en spectacle", et suffisamment fort pour que toute la salle l'entende. Eh bien, figurez-vous, me dit-il, cette histoire je ne l'oublierai jamais et quand j'y repense elle me fait marrer aux larmes."

J'allais émettre une parole, probablement sympathique, quand il passa à un autre récit évoquant à nouveau sa solitude et sa vie pas très drôle. "Mais il faut faire avec, je ne me plains pas, ça ne sert à rien", me dit-il. 

- Vous n'avez pas essayé les rencontres...

- Les réseaux sociaux ? Une fois, mais je ne suis pas sur les réseaux sociaux. Et puis, ça n'a pas marché.

- Pourtant, on dit...

- Je vais vous raconter une autre histoire très personnelle. Il y avait une femme qui avait pris l'habitude de venir ici et nous parlions. Nous avons sympathisé et même, on se tutoyait. Et puis un jour, elle est venue et m'a demandé si j'avais le livre : "10 leçons pour devenir lesbienne". Le monde s'est écroulé. je lui ai dit : "Mais pourquoi tu me fais ça ?" Il n'y avait rien entre nous sauf de la sympathie, une petite amitié, mais je ne vous cache pas que j'aurais aimé aller plus loin avec elle. Et patatrac ! Voilà qu'elle m'avoue qu'elle préfère les femmes. Ceci dit en passant, je ne peux pas lui reprocher : moi aussi !"

J'étais d'accord avec cet homme sur ce dernier point de vue. Difficile de reprocher aux lesbiennes d'aimer les femmes ; les plus machos d'entre nous devraient y réfléchir !

Nous nous sommes séparés parce qu' "il n'est de bonne compagnie qui ne se quitte", mais je reviendrai voir N. Et nous continuerons à parler.

Bonne année. Que le meilleur de 2025 soit le pire de 2026 ! On peut toujours rêver (je veux dire : pour quelques temps encore).

mercredi 16 juillet 2025

Eduardo Souto de Moura, Praemium Impérial 2025

 

J’apprends à l’instant cette nouvelle et me reviennent en mémoire les souvenirs liés au nouveau Praemium Impérial. 

D’abord, cette rencontre à l’occasion d’une biennale d’architecture à Caen. Nous nous étions retrouvés face à face à la table d’un petit restaurant et, plutôt que de parler d’architecture, nous avions partagé notre admiration pour le grand écrivain portugais Antonio Lobo Antunes. J’avais alors découvert un homme bien en chair, parlant un excellent français, jovial, simple, loin du stéréotype du « starchitecte ». https://pergame-shelter.blogspot.com/2013/10/habiter-imaginer-levidence-biennale.html?m=1

J’avais également assisté à l’une de ses interventions dans le cadre de la triennale d’architecture de Bordeaux. Il était intervenu après Rem Koolhaas dont le discours m’avait alors paru abscons. Il avait evoqué son projet de reconversion du couvent des Bernardins à Tavira et, sans aucune fausse modestie et avec une pointe d’humour, parlé avec des mots simples d’un projet qui se résumait à « un travail de fenêtres ». http://pergame-shelter.blogspot.com/2012/09/souto-de-moura-versus-rem-koolhaas.html?m=1

J’ai eu l’occasion quelques temps plus tard de visiter ce qui est devenu un hôtel de luxe et j’ai pu me rendre compte de ce que Souto de Moura voulait dire, mais aussi du travail remarquable plus général de l’ensemble.

A Cascais, le musée Paula Rego, avec sa réinterprétation des cheminées du Palais national de Cintra et ses cheminées coniques d’une trentaine de mètres de hauteur, sa couleur rouge terre cuite et le choix d’une matérialité toute de béton, frappe par son originalité.

Je me souviens d’un autre projet - assez modeste - de musée sur un site de ruines romaines. J’avais été séduit par l’élégante intelligence avec laquelle il avait su jouer de l’ordonnancement des vestiges.



Adieu Shangaï, un formidable roman d’Angel Wagenstein

Très beau roman qui mêle l’histoire très peu connue des 20.000 juifs européens qui ont choisi, entre 1933 et 1938, de rejoindre Shanghai afin d’échapper à la fureur nazie, et un récit d’espionnage palpitant. On suit quelques personnages dont certains grands musiciens du philharmonique de Dresde qui sont parvenus à se faire expulser de Dachau où ils faisaient partie de l’orchestre qui rythmait les départs et les retours des journées de travail des prisonniers, mais aussi les exécutions. Si les conditions de vie dans le quartier le plus sinistre de Shangaï étaient moins épouvantables qu’à Dachau, elles restaient terribles. Vers la fin de la guerre, les allemands et leurs alliés japonais décidèrent même d’enfermer ces pauvres gens dans un ghetto. On suit par ailleurs le parcours chaotique d’une jeune femme juive, Hilde Braun, qui cache sa véritable identité et parvient à se faire embaucher comme secrétaire du représentant du gouvernement nazi à Shangaï. Elle était tombée amoureuse à Paris d’un jeune homme mystérieux qui avait disparu subitement et qui réapparaît tout aussi mystérieusement à Shangaï. 

Un roman paru en 2004, qui s’inspire d’un fait historique bien réel, qui m’a été recommandé par mon ami le libraire du kiosque de la gare de Becon-les-Bruyères et que je recommande vivement à la lecture de tous ceux qui aiment lire (et même aux autres).

mardi 1 juillet 2025

Mais qu’est-ce qu’il m’arrive (à être aussi critique avec l’architecture contemporaine) ? Piano, Niemeyer, Siza, Isozaki, Calatrava.

D’un récent voyage dans le nord-ouest de l’Espagne, depuis la Biscaye jusqu’en Galice, en passant bien sûr par la Cantabrie et les Asturies, je n’ai tiré, à une ou deux exceptions près, que des déceptions des bâtiments contemporains que j’ai pu voir. D'où le titre "Mais qu'est-ce qu'il m'arrive ?" 

Je ne vais pas évoquer le Guggenheim de Bilbao où je suis allé cinq ou six fois, peut-être davantage, dont la force extravagante me fascine toujours - cette manière insolente de partir à l’assaut du Ponte de la Salve, cette allure de créature sortie des âges, au repos sur les berges de la Nerbioi Ibaia. Je l’ai laissé cette fois de côté pour lui préférer le pont-transbordeur de Guecho dans la banlieue de Bilbao, le plus ancien au monde encore opérationnel (1893). 

A Santander, mon impatience à découvrir l’une des œuvres récentes de Renzo Piano s’est soldée par une première déception. 
J’ai abordé la Fondation Botin par le coté, c’est à dire depuis un angle où elle ressemble à une sorte d’immense soucoupe volante posée sur de rares appuis visibles. Cette impression de lévitation de la masse du bâtiment s’opère par la dissimulation de certains poteaux dans l’espace vitré d’un rez-de-chaussée habité par une cafétéria-librairie, et par les porte-à-faux des extrémités, surtout celui au-dessus de l’eau sous lequel se glisse le Paseo maritimo

Quelques secondes après cette découverte insolite, un détail de l’enveloppe - que je savais constituée de milliers de disques de céramique blancs - m’a intrigué : un quadrillage de grande dimension dont les lignes n’étaient pas très régulières, que j’ai pris dans un premier temps pour des joints (absents des photos de la Fondation vues dans les magazines), s’est révélé être constitué des câbles principaux d’un filet qui enveloppait la totalité des façades… Stupeur et tremblements !

 

J’ai entrepris de faire le tour de l’édifice afin de tenter d’en appréhender la totalité. Peine perdue : impossible de percevoir le bâtiment dans sa globalité, aucune perspective évitant l’amputation de l’un ou l’autre des deux satellites qui composent le bâtiment, tels les deux moitiés d’un jouet futuriste articulé.

J’ai ensuite emprunté un escalier métallique pour accéder au musée situé au premier étage. Avant de pénétrer dans l’espace muséal, je me suis retrouvé dans un entre-deux (les deux coques de la soucoupe volante) saturé de dispositifs métalliques - escaliers, passerelles, verrières, marquises - parfaitement bien dessinés (comme toujours chez Piano), mais dont l’abondance exprimait une sorte d’éloge  techniciste au détriment d’une poétique de l’espace qui aurait fait écho à la beauté marine du site et à la vocation sociale et culturelle de la Fondation. 




Un zeste de réconciliation me fut apporté par un détour sur les passerelles en porte-à-faux au-dessus de l’eau et un autre par le belvédère aménagé sur le toit de l’une des coques : vues remarquables sur l’horizon maritime et les quartiers anciens de Santander ; dito pour l’espace d’exposition d’une très grande clarté qui s’ouvre sur une vue saisissante sur la baie.

Bilan mitigé, alors qu’il ne devrait y avoir que de l’enthousiasme...


Aviles est une belle petite ville des Asturies logée au fond de l’une de ces rias qui ponctuent la côte, avec son centre ancien aux rues bordées de maisons portées par de solides piliers de pierre ou de bois, ménageant des galeries comme autant de circulations à l’abri du soleil et de la pluie, et sa vaste place du marché ceinte de hautes façades entièrement tapissées de bow-window. 

C’est dans le bas de la ville, là où jadis venait s’amarrer une noria de bateaux de pêche, que surgit la dernière œuvre du maître centenaire brésilien, Oscar Niemeyer ; un centre culturel éponyme qui veut témoigner du renouveau post-industriel de la ville. 


Quatre objets architecturaux distincts - une grande salle de spectacle, le « volcan », pour des expositions, une tour-belvédère avec restaurant sommital et un bâtiment polyvalent -, auxquels il convient d’ajouter une galerie, long ruban sinueux qui relie le « volcan » à la salle de spectacle, composent ce qui constitue aujourd’hui l’attraction touristique de la ville - un « effet Aviles » comme il y a un « effet Bilbao », mais en plus modeste. 
On retrouve dans le dessin, la matérialité et la couleur uniformément blanche des bâtiments, le style Niemeyer, mais sans la force de certaines de ses œuvres antérieures : la tour-belvédère n’est pas le musée Niteroi de Rio, le « volcan » et le ruban sinueux copient avec moins de grâce ceux du Havre, l’auditorium présente une lourdeur inattendue du maître du rythme et de la volupté architecturale. Nouvelle petite déception, mais pas la plus grande.









On ne présente pas - ou plus - Saint-Jacques-de-Compostelle, tout du moins sa cathédrale et la place de l’Obradorio, point de convergence d’un engouement qui enfle d’année en année pour cet exercice d’endurance qui, pour certains, constitue une sorte de certificat d’auto-valorisation ou une case cochée au tableau de chasse des incontournables trophées touristiques labellisés par les tour-operators et les DRH des compagnies "hype".

Quoi qu’il en soit et si l’on fait abstraction des hordes de touristes/pélerins, la ville ancienne, toute de pierres et de religiosités, est magnifique.

Deux œuvres contemporaines figuraient dans ma liste des choses à voir : le musée d’art contemporain d’Alvaro Siza et le Centre de la culture de Galice d’Eisenmann. 
Concernant le premier, l’état de sa façade en dalles minérales noircies (faute probablement d’entretien) me dissuadait - sans doute à tort - de pousser plus loin mes investigations (il semblerait que les espaces intérieurs et le jardin sont remarquables, m'a-t-on dit). Mais il en va des bâtiments comme des humains : une mauvaise apparence peut être dissuasive pour engager plus avant un dialogue.





Concernant le Centre de la culture de Galice, placé en retrait de la ville et lui faisant front, son gigantisme interroge autant que ses volumes métaphoriques suggérant le littoral galicien : rias et massifs rocheux découpés (c'est mon interprétation ou peut-être l'ai-je lu quelque part).
Impossible d’en avoir une vision globale (ici encore) sauf à affréter un hélicoptère. 
La métaphore (supposée) est poussée jusque dans la couverture des toitures en pente et d’une partie des surfaces des « parois », par le biais d’un revêtement en dalles de pierre rugueuse de couleur ocre et rouille ; un choix de matérialité qui m’a paru plutôt judicieux.
Le langage structurel verse dans le registre déconstructiviste, mais avec une dyslexie qu’on imagine parfaitement compatible avec une fantaisie de promoteur immobilier. 


L’exercice métaphorique qui a multiplié par quatre le prix initial (hémorragie stoppée avant la fin du projet) aurait pu aboutir à quelque chose de pire : la métaphore en architecture s’avérant un choix à risques, dont le résultat est le plus souvent banal ou catastrophique.


La Corogne, à l’extrémité ouest de la Galice, dispose d’un site exceptionnel confronté à un océan le plus souvent agité. Les romains, qui ont édifié au IIème siècle de notre ère un phare dénommé la Tour d’Hercule, ne se sont pas trompés quant à la beauté du site et la dangerosité des côtes. Cet édifice, recustomisé au 17éme dans un style classique, est le plus ancien phare du monde encore en service.
Le reste du front de mer de La Corogne s’inscrit dans la longue liste des littoraux espagnols vilainement bétonnés, où les architectes semblent avoir renoncés à toute velléité fantaisiste. 
Dans ce contexte, le Musée Domus-Maison de l’homme de l’architecte japonais Arata Isozaki, aurait pu apporter une note un peu différente, mais cette voile d’écailles d’ardoise - elle aussi sous filet ! - ne met en évidence qu’un rectangle aveugle qui n’invite pas au détour.


Oviedo, dans les Asturies, au sud de Gijon et au pied de la Cordilliere de Cantabrique et ses très beaux Picos de Europa, est une ville dynamique, animée par une vie étudiante trépidante, agrémentée de remarquables édifices et d’une « rue de la soif » où les cidrerias, alignées comme à la parade, accueillent dès le jeudi soir une foule d’assoiffés, touristes et locaux confondus.


Dans les nouveaux quartiers des faubourgs d’Oviedo, Santiago Calatrava a livré un spectaculaire Palais des Congrès dans la veine d’un expressionnisme structurel démesuré, déjà exercé sur la gare de Liège ou celle du WTC à New-York. On est ici, à nouveau, très loin de la délicatesse et de la pureté de ses premières passerelles et de la ligne de son chais dans la Rioja. Se confronter aujourd’hui à ce type d’œuvres produit une impression d’anachronisme édifiant.










Deux œuvres en revanche méritent à mon sens d’être signalées pour leur qualité architecturale : le parador de Muxia, un ensemble entièrement neuf datant de 2020 et celui de Santo Estevo, près d’Ourense, qui a fait l’objet d’une remarquable rénovation., dans une abbaye de toute beauté.
A Muxia, l’architecte galicien Alfonso Penela, a conçu un dialogue subtile avec son environnement en inscrivant les chambres dans la pente escarpée qui dévale jusqu’au rivage sauvage de cette Costa da Morte. Les émergences - accueil, restaurant, salles de conférence et réunions - adoptent des formes origamiques sages et une belle matérialité qui augurent d’une voluptueuse quiétude. 


Celle-ci règne également au parador Santo Estevo grâce à la très belle rénovation de cette ancienne abbaye bénédictine au cœur de la Ribeira Sacra, l’un des meilleurs vignobles de Galice, sur les coteaux de la magnifique vallée du Sil. Dans le plus grand des trois cloîtres - le roman-, la façade vitrée que les architectes ont proposé pour l’aile nord dont il n’était pas possible de relever les ruines, inscrit sa modénature contemporaine avec justesse dans l’écrin du roman galicien du XIIème siècle.

mardi 13 mai 2025

Ce matin au kiosque, la centième : Cadillac, robot androïde, tourisme de masse et Florence

Toutes les bonnes choses ont une fin. Voici la centième. J’ignore si ces chroniques sont une « bonne chose » ni s’il est utile de les rassembler pour en faire un petit ouvrage dont l’intérêt sera davantage d’exister en format livresque, modestement - et on peut s’interroger sur l’utilité d’exister autrement que modestement -, plutôt que de générer un lectorat autre que confidentiel.

Il fait doux ce matin dans les rues silencieuses de Bécon ; un havre de paix, en quelque sorte. En selle sur mon vélo, l’air chargé d’effluves de rosiers, de pittosporums et de seringats, glisse comme une caresse sur mon visage. Un vent de félicité… 

Gilles est seul, assis à l’une des trois tables du parvis judicieusement exposée aux premiers rayons du soleil, à se faire dorer la pilule. 

Les deux jeunes arbres de la place - des érables probablement, il faudra que je vérifie - affichent un houppier printanier dense et la promesse d’une ombre accorte pour les (très) chaudes journées d’été qui ne manqueront pas de nous accabler encore cette année. « Drill, drill, drill, baby drill ! » vocifère le Père Ubu de l’autre côté de l’Atlantique ; un appel au chaos ordinaire, sans doute applaudi par cette femme qui affiche fièrement une poitrine de competition sous un T-shirt siglé « Trump girl » dans le générique de « L’heure américaine » de la chaîne France Info.

Gilles, lui, ne fore pas. Il a enfourché sa Royal Enfield et s’est rendu hier à Suresnes pour contempler les voitures de collection qui s’exposent tous les deuxièmes dimanches du mois sur les pentes du Mont-Valérien. Aston-Martins, Jaguars, Rolls, et autres Austin-Healey font ici admirer leurs chromes entretenus avec un soin maniaque par leurs (riches) propriétaires ; des types qui peuvent avoir deux, trois ou quatre bagnoles à 100 000 balles ! soupire Gilles, en s’interrogeant sur l’origine de toute cette « oseille ». Mais son regard s’est aussi porté sur une estafette Renault état concours et une Juvaquatre qui lui ont rappelé son enfance beconaise. Nous embrayons (forcément) sur la nostalgie des formes sensuelles des voitures des années 60. Il me parle d’une Daimler qu’il détenait comme un trésor, de tablettes arrière et de tableaux de bord en ronce de noyer, de la parade de compteurs ronds et de manettes chromées, du cuir cousu mains des sièges, … Et puis le parfum subtile que ces intérieurs généraient, et ce moteur qu’il avait poussé jusqu’à 240 km/h. 

Il avait possédé, jeune, une Cadillac aux ailes triomphantes et aux phares avant généreux comme une superbe poitrine (il me fait le geste des deux bras pour que je prenne la mesure de la volupté en question). 

Mon père, lui, avait une 403 et jalousait un boucher de sa connaissance qui roulait en 404, lequel, équipé d’un ventre satisfait, prenait un malin plaisir, pour peu qu’il croisât mon père alors qu’il astiquait sa 404, à caresser avec tendresse le galbe aigu des ailes de son véhicule, comme il devait caresser la croupe de la bête qu’il avait sélectionnée chez un éleveur, imaginant déjà le train de côtes de bœuf ou le morceau de bavette qu’il allait en extraire. Mon père troqua sa 403 aux ailes pataudes contre une Volvo 121 bleu ciel, intérieur cuir et toit ouvrant, m’invitant, à chacun de nos trajets, à « écouter le silence du moteur ».

Christiane nous demande l’autorisation de s’asseoir à notre table. Autorisation accordée ; nous cessons subito nos « discussions de mec ». Que nous raconte Christiane ? Elle va plutôt bien, elle n’a pas entendu l’orage de cette nuit mais c’est certainement parce qu’elle regardait un western à la télé et que ça canardait de partout. Nous déplorons avec elle le tourisme de masse qui contamine toutes les belles capitales. Poutine ne se déplacera certainement pas à Istanbul nous confit-elle. Genevieve nous rejoint à son tour, café et croissant en mains. Son infirmière avait du retard ce matin. Des avions à Roissy ont été détournés. C’est le bordel avec les travaux du Grand Paris Express et les issues de secours qu’ils sont en train de creuser boulevard de la Paix, nous dit Gilles. 

J’évoque le robot androïde vu à la Biennale d’architecture de Venise où je viens de passer trois jours la semaine dernière ; un robot que les visiteurs pouvaient interroger. Impression mélangée de curiosité et de crainte en observant les traits de son visage en silicone capables d’exprimer des sentiments, ses lèvres qui accompagnaient presque parfaitement ses réponses générées par l’intelligence artificielle. Glacial.

Robert qui nous a rejoint à son tour saisit le sujet « robot » pour rechercher le nom de ce feuilleton télévisée de science-fiction des années 60 avec ces extra-terrestres et leur petit doigt qui les dénonçait.

Genevieve se souvient du nom : « Les envahisseurs » avec David Vincent, cet architecte américain qui, témoin de l’atterrissage d’une soucoupe volante, veut convaincre ses semblables que les extra-terrestres ont débarqué et veulent coloniser la Terre.

Les envahisseurs que l’on identifiait effectivement à leur auriculaire qu’ils ne pouvaient replier et qui, quand ils mouraient se consumaient dans un halo rougeâtre laissant un petit tas de cellulose. 

Lui non plus n’a aucune bonne nouvelle à nous communiquer. « Le monde est fou », nous dit-il. Mais ce n’est pas vraiment une bonne nouvelle. Son beau-frère s’est bousillé le dos en jouant beaucoup trop au golf. Les gens ne savent pas être raisonnables. Il faut connaître ses limites et les accepter. Il y a des choses que l’on ne peut plus faire, arrivé à un certain âge. 

La croissance exponentielle de l’IA est liée à cet appétit toujours plus délirant de consommer davantage. Gagner du temps, encore et toujours. Et ce temps « gagné » est comme un ogre jamais repu. 

Genevieve nous parle d’un jour où, pour procréer, il n’y aura plus besoin d’un contact physique entre un homme et une femme. 

Les bateaux-immeubles de croisière sont totalement délirants. Un jour à Santorin, Robert a préféré laisser sa femme visiter en meute la ville pendant qu’il s’installait peinard, avec son journal, à une terrasse de café. 

Les EPHAD peuvent coûter une fortune ; jusqu’à 7000€ par mois. 

Mais où est Jean-Michel pour cette dernière ? À Florence, fantasmant (probablement) sur la naissance de Vénus à la Galerie des Offices ou sur le corps de danseur exotique du David de Michel-Ange et ses 5,17m de haut de la Galerie de l’Academie.

Statistiques sur les 7 derniers jours: c’est Singapour qui remporte - et de loin - la palme des consultations du blog : 332 ! Deuxième, Hong-Kong, avec juste une vingtaine. Mais, diable, qu’est-ce qui peut bien les intéresser ici ?

C’est ainsi que les hommes vivent.

mercredi 9 avril 2025

Ce matin au kiosque 99 : chronique moins une !

Toujours beau, toujours frais, ce quartier de Bécon ; comme un jeune premier !

Présents au GVPKBB ce matin : Martine, Anne-Marie, Pascal, Philippe, puis Monique, Gérard, Gilberte et Roland (et Utah).

Les premiers débats portent sur les dernières déclarations de l’Ubu américain concernant les taxes à 104% pour les produits chinois. Comment vont-ils réagir ? Faut-il boycotter les produits US (chacun regarde comment il est habillé ; New Balance : c’est américain ? Et Timberland ? Et mon jean ?). Un conseil : Exit Waze, FaceBook, Instagram, Netflix, et autres chaînes US, X (à remplacer par Mastodon), ChatGPT (à remplacer par Mistral) et Safari (à remplacer par Quant). Ne garder au mieux que WhatsApp.

D’autres échanges ? Les terres rares que les chinois vont garder chez eux. Plus de téléphone ? De l’avis unanime : on soufflera !

Dîner chez des amis à Montreuil hier soir. Arrivée par Vincennes. Contraste saisissant entre la ville bobo et la ville bourgeoise. 

Lu en 2h, le nouvel opus de Giuliano dei Empoli, « L’heure des prédateurs », est écrit dans une veine très sombre mais de façon brillante (ce qui peut paraître paradoxal, mais le lecteur aura compris). Au terme du bouquin, on peut s’imaginer dans la position de l’estivant sur la plage qui voit arriver la vague d’un tsunami. Pas moins.

Je gratifie l’exemplaire en vitrine du magasin de presse d’un post-it soulignant en majuscule le caractère INDISPENSABLE de sa lecture pour se donner la force d’entrer en résistance. Bilan : je décerne au Relay H de la gare de Bécon les Bruyères le titre de Relay H le plus gaucho-wokiste de la terre. 

(Mister Bollo, je revendique l’entière responsabilité de cette nomination).

Notre JM est souffrant, redoute le (ou la) Covid, mais il est toujours à son poste. Dans un râle de mourant, il me confie qu’il va refaire dans les jours qui viennent un poulet Tikka. 

Je suis arrivé trop tard pour conseiller un Abuelo à une lectrice potentielle, laquelle semblait chercher désespérément un livre inoubliable. La pauvre est repartie sans rien ! 

Une vieille dame est passée sur le pavé du parvis à pas mesurés arborant un masque avec une gueule de chien. L’effet était saisissant, mordant même. Mais comme ce spectacle s’est produit alors que dans le même temps trottait une jolie jeune femme en jupette, l’attention de ces messieurs du GVPKBB s’est concentrée sur la paire de gambettes. 

La parole du jour de Donald Ubu-Trump : « dans mon cas, j’aime prendre une bonne douche qui prend soin de mes cheveux magnifiques ».

C’est ainsi que les hommes vivent.