samedi 17 octobre 2026

"Le Fondateur" de Giuliano da Empoli : une plongée au cœur du réacteur du technofascisme

 

Avec « Le Fondateur », Giuliano da Empoli poursuit sa saga entamée avec « Les ingénieurs du Chaos », poursuivie par« Le Mage du Kremlin » et « Les Prédateurs » ; un cycle romanesque centrée sur les questions de pouvoir et des stratégies de domination, celles mettant en œuvre les algorithmes et toute la panoplie des outils de surveillance des big Tech.

Ici, le personnage principal est un dénommé Alexander Zimmer, surdoué frustré en mal de reconnaissance, fondateur de la société Panoptik, installée dans la très clinquante Marbella. Zimmer est le Fondateur, inspiré du milliardaire libertarien Peter Thiel, dont la société, Palantir, a pour vocation d’apporter aux gouvernants un service de surveillance et de prospective, basé sur l’exploitation algorithmique du Big data.

Le narrateur est un jeune homme déchu du monde politique, que Zimmer recrute comme « conseiller ». À partir de là, ce dernier semble disposer - assez curieusement - d’une intimité avec le Fondateur, laquelle lui permet de décrire tous les ressorts de l’action de son nouvel employeur, tout en conservant un certain recul qui ne le fait pas sombrer totalement dans le délire Zimmerien.

Da Empoli introduit dans son roman des figures féminines sans grand relief, dans quelques passages un peu « longuets » ; un écrivain désabusé qui n’écrit plus (« Il y a déjà tellement de livres, et personne pour les lire! ») ; une caricature de colonel (« un spécimen humain remarquable, dressé pour la guerre » ; Palmer, un gamer, concepteur des outils d’IA qui s’imposent aujourd’hui dans les guerres ; etc.

Le narrateur s’installe dans les locaux hyper sécurisés de Panoptik, naviguant des salles glaciales où s’élabore la conquête du monde, aux jardins luxuriants dans lesquels se donnent de somptueuses fêtes totalement déjantées. Le récit décrit avec précision les ressorts de Panoptik (un mépris total des valeurs humanistes et des « mouches à fruit » que sont les politiques), et son objectif : détenir « le monopole de la condition humaine ».

Pour ceux qui se sont intéressés au technofascisme et à ses acteurs - dont Thiel-Zimmer est un personnage-clé - le récit glaçant de da Empoli n’a rien de l’élucubration d’un cassandre : ces milliardaires libertariens ne cachent absolument pas leur volonté de dominer le monde et d’imposer leur conception de la société partagée entre des maîtres et des esclaves, un président-PDG et le tout régi par les algorithmes nourris par des milliards de données. L’intervention de Peter Thiel a l’Académie des sciences (im)morales et politiques en atteste.

J’ai lu et entendu que certains lecteurs ont été troublés par le mélange de fiction et de réel. C’est étonnant : n’est-ce pas l’essence-même du roman ? Et sans aller jusqu’à penser avec Lobo Antunes que « l’imagination n’est que la réorganisation de nos souvenirs », le roman n’est-il pas une forme littéraire dont, trivialement, « les pieds sont sur terre et la tête dans les nuages » ?

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