mardi 30 avril 2019

"Un monde en toc" de Rinny Gremaud

Tout ça est parti d'une idée invraisemblable : faire le tour du monde pour visiter des "malls", ces surfaces commerciales hypertrophiées dont la vitalité témoignent de l'addiction d'une partie des habitants de cette planète pour les univers qu'elles proposent. De quels univers s'agit-il ? Et pourquoi parler au pluriel puisque, en définitive, le concept est partout le même : donner l'illusion d'exister par la consommation compulsive de produits de luxe ou de pacotilles, de plats standardisés, de décors en toc ou d'attractions plus ou moins débiles - nager avec des pingouins, skier sous une bulle dans le désert -, dans une atmosphère artificielle propice aux selfies débridés.
Résultat de recherche d'images pour "un monde en toc"Malgré la montée en puissance du commerce en ligne - stade ultime du consumérisme individualiste -  ces concentrés de laideur - pas exclusivement architecturale, mais aussi mentale - semblent continuer à proliférer dans certains pays, surfant sur l'ennui ou de nouvelles formes de tourisme générées par les masses nouvelles éligibles au bonheur du piou-piou trépané.
Rinny Gremaud a promené sa solitude et sa curiosité dans ces espaces architecturaux (malgré tout !) jusqu'à la nausée.
Résultat de recherche d'images pour "un monde en toc"C'est un livre d'alerte sur l'une des dérives prises par le convoi humanité. Il est écrit dans un style remarquable de précision, d'ironie mais aussi de tendresse.
"Un monde en toc" a été couronné par le prix spécial du jury du Livre de l'Académie d'architecture, ce qui peut être tout à la fois surprenant et réjouissant.
A lire sans hésitation.
"Les paysages urbains que nous traversons, et tout ce que nos yeux absorbent mécaniquement, les rues dans lesquelles nous promenons nos enfants, tout se sédimente. Et si tout est laid, uniformément laid, si rien n'est jamais possible à moins que ce ne soit laid, alors c'est le champs des audaces qui se rétrécit, en même temps que celui des désirs."

lundi 15 avril 2019

De la cervelle de veau

Résultat de recherche d'images pour "cervelles de veau meunière"Il contemplait les cinq morceaux de cervelle de veau qu’elle avait fait glisser de la poêle dans son assiette avec une précaution gourmande, puis il observait d’un œil ravi le suc du déglaçage au vinaigre de Xérès qu’elle versait avec une attention tout aussi gourmande sur les petits lobes d’une couleur sable clair derrière laquelle il imaginait à cet instant l’invraisemblable combinaison des milliards de neurones et de synapses capables d’engendrer, jadis dans un pré ensoleillé ou à l’abri d’un appentis de fortune, ou - plus terrible - sur le chemin de l’abattoir, une série de décharges électriques et de réactions chimiques quasi instantanées aptes à créer un acte impalpable - une émotion, un réflexe de survie, une tendresse, une panique - chez l’animal dont il s’apprêtait à déguster le principal organe sensoriel. Elle avait oublié les câpres, ce qui ôtait à ce plat le qualificatif savant de « à la grenobloise », mais surtout privait ces morceaux de cervelle de la pointe d’acidité qui aurait du en parachever l’exquise volupté.

Jean-Noel Spuarte

« Mémoire d’un imbécile heureux ». Éditions Les Bruyères

samedi 13 avril 2019

Vernissage d'art contemporain


Résultat de recherche d'images pour "collier de nouilles"
La première « œuvre » repérée en pénétrant dans cette exposition - une ancienne maison bourgeoise mal refagotée d'acier Corten -  s'apparentait à un collier de rouleaux de papier hygiénique. Elle pendouillait, suspendue à la poignée d’une fenêtre, comme si elle - l’oeuvre -  où il - le collier - avait été abandonné.e par la négligence (volontaire ?) de son propriétaire. Taraudé par une curiosité amusée (j'ai moi-même pratiqué jadis l'enfilade de rouleaux de papier hygiénique sur le carton desquels je rédigeais des commentaires qui se voulaient comiques), je me suis rapproché du « dispositif », pour constater ma méprise : il s'agissait de tronçons d’os à moelle et non pas des cylindres de carton dépouillés de leur enveloppe utilitaire.
L’objet apparaissait alors sous un angle beaucoup plus ... beaucoup moins ... enfin ... intéressant, selon la formule des spécialistes, surtout pour un carnivore, et j’imaginais à l’instant-même de ma découverte tous les palais que ces reliefs  avaient du régaler de leur substantifique moelle, légèrement tiédie et agrémentée de quelques grains de fleur de sel, le tout servi avec gourmandise sur une tranche de pain grillé. Avec un peu plus d'imagination, cette oeuvre aurait pu se faire assister d'une performance haute en couleur consistant à installer une grande tablée d'amateurs d'os à moelle enfilant, après dégustation et aux accents de chansons paillardes, leurs tronçons d'os sur une corde dont l'artiste - nu.e probablement - se serait saisi.e pour s'enrouler dedans dans des rugissements d’anthropophages.
Certains esprits plus inspirés ont sans doute décelé dans cet objet insolite un peu du collier de nouilles que toute institutrice perverse propose de confectionner pour la fête des mères (Reiser, si tu nous entends !). Il va falloir que je me renseigne.

Résultat de recherche d'images pour "os à moelle"Jean-Noël SPUARTE
"Mémoire d'un imbécile heureux". Edition des Bruyères. Avril 2019

mardi 9 avril 2019

« 1984 »

Résultat de recherche d'images pour "1984 Orwell"Le célèbre roman d’anticipation de Georges Orwell paru en 1949 vient de faire l’objet d’une nouvelle traduction. C’etait l’occasion de le lire (oui, et non de le relire !). « Big Brother » est devenu un nom commun signifiant toute instance sécuritaire aux velléités de surveillance et de contrôle de la vie des individus.  Le roman n’a pas pris une ride et se révèle même très pertinent et lucide avant l’heure quand il décrit un pouvoir fondé sur le mensonge, l’abrutissement des masses, la conviction de sa légitimité, le terrorisme psychologique, la haine de l’autre, la toute puissance du collectif et le « présentisme », doctrine consistant à ne vivre que dans le présent ; le tout lui permettant de perdurer dans l’exercice du pouvoir en soumettant les masses, dans un statut de demis sauvages pour la plus grande partie, dans l’absurdité consentie par peur pour les autres.
Résultat de recherche d'images pour "george orwell"Le parallèle avec des situations ou tentations actuelles de certains régimes est facile. A la place de l’écran de surveillance omniprésent nous avons le téléphone portable ; à celle de la propagande belliqueuse nous avons les réseaux sociaux et la télévision ; nous avons aussi les jeux de loterie dans lesquels les « prolos » se perdent ; certains pouvoirs en place parviennent à s’établir sur des périodes insensées en invoquant la démocratie "illibérale" ; la défaite de la pensée s’affiche sous couvert de pragmatisme, voire même d’intelligence !
2+2 = 5 : n'est-ce pas (un peu) à l'image de notre monde d'aujourd'hui ?
A relire !

samedi 6 avril 2019

"Le cul de Judas" d'Antonio Lobo Antunes

Résultat de recherche d'images pour "lobo antunes"Résultat de recherche d'images pour "le cul de judas"Paru en 1977, "Le cul de Judas", le second roman de l'auteur portugais nobélisable, Antonio Lobo Antunes, aujourd'hui âgé de 76 ans, est un livre touffu qui invite le lecteur à partager les désillusions d'un homme revenu de la guerre en Angola, hanté par les atrocités qu'il a pu y voir et auxquelles il a pu participer, vivant à présent seul car récemment séparé de sa femme, en rébellion contre le système salazariste et la bourgeoisie portugaise confite dans la religion, les traditions et les faux-semblants, jetant un regard d'une ironie cruelle sur la vie banale et médiocre de ses compatriotes - "un peuple de petits employés qui ronflent au milieu de plats argentés et de napperons en crochet".
Comment ne pas voir un récit autobiographique dans cette dérive qui nous conduit du parc zoologique de son enfance - un univers onirique, hors du temps, où les odeurs puissantes des animaux se conjuguent avec le souvenir de la figure de ce patineur noir, allégorie d'une certaine innocence -  au bar à rencontres dans lequel l'homme drague, avec des mots avinés et une tendresse maladroite, une femme dont on ne connaîtra que très peu de choses et dont on observera la soumission (pécuniaire ? par pitié ?) ; une dérive du fin fond de l'Angola, théâtre d'une guerre absurde où le sordide côtoie en permanence l'ennui, où la mort et la folie rodent comme ces chiens galeux africains, jusqu'à son horizon actuel de solitude ?
L'enfance comme un marqueur pour toute une vie, cette expérience de la guerre, comme un autre marqueur profond, la dépression, la recherche sans illusions de l'amour, le regard sur soi, aussi cruel et sans concessions que le regard porté sur les autres, coincés dans une vie morne : voilà la face sombre de l'univers de Lobo Antunes traduit dans un style unique qui peut paraître par endroit pesant, forcé, dérangeant, dans lequel surgissent des pépites comme autant de fulgurances, où l'humour, toujours noir, n'est pas absent.
Résultat de recherche d'images pour "guerre portugaise angola"
Lobo Antunes nous associe à une autre "Recherche du temps perdu", infiniment plus douloureuse, amère, désespérante que celle de Proust, à une prose aux accents baudelairiens des "Fleurs du mal".
Un livre essentiel.   

mardi 26 mars 2019

Au-delà des frontières d'Andreï Makine


Faut-il recommander le dernier roman de Makine "Au-delà des frontières" ? Probablement non.
Si l'écriture reste globalement remarquable (en dehors de passages totalement nuls comme l'histoire de Sarkozy et de sa boutique de Rolex), servie par des accents poétiques qui se conjuguent assez bien au récit flirtant avec un millénarisme new-wave post apocalyptique, sur fond de dénonciation de la mollesse décadente du monde occidental, cet immortel poursuit avec ferveur une radicalisation qui donne des frissons. Au-delà du récit romanesque, Makine affiche un double engagement : celui d'un réactionnaire décomplexé, au sens d’une opposition (une dénonciation ?) à l’idée qu’une certaine frange de la société - plutôt instruite, plutôt de gauche, définitivement déconsidérée aux yeux de Makine-Osmonde par ses accointances passées avec le marxisme - s’était faite du progrès social, et un autre, dangereusement idéaliste, par cette voie de « l’Alternaissance », seule planche de salut selon l'auteur pour une humanité qui ne cesse de se mentir à elle-même, embarquée dans un aveuglement coupable vers sa perte imminente.
Pourquoi dangereusement idéaliste ? Parce que ces « diggers » que Makine présente comme les seuls à avoir trouvé le chemin de la sérénité et du bonheur simple (frugal ?), les seuls conscients de l’inéluctable malheur de l’humanité, ne sont en réalité qu’une secte d’illuminés rétrogrades, revenus de tout engagement solidaire - lesquels sont réduits au besoin d’assouvir des pulsions sexuelles ou névrotiques - et tentés par les thèses de l’ultra-droite.
L'immortel poutiniste revendiqué va conforter le flot des fachos de tout poils et peut-être même convertir quelques naïfs. Terrible.

A écouter, la critique du « Masque et la plume ». Quand est-ce qu’ils m’invitent ?
https://www.franceinter.fr/emissions/le-masque-et-la-plume/le-masque-et-la-plume-03-mars-2019

mardi 19 mars 2019

Le Grand Debat

J’ai fait l’exercice du questionnaire du « Grand débat » (c’est étrange comme dans ce petit pays il faut tout qualifier de « grand » : le TGV, la Grande Bibliothèque, le Grand Paris, le Grand Débat, etc...). Je l’ai fait sans illusion, et surtout pas celle de la manipulation (il suffit de voir comment sont posées les questions et d’écouter Mr Macron proclamer les résultats (on ne change pas de cap !). Je l’ai fait comme je mets mon bulletin dans l’urne, sans grand espoir mais avec la conscience d’un certain devoir démocratique accompli. Les cyniques riront, et c’est normal : ils ont renoncé à toute utopie. Peut-être ont-ils raison dans leur désespérance. Dans ce questionnaire, il y avait une illusion de liberté représentée par une case à la fin de chaque question « Autre ». Pour ma part, je considère cette case comme la plus importante mais je doute que les algorithmes susceptibles de nous dépouiller (belle formule ?) soient en mesure de parfaitement comprendre ce que j’ai voulu y mettre. Alors, et bien que vous soyez plus forts que ces algorithmes, je vais vous dire ce que j’y ai mis : l’éducation publique est la clé de tout, « Science sans conscience n’est que ruine de l’âme », solidarité-tolérance-responsabilité pourraient donner le change à Liberté-Egalité-Fraternité, culture populaire (pour le peuple et non pas vulgaire), réduction des écarts salariaux indus, service public même s’il faut que nous (les privilégiés) payons davantage d’impôts, accueil des migrants, tolérance, poésie au quotidien, ...
Vous croyez que les algorithmes vont s’emparer de tout ça ? 

"Venise à double tour" de Jean-Paul Kauffmann

Résultat de recherche d'images pour "venise à double tour"Amoureux de Venise, ne pas s'abstenir ... de lire le dernier livre de l'auteur de "Remonter la Marne" ! L'entreprise dans laquelle Jean-Paul Kauffmann s'est aventurée - visiter des églises fermées de Venise - peut paraître dérisoire (à quoi cela peut-il servir, il y a déjà tant d'églises ouvertes qui recèlent des trésors qu'une vie entière ne parviendrait pas à découvrir ?) ou prétentieuse (se ranger dans la catégorie des élites détentrices de la connaissance de lieux secrets quand le gros du troupeau n'accède qu'au tout-venant que les guides touristiques lui livrent en pâture).
Je ne connais pas personnellement ce Monsieur autrement que par les deux récits que j'ai lus et les informations que j'avais suivies durant les deux années de sa prise d'otage au Liban, mais je suis persuadé que sa quête n'est ni dérisoire ni emprunte de vanité. Jean-Paul Kauffmann cherche, et cette curiosité qui semble insatiable tout en étant loin d'une frénésie quelconque, constitue sa manière à lui de goûter chaque jour à la vie avec cette connaissance particulière (cet appétit ?) que doivent avoir ceux qui ont éprouvé un jour, dans leur corps et dans leur esprit, l'absence de liberté.
Les découvertes qu'il fera dans cette traversée de Venise un peu particulière sont d'abord humaines au travers de plusieurs personnages qui seront des appuis précieux (des complices ?), des passionnés, voire même des sorte de satrapes ou gardien d'un temple bien décati. Il nous fait partager ces rencontres avec un regard sensible. Il convoque également la mémoire d'autres observateurs de Venise comme Sartre ou Lacan qu'il trouve plus pertinent que Morand, souvent considéré comme la référence auprès des amoureux de Venise.
Résultat de recherche d'images pour "venise à double tour"Mais ce que Kauffmann trouve au terme de ses quêtes - le plus souvent infructueuses - ce n'est pas un espace incroyable chargé de mystères enfouis depuis parfois des décennies qui se révèlent enfin à lui, visiteur privilégié ; c'est l'absence, le vide, une sorte de désolation ; peut-être quelque chose qui pourrait faire penser à ce qu'expriment les "vanités" en peinture : à la fois le dérisoire de la vie et son importance suprême.
C'est à une leçon de philosophie que nous invite l'auteur quand, lecteur, nous lui emboîtons le pas. Il nous donne accès, par la grâce de ses mots, la beauté simple de ses descriptions, ses citations, son érudition, à une félicité rare ; celle que, seule, une grande oeuvre peut nous offrir ... pour seulement 22 Euros.

mercredi 20 février 2019

Le chat

Je l’appelle, je l’indiffère.
Je m’installe, il vient se blottir contre moi,
Recherchant de mes doigts les caresses,
Me léchant les phalanges avec délectation,
M’interdisant toute infidélité.
Puis il se donne sur le flanc,
S’étire d’une langueur de courtisane,
S’abandonne avec volupté sur le dos
S’offrant sans crainte,
Les yeux fermés par l’extase,
Le ronronnement bourgeois,
Pour subitement déserter
Vers quelques desseins
Dont il garde, jaloux, le mystère.

Jean-Noel SPUARTE, Poète (1913)


dimanche 17 février 2019

Merci Bruno !



Un texte très court que l'un de mes amis m'a transmis pour mon petit-déjeuner ... Il est de Philippe Val, ex Charlie-Hebdo, ex France-Inter.

"Popaul entrait comme une bombe dans la vie des gens. La plupart du temps , la rencontre était sans lendemain.
Il séduisait trop pour être fidèle. Il ne gardait dans ses filets que ce qu’il jugeait le meilleur . C’est-à-dire , pour résumer les artistes.
Pas forcément ceux qui faisaient profession d’être artistes- il était revenu de beaucoup de ceux-ci -, mais ceux qui avaient une relation d’artiste avec la réalité. C’est à dire ceux qui, par leur comportement , leur conversation, leurs idées et leurs actes ajoutaient à la réalité quelque chose qui en changeait la nature et la perception. Ceux qui, plutôt que noter ce qu’il faut penser des choses , préfèrent noter la nature des choses. L’étonné, plutôt que le juge. Le curieux, plutôt que l’ordonnateur. Celui qui face à la forme singulière de la réalité, avait une réaction personnelle , ni morale, ni idéologique , mais sensible."

samedi 16 février 2019

Hommage à Antonio Lobo Antunes

Lire la désespérance des phrases d’Antonio Lobo Antunes dans le Tram T2 longeant les méandres de la Seine comme un serpent insidieux dont l’estomac serait repu d’une foule de travailleurs dociles, le pif collé à l’écran multicolore de leur smartphone élevé au rang de directeur de consciences, les embouchures des oreilles équipées de dispositifs en plastique dénommés écouteurs aptes à handicaper leurs trompes d’Eustache d’une manière irréversible tout en garnissant de profits juteux les comptes en banque cupides des actionnaires béats des multinationales fabricant ces instruments de destruction massive des organes auditifs de l’humanité, se régaler, dans une promiscuité chahutée par les hoquets de la rame, baignant dans les effluves contradictoires des parfums bon marché et des sécrétions animales qu’une promiscuité digne d’une migration de gnous s’emploie à diffuser avec une générosité philanthropique, se régaler donc de la méchanceté avec laquelle l’auteur portugais torture les mots comme un inquisiteur la chair de ses suppliciés afin de leur faire rendre, par la seule force de son talent d’écriture, la douloureuse vérité du monde, comme si le lecteur parcourait un tableau de Jérôme Bosh ou les maquettes cauchemardesques des frères Chapman.