vendredi 3 décembre 2010

Nagasaki


Tiré d'un fait divers réel qui s'est passé au Japon - une femme a vécu plus d'un an cachée dans la maison d'un célibataire avant que celui-ci commence à avoir des soupçons - Eric Faye, qui a obtenu le Prix du Roman de l'Académie Française, a écrit un livre court mais riche de questions sur une société contemporaine qui impose à certains de se cacher pour survivre "condamnés à errer dans un entre-deux de l'existence", qui a perdu jusqu'à "l'idée de sens (qui) a été inventée par l'humanité pour mettre un baume sur ses angoisses". Alors contre cette "farce", "cette pièce de théâtre absurde" à laquelle les plus fragiles finissent par être condamnés, "il faudrait inscrire dans toutes les constitutions du monde le droit imprescriptible de chacun à revenir quand bon lui semble sur les hauts lieux de son passé."
Relation intime et indicible de l'homme aux lieux de son passé, survivance d'une mémoire permanente attachée à des espaces de vie même s'ils ont été détruits ; ce livre doit parler profondément à tous ceux pour qui visiter un lieu désaffecté où subsiste les traces ou le souvenir d'une vie antérieure (usines en déshérence, maison abandonnée,...)déclenche dans leur imaginaire toutes sortes d'émotions.
J'ai en particulier le souvenir d'un très ancien lieu de culte sur l'île de Bréhat avec une chapelle et un lavoir, désormais colonisé par une nature barbare, où furent condamnés à l'isolement des centaines de pestiférés ; il me semble que leurs âmes torturées - ou quelque chose y ressemblant - subsistent dans l'arbre au tronc difforme dont les branches et les racines envahissent le lieu.

mardi 30 novembre 2010

Extension du domaine de la lutte


En refermant ce premier roman de Houellebecq je me suis souvenu de la recommandation du tout récent Prix Goncourt adressée à ceux qui souhaitaient découvrir ses livres, de respecter l'ordre dans lequel ils avaient été écrits.
On peut en effet considérer "Extension du domaine de la lutte" comme une mise en bouche des "Particules élémentaires", lesquelles développent une fulgurance cynique que "La carte et le territoire" a fait évoluer en un regard distant d'analyste tiède et incertain, celui de l'écrivain maudit presque assagi (presque repenti ?).
Quid du prochain ?

Juste un extrait de "extension du domaine de la lutte" : "Depuis des années je marche aux côtés d'un fantôme qui me ressemble, et qui vit un paradis théorique, en relation étroite avec le monde. J'ai longtemps cru qu'il m'appartenait de le rejoindre. C'est fini.".

dimanche 28 novembre 2010

Le rêve des chevaux brisés


Calista est une petite ville inventée du Midwest qui pourrait exister tant elle est comparable à un grand nombre de ces villes du Midwest qui ont connu l'essor industriel de l'après-guerre puis un déclin tragique. A Calista il y eut donc de grandes familles richissimes, des gangsters, des évènements troubles, des faits divers sinistres ; et en particulier l'assassinat au fusil d'une femme magnifique, Barbara Fulraine, ex-épouse du magnat local de la sidérurgie, nymphomane sous psychanalyse, et d'un de ses jeunes amants, Tom Jessup, professeur d'éducation physique. Le drame eut lieu dans un motel minable dans lequel les deux victimes se retrouvaient régulièrement pour assouvir les fantasmes de la belle. L'affaire ne fut jamais vraiment élucidée. A l'époque, David Weiss était enfant et habitait Calista. Cet assassinat bouleversa sa vie : ses parents se séparèrent, son père se suicida, il du quitter Calista.
26 ans plus tard, alors qu'il revient dans cette ville couvrir un procès en tant qu'illustrateur (il est l'un des plus grands dessinateurs de portraits robots), il est toujours hanté par cette histoire. Et il va se mettre à rechercher la vérité...
William Bayer, l'auteur, nous entraîne dans une histoire palpitante peuplée de personnages décrits (dessinés ?) avec beaucoup de talent, où le sordide n'est jamais loin des beaux quartiers, où les traumatismes de la petite enfance dictent les névroses et les fantasmes de l'adulte, le tout pimenté de scènes érotiques brûlantes et "tenu", au fil des 490 pages du roman, par un vrai suspens.

samedi 27 novembre 2010

Zapping 2

Le Monde date du dimanche 28 et lundi 29 novembre 2010.
Difficile de trouver de quoi se réjouir !
Nathalie Kosciusko-Morizet, Stefan Rahmstorf, Serguei Tsapok, Nancy Huston ; 4 personnes que le hasard du "Zapping" réunit.
La 1ere, 37 ans, ministre de l'écologie, polytechnicienne, bien née ; une photo sur laquelle elle a des allures de princesse d'un autre siècle, beauté hiéraldique ; elle défend farouchement des causes indéfendables (pas celles de l'écologie ; celles des turpitudes de son patron).
Serguei Tsapok est un chef de bande russe dont les exactions viennent d'être stoppées ; l'individu et sa bande ont semé la terreur dans une ville des environs de Sotchi (viols, assassinats, rackets, tortures,..) pendant 5 ans, en toute impunité. Vous voyez qu'il ne faut pas désespérer !
Stefan Rahmstorf est professeur d'océanographie physique a l'université de Postdam. Il est le x ieme scientifique sérieux a nous prévenir que bientôt, il sera trop tard pour agir car l'inertie du système est comparable à celle du Titanic : l'iceberg est repèré, mais si on ne manœuvre pas immédiatement et avec énergie, le "paquebot Terre" heurtera l'iceberg et ce sera la catastrophe ! Il y en aura toujours pour crier a une théorie du complot quelconque...
Nancy Huston est une écrivain d'origine canadienne et qui, devant un tableau du Caravage, vient d'avoir une révélation : le rôle de l'artiste "est de voir le bien et le mal, de les donner à voir, de les comprendre." Elle ajoute : "une des forces de l'art est d'ébranler nos certitudes". Je comprends parfaitement pourquoi certains ne s'intéressent absolument pas à l'art !
Bon, voila un zapping plus optimiste que le No1 ! 2 femmes (l'avenir de l'homme ?) nous y aident.

vendredi 26 novembre 2010

Poésie

Le mur est jaune.
La théière est muette.
Les verres sont renversés.
La télévision est éteinte.
Le jardin est habillé de neige.
Le froid règne sur les douves.
Le silence est suspect.
L'homme s'interroge.
Le monde va.

Enterrement

Une messe d'enterrement. La cérémonie religieuse fait penser à la chanson de Cohen, "The Future", dont le refrain dit :

"Quand ils disaient REPENTISSEZ-VOUS REPENTISSEZ-VOUS
Je me demande ce qu'ils voulaient dire".

Le prêtre avait des mots qui avaient des prétentions à être sacrés et qui ressemblaient a des chandeliers en plaqué or ; tout était faux ; ne sonnait pas juste. Dommage.
Pas pour les mots, les mots avec de la matière humaine que les proches du défunt ont prononcé. L'homme au-dessus du sacré. L'homme comme valeur suprême. C'est profondément ça que ces mots de douleur, d'amour exprimaient. Pourquoi la religion ne parvient-elle pas à la hauteur ? Elle finit par désespèrer l'humanité.

dimanche 21 novembre 2010

Intelligence constructive



























Mais qu'est-ce que ça peut bien être ? A quoi ça sert ? N'est-ce pas un pléonasme ? Faut-il s'y intéresser ? Quelqu'un l'a-t-il déjà rencontrée ? Est-ce que ça rapporte gros ? N'est-ce pas dépassée ? Y a-t-il un avenir pour elle ? Faut-il s'en méfier ? Encore un "concept marketing" ? Est-elle réservée à une minorité ? Existe-t-il un "Que sais-je" ? C'est dans Wikipédia ? Se reconnait-elle au premier regard ? Est-elle vitale ?
Petit exercice : un "intrus" s'est caché dans ces exemples d'intelligence constructive ; à votre avis ?

On change tout (ou presque) !

Un coup d'œil à droite ; on a fait un effort : on a changé la pluspart des photos et des textes. (veinards !)

jeudi 18 novembre 2010

A quoi a bien pu servir la Révolution ?

Lu dans les petites annonces du Figaro daté du 9 novembre :

"Le comte
Anatole de COUSSINEAU de BOURBONNET
et la comtesse, née Marie-Chantal de PRADEL de LANAZE,

le comte
Thibault de CREUX du BRAIZE
Mme de CREUX du BRAIZE
née Marie-Philomène CRUCHOT

sont heureux d'annoncer
les fiançailles de leurs enfants

Constance et Alban"

On se pince. Au secours les Visiteurs ! Non, on est bien en 2010, et il y a encore des nostalgiques de la perruque poudrée, des laquais, des gueux et des vilains !

J'ai un faible pour les nobles, je l'ai toujours avoué. Je démasque le port de la chevalière aux armes familiales sur des doigts habitués aux gants beurre-frais à plusieurs mètres à la ronde.
Ah, cet air blasé et condescendant, comme livré en pâture à tout interlocuteur non aristocrate !

Je vous épargne - non, je ne vous épargne pas - sur la même page des prénoms à attraper des douleurs abdominales pendant plusieurs jours :

"Quitterie, Bertille, Pierre-François, Nikolett, Aurore, Maxence, Allénor, Côme, Wandrille, Marie-Adélaïde, Marie-Priscille et une incontournable Ségolène! "

J'arrête, c'est insupportable, je n'en peux plus : ces douleurs abdominables ! (tellement je me marre).
Prolétaires et gueux de tous les pays, unissez-vous !

mardi 16 novembre 2010

Cette fois c'est bon !

Deux ans tout rond que j'ai ouvert cette fenêtre sur l'inconnu !
Et je ne parle pas là, seulement, d'un hypothétique paysage extérieur ; car quand on écrit, que l'on met en forme, qu'il y a cette application à placer les mots dans un espace ouvert sur le monde avec la volonté, conjugué au désir, d'accomplir un texte, un vrai, un regardable, un exposable, en réalité, l'inconnu est au fond de soi et certainement pas dans un espace éloigné ; étranger intime ou intimité étrangère...
Je me souhaite donc un très bon anniversaire. 2 ans : je marche, j'ai quelques dents, je suis propre, je parle quelques mots, l'avenir m'appartient en quelque sorte !

La banquier anarchiste

Etrange petite nouvelle de Pessoa où le grand auteur portugais s'exerce à manipuler le paradoxe avec une maîtrise redoutable ! Le vrai anarchiste est bien entendu lui-même ; et il n'a que dégouts pour les banquiers, mais aussi pour ces anars en théorie, ces anars qui courbent le dos, incapables de se libérer par eux-mêmes, impuissants à créer autre chose qu'une dictature tyrannique.
Tout se passe à l'occasion de la fin d'un diner.
"Au fait : on me disait l'autre jour qu'autrefois vous étiez anarchiste...
Que j'ai été, non : je l'ai été et je le suis toujours.(...) Je suis anarchiste."

dimanche 14 novembre 2010

Zapping

Il ne semble pas exister d'autres alternatives aujourd'hui que de ceder au "zapping", tant le flot d'informations qui nous parvient est semblable a un torrent en cru charriant, sans distinction, des debris ou des pepites ; le regardeur du monde est comme un spectateur installe sur l'une des rives du cours d'eau agite - on choisit la gauche ou la droite - tentant de saisir dans le flot bouillonnant quelques objets particuliers dont il va tenter d'en reconnaitre la substance entre deux submersions et un naufrage definitif (la duree de vie - de passage - est dramatiquement courte, de plus en plus courte avec le debit du torrent qui ne cesse d'augmenter avec le temps).
Everybody Knows tente une nouvelle rubrique, inspiree par la lecture du "Monde", lequel recele quotidiennement des "pepites" qui m'enthousiasme a chaque lecture et me font croire, qu'apres avoir parcouru la trentaine de feuillets - toujours en commencant par la derniere page - l'individu que je suis a present vaut un peu mieux que celui de tout a l'heure.
Donc, zapping-selectif avec le numero date de ce samedi.
5 personnages : Sansar Chand, Felix Gonzales-Torres, Marion Bergeron, Vincent Jacob et Asia Bibi.
Le premier est un "dealer de tigres", un parmi les affreux de l'humanite, dont la fortune s'est faite dans le traffic du fameux "Tigre du bengale" dont l'extinction semble irreversible a court terme tant la cupidite d'individus tels que ce Chand parait sans limites, encouragee par une demande d'origine chinoise ; le penis de tigre, mijote en soupe, aurait des vertus aphrodisiaques ! A l'occasion de son proces, un juge formula cette sentence terrible : "Vous vendez la peau des tigres et des leopards ; demain vous vendrez celle des etres humains."
Felix Gonzales-Torres est plus innocent car sa specialite c'est le bonbon. Ne pensez pas qu'il s'agisse d'un confiseur ; non, l'individu est artiste et plutot extremement bien cote puique l'une de ses dernieres oeuvres - un tas de 90 kg de bonbons intitule "Portrait de Marcel Brient" - s'est vendu 4,5 millions de $ ! C'est tres dommage pour l'art contemporain. Le commissaire-priseur aurait pu avoir cette sentence : "Aujourd'hui vous vendez des bonbons, mais demain, de la m... pourrait aussi bien faire l'affaire !"
Marion Bergeron a ecrit un livre : "189 jours dans la barbarie ordinaire". Elle n'est pas ecrivain, mais a Pole Emploi elle a juste pris des notes tant le systeme lui est apparu violent et absurde, le quotidien effrayant.
Vincent Jacob a connu un autre quotidien, tout aussi absurde et effrayant ; mais lui, c'est du cote des marches financiers que cet ex banquier d'affaires l'a cotoye. Il le denonce dans une tribune ou il rappelle quand meme que c'est env 25% du PIB qui a ete perdu par les pays du G20 (on ne parle pas des autres) suite au dereglement de la sphere financiere, et l'OCDE estime que c'est 325 milliards de $ qui n'iront pas a des investissements prioritaires comme le developpement humain ou la lutte contre le changement climatique !
Enfin Asia Bibi, 37 ans, chretienne et mere de 5 enfants, a ete condamnee a mort par pendaison pour avoir "blaspheme". Ca se passe au Pakistan.
Cupidite, absurdite, precarite, inconscience et fanatisme ; on tentera un prochian "Zapping" plus gai !

samedi 13 novembre 2010

J'aime les maisons habitées par les livres. Je ne parle pas de celles qui veulent paraitre sous domination littéraire - comment la littérature peut-elle asservir, elle, instrument essentiel de la liberté ? - ou les murs constituent comme un vertige d'étagères fourrées d'ouvrages alignés comme a la parade. Je veux parler de celles ou les livres sont partout chez eux ; des "livres de compagnie" comme on le dirait d'un chat : sur la table de chevet, au coin d'un meuble de salon, en piles improvisées sur le plancher, en attente d'un passage attentif sur une marche d'escalier, en compagnie de whiskys choisis sur une desserte encombrée, jusque sur la table de la cuisine humant une promesse de plaisir. Et quand, en plus, un feu crépite dans la cheminée, et que les fenetres autorisent toutes les indiscrétions sur un territoire marin ; alors, il me semble que de telles maisons donnent une idée assez juste du bonheur.
Merci a ceux qui m'ont inspire ce petit texte et qui se reconnaitrons certainement s'ils parviennent jusqu'ici.

vendredi 12 novembre 2010

Tempete marine

Le vent qui s'emballe dans les frondaisons noires des pins centenaires ou dans les cimes odorantes des acacias aux troncs dépecés, libérant par rafales dans l'obscurité épaisse des branches massives, des soupirs puissants comme le souffle de l'homme qui s'exerce à de terribles efforts ; la mer qui blanchit et s'affole sacrifiant des hordes de mercenaires dans une rage d'écumes ; la voila donc qui résonne dans le secret de mes sens ; voila son souvenir intact qui se réservait au plus profond de mon être et qui l'alerte à présent ; car sur mon ile la tempête, cette rebelle du temps, me fait l'honneur de sa visite, l'hommage d'une démonstration.

lundi 8 novembre 2010

Anniversaire


Dans quelques jours, précisément le 16 novembre, Everybody Knows aura 2 ans ! Pas mal !
Inespéré ! Une somme ! Une mine ! Et sans épanchements intimes ! Du régal de postérité ! Un amusement improbable pour descendants insomniaques ! Près de 400 articles au compteur ! Près de 1.000 en comptant le DIP ! Des lecteurs toujours plus nombreux (3 à 4 par jour) ! Des commentaires comme s'il en pleuvait (2 par mois aux périodes où Gérard n'est pas aux colonies) !
A vos cadeaux !................

Ravel


Cette petite histoire des dix dernières années de la vie du compositeur du Boléro constitue l'une des trois pièces de l'exercice que s'est imposé Jean Echenoz en écrivant sur trois personnages aussi différents que Zatopeck dans "Courir", qui ouvre le triptyque, Ravel dans le roman éponyme, et l'ingénieur NiKola Tesla dans "Des éclairs", qui vient de paraître.
Dans "Ravel", le personnage n'est pas un héros, un surdoué de la musique. Bien entendu il voyage dans le monde entier dans des cabines ou des wagons de première classe, il a certaines manies de star - plus de dandy maniaque d'ailleurs - mais c'est plutôt le quotidien d'un homme à la santé fragile, incertain, paresseux, déprimé, qu'Echenoz décrit. Les foules l'honorent et lui souhaiterait parvenir simplement à dormir plusieurs heures d'affilée la nuit !
Echenoz adopte un style très simple à l'image des petites choses de la vie avec lesquelles il compose l'univers d'un des plus grands compositeurs du début du 20ème siècle.
Très affaibli physiquement, mais surtout mentalement, Ravel à cette ultime révolte teintée de désespoir quand, sa gouvernante tentant de le réconforter en lui affirmant que "même s'il ne peut plus rien produire, son œuvre est là. Son œuvre est accomplie (...) elle est nombreuse et magnifique.", il lui dit "Mais comment pouvez-vous dire ça ? (...) Je n'ai rien écrit, je ne laisse rien, je n'ai rien dit de ce que je voulais dire."
Quelques jours plus tard il devait mourir après avoir subi une opération au cerveau. Il avait 62 ans.

Veinards !

Veinards ! Tous les lecteurs d'Everybody Knows sont des veinards car ils savaient, 15 jours avant le monde entier, que "La Carte et le territoire" serait le roman lauréat de l'assemblée du Drouant. Et si vous n'en croyez pas vos yeux, remontez le temps et consultez les premières impressions du dénommé Pergame du dimanche 24 au soir ! Bande de veinards !

dimanche 7 novembre 2010

Installation d'Ai Weiwei à la Tate Modern de Londres



Imaginez que vous découvrez d'une passerelle un peu en surplomb, une étendue d'environ 50m de long et 20m de large constituée d'une multitude de petits granulats de quelques centimètres de longueur (3 ou 4), de couleur uniforme, parfaitement étalée sur le sol de l'ancienne salle des machines d'une usine électrique reconvertie en musée d'art contemporain, et vous aurez une idée de ce que le visiteur découvre en pénétrant dans la grande nef de la Tate Modern. Il s'agit d'une installation gigantesque de l'artiste chinois Aï Weiwei qui est constituée de plus de 100 millions de petits objets de céramique oblongs, sur la surface desquels des villageois chinois on peint des bandes noires imitant l'aspect des graines de tournesol.
Vu de loin, ce champ de "granulats" ne peut laisser imaginer que chaque élément est différent, qu'il a nécessité une attention particulière dans sa décoration ; bref qu'il est unique.
L'artiste explique qu'il a voulu travailler sur plusieurs thèmes :
- celui de la multitude constituée d'êtres chacun différents (métaphore de l'humanité)
- le nombre car il s'agit d'une image de la Chine avec son milliard de chinois, insaisissable, "tous identiques"
- l'artisanat (le processus de fabrication de ces éléments de céramique est extrêmement artisanal) et l'image que l'on a de la Chine : objets produits en masse, standardisés, de manière industrielle
- l'évocation du tournesol, plante singulière que Mao incorporait fréquemment dans le fond des portraits à son effigie
- la relation entre des paysans du fin fond de la campagne chinoise et un public occidental dont la vie et les références sont très éloignées
L'art en général a une fonction de représentation et, en particulier pour l'art contemporain, une fonction de réflexion, d'interrogation supplémentaire qui prend en quelque sorte la place réservée à la figuration dans les œuvres du passé.
Mais il serait faux de dire que l'art figuratif n'interroge pas et que sa représentation se suffit à elle-même. Les artistes d'hier n'ont jamais cessé de glisser dans leurs œuvres des secrets, des codes ou des énigmes. A l'inverse, on ne peut réduire l'art contemporain (et en particulier l'abstraction) à un questionnement et un processus mental.
Il est donc tout à fait possible d'avoir des émotions aussi fortes devant "La ronde de nuit de Rembrandt" ou devant un Rothko ; il n'y a pas d'incompatibilité.
Une autre œuvre de Weiwei vue à Venise en 2008 :

Maquette de demeure insolite et insulaire

En avant-première, un avant-goût d'un projet de pied-à-terre marin (d'après le dessin "La faille" de Claude Parent et les esquisses de ce dernier) :

"Lettre d'une inconnue" et "La ruelle au clair de lune"

Ces deux petites nouvelles sont associées à Amok (Cf ante) pour constituer un triptyque que Stephan Zweig dédie en quelque sorte à la passion dont le destin ne peut être que tragique.
Toutes les vies sont anéanties par la passion semble vouloir dire Zweig.
Pourtant, son suicide le 22 février 1942 à Rio ne correspond pas à l'issue fatale d'un processus passionnel. N'était-ce pas la peur, une désillusion immense, une absence de confiance en lui-même poussée à son paroxysme qui furent les moteurs de son acte définitif ?
Ces trois nouvelles sont magnifiques. Extraits :

"J'aimais ces ruelles des villes étrangères, ce marché impur de toutes les passions, cet entassement clandestin de toutes les séductions pour les matelots qui, excédés de leurs nuits solitaires sur les mers lointaines et périlleuses, entrent ici pour une nuit, satisfaire dans une heure la sensualité multiple de leur rêves. Il faut qu'elles se cachent dans un bas-fond de la grande ville, ces petites ruelles, parce qu'elles disent avec tant d'effronterie et d'insistance ce que les maisons claires aux vitres étincelantes, où habitent les gens du monde, cachent sous mille masques." La ruelle au clair de lune

"C'est à mourir, cet hôpital ; tout vous y est étranger, étranger, étranger ; et nous nous regardions comme des étrangères, nous qui gisions là, solitaires et mutuellement pleines de haine, nous que seuls la misère et les mêmes tourments avaient contraintes à prendre place dans cette salle à l'atmosphère viciée, emplie de chloroforme et de sang, de cris et de gémissements. Tout ce que la pauvreté doit subir d'humiliations, d'outrages moraux et physiques, je l'ai souffert, dans cette promiscuité avec des prostituées et des malades qui faisaient de la communauté de notre sort une communauté d'infamie..."
Lettre d'une inconnue

vendredi 5 novembre 2010

L'insomnie des étoiles


Le nouveau roman de Marc Dugain ("La chambre des officiers", "La malédiction d'Edgar") a comme décor un village d'une région agricole d'Allemagne à l'automne 1944. Un officier français, Louyre, astronome dans le civil, est à la tête d'une petite compagnie de militaires ; il a la charge d'occuper ce village. On est très loin de Berlin et du théâtre de l'effondrement du régime nazi. Les français découvrent dans une ferme isolée une très jeune femme, Maria, seule, affamée ; mais aussi, cachée dans une des granges, une caisse avec les restes du corps d'un homme qui a été brûlé, et dont Maria dit qu'il a été tué sous ses yeux. Alors que cette guerre a fait des millions de morts et que, régulièrement, des informations parviennent sur les charniers du régime nazi, Louyre va se concentrer sur ce seul crime ; d'autant qu'il acquiert rapidement la conviction qu'une relation existe entre le crime et un institut de convalescence proche qui semble avoir été vidé à la hâte de ses occupants et de tous ses meubles.
Quel terrible secret se cache derrière les murs de cet institut, dans le comportement étrange du maire et du prêtre, dans la disparition il y a plusieurs années de la mère de Maria ? Que contiennent ces lettres que la jeune femme remet à Louyre et qui lui ont été écrites du front par son père ?
Marc Dugain nous entraine dans une histoire de folies liée à "cette sorte d'hystérie collective" qui un jour, hier, il y a moins de soixante-dix ans, s'est emparée de l'Allemagne.
Une hystérie fondée, comme l'auteur le fait dire à Halfinger, le médecin psychiatre directeur de l'institut que Louyre va longuement interroger, sur une "conscience au service d'un certaine idée du bien", dans "le partage de (nos) convictions profondes étayées par des raisonnements sans faille (qui) donnait lieu à un moment de virilité exceptionnel qui aurait pu servir d'exemple à ce que doivent être les relations entre hommes."
Le personnage de Louyre est intéressant : un homme qui, bien que placé dans une position de supériorité acquise par son uniforme et son statut de "vainqueur", reste courtois, élégant, d'une honnêteté intellectuelle sans faille.
Un livre fort, servit par un très beau style qui évite l'emphase et le pathos, et qui se lit avec plaisir et gravité.

mardi 2 novembre 2010

Niels Lyhne


"Niels Lyhne" est un roman de l'auteur danois Jens Peter Jacobsen (184è-1885)qui exerça une influence si forte sur Rilke que celui-ci souhaita vivement le rencontrer : mais il était trop tard : Lyhne était déjà mort. Un autre écrivain et poète, Charles van Lerberghe dit de Jacobsen : "...n'oubliez pas de lire les romans de Jacobsen. Il est à jamais placé pour moi à côté de Flaubert, de Tolstoï, de d'Annunzio..."
Ce qui se dégage au terme de la lecture de "Niels Lyhn", c'est une grande sensibilité, une profondeur, une honnêteté, du courage et une immense tristesse...et l'envie de le relire, de le partager avec des amis.
"...au fond des choses, il y a cette lamentable vérité que l'homme est toujours seul", dit Niels au soir de sa vie.
A côté de ses relations amoureuses, souvent déçues, Niels affirme sans violence sa croyance en l'Homme : "Il lui fit entrevoir la force et l'indépendance que l'humanité acquérait si, n'ayant foi qu'en elle-même, elle cherchait à mettre sa vie en accord avec ce que chacun sentait en soi de meilleur et de plus élevé au lieu de s'en rapporter à une divinité quelconque chargée de contrôler ses actes."
Et jusqu'à son dernier souffle : "Si j'étais Dieu...je préfèrerais accorder le salut éternel à ceux qui meurent sans s'être convertis."

Sélection d'oeuvres de la Fondation Saatchi d'art contemporain




vendredi 29 octobre 2010

Le siège de Bogota


Un livre dont le titre emprunte à l'une des deux nouvelles qu'il contient, et que l'on peut dévorer sans modération.
Deux textes écrits dans des registres très différents : une enquête menée par un duo de journalistes (une magnifique créature islandaise portée sur la coke et la vodka, et un maltais timide, amoureux refoulé de la belle) dans les eaux troubles d'un Bogota en ruines, et une autre "Histoire tragique de l'homme qui tombait amoureux dans les aéroports" dans laquelle un grand reporter se trouve pris dans la toile d'araignée complexe tissée par de drôles de mantes religieuses : des hôtesses de l'air...Erotisme, suspens et sensation aux balcons

mercredi 27 octobre 2010

Amok



Un amok est « un Malais, n’importe quel brave homme plein de douceur » qui, subitement et pour une raison inconnue, « bondit, saisit son poignard et se précipite dans la rue…il court tout droit devant lui (…) Ce qui passe sur son chemin, homme ou animal, il l’abat avec son kris et l’odeur du sang le rend encore plus violent… Tandis qu’il court, la bave lui vient aux lèvres, il hurle comme un possédé (…) Les gens des villages savent qu’aucune puissance au monde ne peut arrêter un amok, (…) ils vocifèrent : « Amok, Amok ! » et tout s’enfuit…(…) jusqu’à ce qu’on l’abatte comme un chien enragé ou qu’il s’effondre, anéanti et tout écumant… »
C’est ainsi que Stephan Zweig fait parler cet étrange médecin alcoolique qu’il rencontre par hasard à bord d’un paquebot de retour des Indes vers l’Europe, une nuit « d’un bleu d’acier si métallique et pourtant tout éclatant (…) débordant de lumière, d’une lumière qui tombait, comme voilée, de la lune et des étoiles, et qui semblait brûler, en quelque sorte, à un foyer mystérieux. » Cet homme, embarqué clandestin, devenu misérable, lui livre jusqu’à l’aube un secret terrible, né d’une passion tragique qui le transforma en Amok.
Ecrit dans un style pour lequel le qualificatif de « parfait » semble être simplement juste, cette nouvelle traite donc de la passion – c’est-à-dire une attitude humaine incontrôlée, tour à tour délicieuse et douloureuse – d’un homme vers une femme. Elle nait de la beauté et de l’orgueil ; elle périt par l’aveuglement et le déshonneur.
Il existe, semble-t-il, deux humanités : celle capable de succomber à la passion - au risque de se transformer à un degré plus ou moins intense en Amok - et l’autre. Quelle est la plus humaine des deux ?

dimanche 24 octobre 2010

Le Centre Pompidou de Metz

"Turlututu chapeau pointu...".
Œuvre de l'architecte japonais Shigeru Ban, en association avec l'architecte français Jean de Gastines, le Centre Pompidou de Metz se découvre dès la sortie de la gare comme un curieux chapiteau blanc aux ondulations savantes percé de parallélépipèdes superposés, et coiffé d'un dispositif métallique assez banal sur le plan esthétique (et plutôt sophistiqué s'il s'agit d'un paratonnerre).

La structure porteuse de l'édifice est un exploit sur le plan technique et répond assez bien à l'objectif métaphorique qui lui était assigné : rappeler le tressage des chapeaux de paille coniques en usage en extrême-orient (au cas où vous ne l'auriez pas compris, un tel couvre-chef est présenté dans une petite salle du rez-de-chaussée).
Une fois passée l'admiration pour cette résille bois et les quatre points d'appui dont les nervures s'entrelacent avec volupté, force est de constater que le reste est assez décevant.

On regrette d'abord qu'il ne soit pas possible de faire le tour complet du bâtiment ; bien que, compte tenu de la maladresse avec laquelle sont traités les gaines et les locaux techniques floqués en façade arrière, on peut comprendre cette mesure de clémence.
On s'interroge sur le peu d'attention portée au dessin des consoles métalliques qui supportent les énormes gaines de ventilation (peu élégantes également) placées de part et d'autre des porte-à-faux rectangulaires ; lesquels ne demandaient qu'à être parfaitement purs, dégagés de toute contamination technologique (est-ce un rappel des tuyaux du grand-frère parisien ?)

Le hall est immense, glacial quand il fait froid dehors (est-il brûlant sous la canicule ?), équipé d'une paroi extérieure de type industriel : portes mobiles de plate-forme de fret en partie inférieure et réglite translucide en partie supérieure (toujours un clin d'œil au grand-frère ?).
Le programme a, semble-t-il, oublié une cafétéria digne de ce nom ; on peut donc se restaurer (mal) sous une tente en plastique.
Mais un musée, c'est avant tout fait pour les collections et les expositions. Pour les premières, on a le sentiment d'un sympathique saupoudrage de bonne qualité permettant à tout visiteur de ressortir avec le sentiment de disposer d'un aperçu assez général de l'art reconnu du XXème siècle.

On regrette que le chef d'œuvre suprême de l'exposition - le triptyque bleu de Miro - soit si mal mis en valeur, et présenté dans un couloir avec un recul ridicule.
Les lieux d'expositions : en fait trois galeries identiques en forme de parallélépipèdes très longs (70 à 80m ?) qui transpercent l'édifice de part en part, sans porteurs intermédiaires, ce qui offre sans doute un grand degré de liberté dans leur agencement.
La perspective sur la cathédrale est effectivement spectaculaire ; celles sur les voies ferrées et le parvis : légèrement moins ...
En résumé : Metz n'est pas Paris (je veux parler des Centres Pompidou) ; l'émotion n'était pas à ce 1er rendez-vous ; l'ingéniosité et la plastique de la résille bois relèvent véritablement du Chef d'œuvre.
PS : la beauté des piliers bois est en partie assassinée par les énormes descentes d'eau pluviale et leur dispositif de maintien (dommage !)

La carte et le territoire (1ères impressions)


La dernière production de "l'auteur des Particules élémentaires" comme il se désigne lui-même dans ce roman où il se met en scène ne laissera personne indifférent, bien entendu : Houellebecq ça dérange toujours ; ça doit déranger !
On retrouve dans "La carte et le territoire" ce regard féroce (mais essentiellement contre la bêtise), distant (l'homme se revendique misanthrope), lucide (les dérives de "notre" monde sont bien identifiées et fustigées), un humour où se mélangent cynisme, morgue et indifférence, un style qui sert assez admirablement les invariants de la "marque" Houellebéquienne. Mais le propos semble plus grave que dans "Les particules élémentaires" (roman remarquable) ; l'auteur va au-delà du cynisme et partage avec le lecteur quelques clés de compréhension de l'absurdité du monde actuel ; d'autant que l'action se passe dans le futur (2050 ?).
On y reviendra...mais d'ores et déjà, un avis : à recommander
PS : "Goncourable" certainement (mais l'homme doit s'en foutre totalement...pas si sûr d'ailleurs !)

mardi 19 octobre 2010

Arria Marcella (nouvelle de Théophile Gautier)



En l'an 79 ap. JC, Arria Marcella, jeune fille riche et belle d'une famille patricienne, meurt ensevelie sous les cendres brûlantes du Vésuve.
Son souvenir subsiste dans une vitrine du musée des Studii de Naples : un bloc de cendre au "contour charmant" qui laisse deviner "la coupe d'un sein admirable et d'un flanc aussi pur de style que celui d'une statue grecque". C'est devant ce "cachet de beauté" qu'Octavien, un jeune homme venu avec deux de ses amis pour effectuer le traditionnel "voyage en Italie", reste en "contemplation profonde".
Les trois amis partent pour Pompéi visiter "la ville ressuscitée, ayant secoué un coin de son linceul de cendre". Le guide qu'Octavien suit "machinalement (...) d'un pas de somnambule" tellement il est encore troublé par sa "rencontre" du matin, leur fait découvrir "ces rues où les formes d'une existence évanouie sont conservées intactes" et les amène jusqu'à la villa d'Arrius Diomèdes qu'il parcourt jusqu'à une pièce en sous-sol - un cellier- où, leur dit-il, "c'est ici (...) que l'on trouva, parmi dix sept squelettes, celui de la dame dont l'empreinte se voit au musée de Naples." "...et une larme en retard de deux mille ans tomba (...) sur la place où cette femme, pour laquelle il se sentait un amour rétrospectif, avait péri étouffée par la cendre chaude du volcan."
La nuit suivante Octavien ne parvient pas à trouver le sommeil. Il se lève et se dirige vers la ville morte. Il s'engage dans les décombres et là, il va faire des découvertes proprement hallucinantes : la ville semble s'être relevée de la catastrophe ; les bâtiments sont intacts ; il y croise même des habitants avec lesquels il s'entretient ; vingt siècles après la tragédie, Pompéi revit, et lui, Octavien est le témoin de ce miracle. Il est invité dans un amphithéâtre pour y assister à une représentation d'une pièce de Plaute pendant laquelle il aperçoit soudainement "une créature d'une beauté merveilleuse" ; "elle était brune et pâle (...) et dans son visage d'un ton mat brillaient des yeux sombres et doux, chargés d'une indéfinissable expression de tristesse voluptueuse et d'ennui passionné".
Je dois arrêter ici le récit ; j'en ai déjà trop dit. Ce petit bijou littéraire est à découvrir ; vraiment.

dimanche 17 octobre 2010

Les brumes du passé


348 pages de bonheur, avec comme décor La Havane ; celle d'avant Castro et sa vie mondaine - cabarets, boîtes de nuit, prostituées de luxe, limousines chromées -, et l'actuelle avec ses quartiers aux allures de "ville ravagée par la guerre, plein de fondrières et de gravats, d'édifices en équilibre précaire (...) de bidons débordant d'immondices, (...) de hordes de chiens errants, envahis par la galle (...) et de ses femmes endurcies, aiguisées comme des couteaux, toutes affublées de bermudas en lycra toujours plus collants, parfaits pour faire ressortir les proportions de leurs fesses et le calibre d'un sexe orgueilleusement exhibé. (...) ...un monde au bord d'une apocalypse difficilement réversible."
Mario Conde, dit "le Conde", a une cinquantaine d'années ; c'est un ancien flic. Un idéaliste, un "martien" comme le surnomme son acolyte, Yoyi, avec lequel il s'adonne au "hasardeux négoce de l'achat et de la vente de vieux livres". La hasard ? le destin ? l'amène à découvrir un soir, dans une demeure à la noblesse décatie du Védado, une extraordinaire bibliothèque contenant des milliers d'ouvrages dont de nombreux exceptionnels. Il s'agit de la maison d'un richissime homme d'affaire, Alcides Montes de Oca, gardée, depuis l'exil puis la mort de son propriétaire, par les deux enfants de l'ancienne secrétaire particulière d'Alcides. La crise effroyable que traverse Cuba les oblige, pour ne pas mourir de faim, à négocier quelques livres ; et ce, malgré le serment fait par leur mère - folle et désormais recluse dans une pièce de la maison - de ne jamais en vendre un seul.
Le Conde va découvrir dans l'un des livres une coupure de journal datant de 1960 comportant une photo d'une femme magnifique "Violeta del Rio", chanteuse de boléros, et quelques mots annonçant qu'elle arrête définitivement sa carrière.
Personne ne connait plus Violeta Del Rio. C'est ce qui intrigue le Conde. Comment une femme d'une telle beauté, qui a connu la célébrité et la gloire, peut-elle avoir totalement disparue des mémoires ?
Le flic reprend le dessus : le Conde, que cette femme sublime commence à hanter, va se mettre en chasse pour percer le mystère de cet oubli.
Et c'est dans la quête palpitante d'une vérité qui va se dévoiler progressivement que Léonardo Padura, écrivain cubain de 55 ans, nous entraine tout au long de ce livre au style remarquable, d'une richesse souvent jubilatoire.
L'amitié simple qui emprunte parfois à la tendresse, le regret amer et lucide des années perdues dans l'illusion d'un bonheur révolutionnaire promis, la violence barbare du Cuba d'aujourd'hui, l'amour des livres et de la lecture, sont autant de thèmes que Padura explore dans ce roman avec une vraie fulgurance ; de celle qui fait les œuvres rares.


Merci à mes amis SG et APG pour leurs conseils précieux. Ils me connaissent les bougres ! Ils savent ce qui va me faire vibrer !

mercredi 13 octobre 2010

Le cri


Je me suis réveillé en sursaut. Ce n’est pas dans mes habitudes. J’ai plutôt le réveil calme. Mais j’ai entendu un cri.
Je m’habille. Je me lave, et tout le reste. « Je m’en vais ! A ce soir ! ». Silence. C’est une habitude. Je n’arrive pas à me faire à l’idée que je vis désormais seul.
Je sors de la maison pour prendre mon train. Il y a un oiseau, un jeune martinet, apeuré au pied du mur. Je le prends dans mes mains. Il me regarde ; il est confiant ; c’est étonnant. Alors, je le jette en l’air ; le plus haut possible. L’oiseau s’envole.
C’était quoi ce cri ?
J’arrive sur le quai de la gare. Le printemps a du mal à percer derrière les premières journées de mai. L’hiver insiste.
A cette heure matinale, nous ne sommes qu’une poignée d’habitants sur ce quai : un homme emmitouflé dans un blouson violet à l’épaisseur tibétaine, un petit gros boudiné dans une veste à carreaux qui parcourt sans convictions les pages d’un journal gratuit, un couple de vieux qui semblent égarés et inquiets. Les vieux sont très souvent inquiets.
Sur le quai, une femme s’avance maintenant dans ma direction. Elle est habillée comme un homme ce qui, paradoxalement, lui donne une féminité supplémentaire. Elle est très brune. Ses cheveux sont coupés avec soin, assez court. Elle porte un petit sac en cuir rouge-sang ; elle fume une cigarette qui dessine dans l’air derrière elle comme une route imaginaire. Ses yeux sont cachés derrière des lunettes de soleil très noires, très épaisses.
Elle se rapproche. J’aimerais qu’elle s’arrête maintenant. Malgré le froid, son chemisier blanc est ouvert, dévoilant un triangle de peau blanc, lisse, parfait comme l’intérieur d’un coquillage. Elle s’arrête.
Sa bouche est merveilleusement dessinée, sans rouge à lèvre. Quand elle fume, elle dépose comme un baiser sur le filtre. Elle aspire avec délice la fumée et la retient plusieurs secondes.
Elle enlève ses lunettes. J’aimerais croiser son regard. L’odeur du tabac se mélange avec son parfum sucré, comme celui des belles de nuit ; je cherche à respirer le plus possible de cet air-là.
Quel était ce cri ?
Une voix forte annonce le passage d’un train sans arrêt et invite à se tenir éloigné de la bordure du quai. Elle ne parait pas entendre l’avertissement. Elle est très proche de la voie. Nous nous regardons, mais j’ai l’impression qu’elle ne me voit pas. Elle a des yeux pâles, absents, envahis par une tristesse extrême ; et puis autour, des mèches épaisses qui dessinent sur son visage comme des virgules d’encre de Chine. Elle est étonnamment belle sur ce quai.
Je distingue les phares du train ; deux yeux un peu sales. Le cri d’une sirène immense, affreux perce le froid.
Ce n’est pas ce cri.
Puis le bruit déchainé de roulements métalliques qui va en s’amplifiant.
Soudain le train est là. Un voile noir passe devant mes yeux. J’entends un cri épouvantable.

Je me suis réveillé en sursaut. Ce n’est pas dans mes habitudes. J’ai plutôt le réveil calme. Mais j’ai bien entendu un cri.
Je ne suis pas en avance. "Je m’en vais ! A ce soir ! ». « A ce soir ! » me répond ma femme. Je sors de la maison.
Au pied du mur, il y a un martinet qui m’a vu et qui semble me reconnaître.

mardi 12 octobre 2010

Brassens, Leforestier et Ventura

Quand "émissions de télévision" rimaient avec "émotions"...

"Alors au soir de lassitude
Tout en peuplant sa solitude
Des fantômes du souvenir
On pleure les lèvres absentes
De toutes ses belles passantes
Que l'on n'a pas su retenir."

lundi 11 octobre 2010

La France et le syndrome du larbin expliqués par le vénérable professeur Mehlang Chang (en seulement 4' et 10")

Le roi se meurt avec Michel Bouquet à La Comédie des Champs Elysées


Une pièce sur l'acharnement ; pas le thérapeutique exactement, encore que Marie, la seconde, très jeune et très belle épouse du roi, veut lui faire croire que la jeunesse et la beauté peuvent constituer un barrage insubmersible contre la marée du temps.

Une pièce sur les détails de l'existence et la négligence coupable que nous leur témoignons tout au long de notre vie, chaque jour, chaque instant ; merveille de ce dialogue entre le roi et la servante :
La servante : "Je vide les pots de chambre. Je fais les lits."
Le roi : "Elle fait les lits ! On y couche, on s'y rendort, on s'y réveille. Est-ce que tu t'es aperçu que tu te réveillais tous les jours ? Se réveiller tous les jours ... On vient au monde tous les matins."
La servante : "Je frotte les parquets. je balaye, je balaye, je balaye. Ca n'en finit pas."
Le roi (avec ravissement...il se meurt !) : "Ca n'en finit pas !
La servante : "J'en ai mal dans le dos."
Le roi : "C'est vrai. Elle a un dos. nous avons un dos."

Une pièce sur l'enchantement de la vie, sur le destin inexorable qui nous conduit tous entre les mains de la Mort, la reine Marguerite, celle qui au bout du chemin a la main-mise finale sur notre vie (le roi n'est plus qu'un pantin entre ses mains) et la pièce s'achève sur ce constat désespérant :
La Reine Marguerite au Roi qui vient de mourir : " Et voilà, tu vois, tu n'as plus la parole, ton coeur n'a plus besoin de battre, plus la peine de respirer. C'était une agitation inutile, n'est-ce pas ? Tu peux prendre place."

"Le silence infini de ces espaces m'effraie" disait Blaise Pascal.

Et les comédiens ? Michel Bouquet est un roi immense, tour à tour cabotin, grave, lucide, anéanti, profond.
Les 4 autres sont magnifiques et ne déméritent pas, mais la "statue du commandeur" est imposante !

mercredi 6 octobre 2010

Rodin, tout le temps que dure le jour

Si on pense quelques secondes à la somme de coïncidences qu'il faut pour qu'une rencontre se fasse, c'est à la fois vertigineux et étonnant ; c'est aussi formidable.
Tenez : Roger Anger. Si je dis : Marx, Berlin, Panama, Erasmus, Architecture, Golf, Vernissage d'une exposition de photos, Naja, Développement Durable, etc., sans évoquer toutes les personnes qui sont associées, ce n'est qu'une courte sélection d'éléments qui ont contribué à une rencontre (posthume) avec Roger Anger.
Pour "Rodin, tout le temps que dure le jour", une petite pièce de théâtre que m'a fait parvenir son auteure - qui m'était inconnue il y a encore quelques jours - je devrais citer : Roland Garros, Un ticket restaurant, Le soleil, La littérature, La Place des Vosges, La Chine, l'architecture (encore !), etc.


Les trois personnages de la pièce sont : Rodin ; Marie, une jeune femme fascinée par Rodin - elle lui sert de modèle et voudrait elle-même être sculpteur - ; l'écrivain et poète Reiner Maria Rilke, qui est alors secrétaire du grand sculpteur.
Rodin a 65 ans, Marie 30 et Reiner Maria Rilke, 35.
Le sculpteur est au fait de sa gloire. Il a la maîtrise de la matière et croit pouvoir disposer de toutes les matières ; même celle représentée par une femme vivante. Le poète est fragile, malmené par Rodin qui ne lui laisse aucun répit pour créer, pour écrire. Il est amoureux de Marie ; timidement, à l'opposé de Rodin, presque grossier dans ses avances. Marie est charmée, presque aveuglée par l'immense talent du sculpteur, démiurge qui sculpte les gens, non comme ils se voient mais "comme ils sont". Mais Rodin est aussi un homme fragile, ridicule, petit, orgueilleux dont le génie s'oublie face à la féminité.

Dans ce jeu du dialogue entre l'art et l'amour, le génie et la sensualité, entre les deux humanités, il semble que la femme, encore une fois, naturellement, triomphe ; sans prétention, sans amertume, avec pour seules armes son regard, son intelligence et son charme qui lui font percevoir l'essentiel : que la porte de l'Enfer est bien vivante !
"Rodin, tout le temps que dure le jour". Pièce écrite par Françoise Cadol. Editions Fabert.

samedi 2 octobre 2010

Le Guépard


Quel livre ! Aragon prétendait qu'il s'agissait d'"un des plus grands romans de ce siècle." Giuseppe Tomasi Di Lampedusa mourra pourtant avant de recevoir le bon à tirer pour son œuvre. Il s'éteint à Rome le 23 juillet 1957 d'une tumeur au cerveau. Le Guépard, c'est le Prince de Salina, Don Fabrizio, le dernier représentant d'une aristocratie sicilienne qui va être balayée par la naissance de l'Italie moderne. L'histoire de cet homme, du regard qu'il porte sur un monde qu'il a toujours soumis avec élégance mais fermeté, des valeurs qu'il incarne - valeurs qui se voudraient éternelles -, du jeu de pouvoir fatal entre cette noblesse institutionnelle et les nouveaux riches, de la chute de la maison Salina, constituent la trame du roman. Di Lampedusa, descendant de cette aristocratie, s'est inspiré de personnages qu'il a connus dans son enfance. Il parvient à rendre parfaitement l'ambiance d'un monde qui, définitivement, ne va plus appartenir qu'au passé, avec les accents emphatiques d'une certaine nostalgie, les détails érigés en éléments essentiels, les rites et les postures obligés et reconnus de tous. Tout ce récit, qui pourrait reprendre le titre de Garcia Marquez "Chronique d'une mort annoncée", est servi par un style qui emprunte au baroque le dessin habile de ses volutes, l'extraordinaire profusion de son décor, en y instillant dans chaque phrase une grâce supplémentaire et un esprit digne du travail d'un sculpteur génial, un Rodin, qui parvient à insuffler la vie à un bloc de glaise.
Extraits :
"...; de la fontaine entière, des eaux tièdes, des pierres revêtues de mousses veloutées émanait la promesse d'un plaisir qui ne se muerait jamais en douleur."

Chevalley est venu proposer au Prince un poste au sénat. Il s'en retourne en diligence. "Il faisait à peine jour ; le peu de lumière qui parvenait à percer le matelas des nuages était de nouveau retenu par la saleté immémoriale des portières. Chevalley était seul ; entre les chocs et les secousses, il mouilla de salive le bout de son index, nettoya une vitre, juste la largeur d'un œil. Il regarda ; devant lui, sous la lumière de cendre, le paysage cahotait, sans rachat."

La dernière phrase du roman est une métaphore de la chute misérable et définitive du Guépard - ou plutôt de tout ce qu'il a pu représenter - transfiguré dans la sinistre carcasse empaillée de son chien que l'on jette à la benne.
"...au cour de son vol par la fenêtre sa forme se recomposa un instant : on aurait pu voir danser dans l'air un quadrupède aux longues moustaches et la patte droite antérieure semblait lancer une imprécation. Puis tout s'apaisa dans un petit tas de poussière livide."

J'ai choisi cette photo de Lampedusa qui traduit un certain désenchantement : solitude, assis en marge d'un très beau banc de pierre, costume sombre, une main qui se distingue et qui semble vouloir retenir la fuite du temps, nostalgie, une certaine noblesse, l'incompréhension.