jeudi 30 novembre 2023

Les mots en vogue


L’un de mes amis historiens m’a adressé récemment un message dans lequel il utilisait le terme « porosité » pour évoquer son intérêt pour des approches transdisciplinnaires.

Je me suis amusé à identifier les mots à la mode dans le champ de l’urbanisme et de l’architecture.

« Porosité » est y effectivement très présent (davantage que « Perméabilité », à consonance plus ingénieur). « Alterité » et « Amenité » sont plus discrets.  On observe quelques «Sérendipité » égarées de-ci, de-là. Les « Délaissés », les « Franges » et les « Friches » restent au top. Les « Commun » se sont maintenant bien installés, comme le « Care » (mieux que « bienveillance »). Le « Faire » est en vogue. Il y a parfois une « Poétique » et la « Matérialité » est fréquente, tout comme la « Générosité »  La « Physicalité », chère à Ricciotti, est confinée dans son domaine réservé. Enfin, je n’ai pas encore observé d’ « Essentialisé » ni de « Consiencialisé », mais je ne désespère pas.


mercredi 29 novembre 2023

« Triste tigre » de Neige Sinno


 Prix Femina 2023, distinction qui  l’a sans doute privé du Goncourt, « Triste tigre » est un récit troublant. Le thème central du livre, davantage que les violences sexuelles à répétition commises alors qu’elle n’était qu’une enfant et durant plusieurs années par son beau-père, réside dans un questionnement  très introspectif sur les raisons qui poussent un homme à commettre de tels actes, sur la forme que doit prendre le témoignage de la victime, sur la nature du regard que la société porte sur les acteurs du crime - l’agresseur pédophile et sa victime -, sur la possibilité du pardon, sur le cheminement pour se reconstruire et sur la nature-même du texte : littérature ou non.

Neige Sinno semble au plus près de son lecteur, attentive à la perception qu’il aura de son propos, sans assujettir son écriture à une quelconque reconnaissance. Elle veut exprimer une vérité sans s’illusionner sur la part de doute que son interprétation des faits peut engendrer. Il y a dans son propos une grande liberté et une grande souffrance, un désir de comprendre et un « à quoi bon » fataliste. Et bien sur, une franchise et un courage formidables.

L’expérience qu’elle a vécu lui fait appartenir définitivement à cette « armée des ombres » qui habite un « autre lieu », « un monde où victime et bourreau sont réunis » et où le défi de la vie est d’ « apprendre à rester sur le seuil de ce monde » (…) et surtout, « ne pas tomber, ne pas tomber. » 

mardi 28 novembre 2023

De la COP28 et du foutage de gueule


 Dans une tribune parue sur le site « Le Monde.fr» daté du 28 novembre, l’économiste Christian de Perthuis, se veut optimiste en écrivant que le fait que la COP 28 se tienne aux Émirats peut être « une occasion de poser clairement la question de la sortie des énergies fossiles. » 

Avec un président de cette COP ministre de l’industrie du pays hôte et PDG de l’une des plus grandes compagnies pétrolières du Moyen-Orient (laquelle envisage d’augmenter sa production de 25% dans les 4 ans à venir) s’est une position qui semble relever du vœux pieux, sinon du pari insensé. 

Demande-t-on à un banquier de voter en faveur de la suppression des paradis fiscaux, ou à un agent immobilier de lutter contre la spéculation dans son secteur d’activité ?

Cette COP des énergies fossiles sera le triomphe des climatosceptiques. Comment pourrait-il en être autrement ?

A une époque où même l’Europe capitule devant le lobby des producteurs de pesticides, on ne voit pas bien comment cette COP-là, pour laquelle on annonce des records d’accréditation des lobbys des énergies fossiles, renverserait la table et édicterait des accords contraignants, supprimant sine die et ipso facto les nouvelles autorisations de forage où « tout simplement » confirmant les accords de Paris, ce qui serait le minimum pour réduire les impacts de la crise environnementale.

Je parierais que la majorité des types qui vont débattre dans les salles climatisées de Dubaï considère que les conclusions du GIEC sont très exagérées, que les scientifiques qui alertent sur l’impact mortifère des énergies fossiles sur la biodiversité sont à la recherche de sensationnel et qu’enfin, il faut avoir confiance dans l’intelligence humaine qui nous a « toujours sauvés ».

Bref, cette COP 28, ne serait-ce que par sa localisation, démontre l’aveuglement autant que le cynisme de ceux qui détiennent aujourd’hui le pouvoir (industriels, puissances pétrolières, banquiers, milliardaires) et qui n’envisagent pas une seule seconde de modifier d’un iota leur train de vie.

« Parlez-moi de la COP28 et j’vous fous mon poing sur la gueule, sauf le respect que je (ne) vous dois (pas) », aurait pu chanter Brassens.

dimanche 26 novembre 2023

La Foudre de Pierric Bailly


 Julien, alias John, la trentaine, est berger dans le Jura. Il vit plusieurs mois de l’année seul avec son troupeau, dans un chalet au confort rudimentaire. Mais cette vie lui convient. Sa compagne, Mathilde, a le projet d’aller s’installer à La Réunion. Il découvre un jour dans le journal, plusieurs mois après sa publication, un entrefilet indiquant qu’un certain Alexandre Perrin a tué un jeune de 20 ans. Un Alexandre Perrin, il en a connu un au lycée. Ce fut même son condisciple de chambrée à l’internat et un mentor, jusqu’à ce que Julien, jaloux du personnage, rompe avec lui. Il finit par entrer en contact avec l’amie d’Alexandre, Nadia. Le procès va bientôt avoir lieu et Julien se sent à nouveau attiré par son ancien camarade, mais aussi, peu à peu, par Nadia. Mathilde part seule à La Réunion. Julien doit la rejoindre après le procès.

Pierric Bailly, met en scène un homme, Julien, qui va succomber à une « liaison dangereuse » au risque de tout perdre. Il le fait avec une écriture simple, fluide, qui installe progressivement une certaine tension dans le récit, laquelle rend la lecture addictive.

Un roman qui évoque comment des êtres qui se construisent au contact de certaines figures marquantes de leur jeunesse, peuvent acquérir de cette expérience une certaine force, mais aussi une grande fragilité quand la passion amoureuse les submerge.

mercredi 22 novembre 2023

« Ouragans tropicaux » de Leonardo Padura


 Mario Conde, l’ex-flic à la retraite et bouquiniste pour tenter de boucler ses fins de mois, amoureux de la littérature mais aussi de Tamara son épouse, revient (pour le meilleur) dans « Ouragans tropicaux », le dernier livre de l’auteur cubain Leonardo Padura. 

Comme dans la plupart de ces romans, Padura fait alterner plusieurs récits situés à des époques différentes, récits sans rapport a priori, mais qui vont se rejoindre, se télescoper, au fil des pages. 

Ici, c’est principalement La Havane « débridée » de 1910, la « Nice d’Amérique » d’après l’indépendance (1902) avec ses proxénètes, ses riches familles, une corruption généralisée et la masse des crève-misère, et une autre Havane, celle de 2016, d’une « pérestroïka » provisoire, quand Obama est venu en visite officielle sur l’île, mais aussi les Rolling Stones pour un concert et Chanel pour un défilé. 

Dans la première période, Padura met en scène un personnage historique, haut en couleur, un jeune maquereau fils de bonne famille qui règne sur le quartier des maisons closes de San Isidro : Alberto Yarini y Ponce de Léon. Mais aussi, un policier, Arturo Saborit, le double du Conde à un siècle de distance, dont on apprend, dès les premières pages qu’il sera un assassin. 

A l’époque plus récente, c’est le Conde et sa bande d’amis autour desquels se déroule le récit. 

L’entre-deux n’est pas oublié, loin de là, avec une critique acerbe de la politique castriste et des accents sombres mêlant gâchis et nostalgie pour des « années perdues ». 

C’est précisément l’un des personnages les plus affreux de cette période, dans les années 70, un vrai salopard, tortionnaire sadique avec pour spécialité de pourchasser les artistes (et les dépouiller au passage) dont on retrouve un jour le cadavre qui laisse penser à une vengeance de l’une de ses très nombreuses anciennes victimes. La police, débordée par les événements à venir, rappelle le Conde pour retrouver le ou les meurtriers.

Dans La Havane d’Alberto Yarini, ce sont deux corps de femme découpés en morceaux, que l’on retrouve dans des sacs posés au coin d’une rue. Arturo Saborit va mener l’enquête tout en se rapprochant du jeune proxénète, jusqu’à devenir son ami.

Mais Padura ne se contente pas d’alterner le récit des deux enquêtes ; il nous propose une audacieuse mise en abîme puisque c’est le Conde, écrivain à ses heures, qui, ayant découvert par hasard dans un des bouquins qu’il revend, des papiers écrits jadis par Saborit relatant son histoire, va les reprendre et donner vie à un roman dans le roman.

Le titre « Ouragans tropicaux », fait référence, d’une part, à l’agitation soudaine et meurtrière qui s’est emparée de San Isidro dans la guerre des gangs de proxénètes, d’autre part, au vent de folie qui a parcouru Cuba à l’occasion de la venue d’Obama, des Stones et de Chanel. Dans les deux cas, comme pour les ouragans tropicaux, les choses reprennent leur cours normal après leur passage, rien ne change pour le pessimiste Conde-Padura.

Car ce dernier opus ne manque pas de noirceur, et Padura semble hanté par l’oubli après la mort : « L’effacement de l’existence des gens, et même des souvenirs de leur existence, était-ce cela la véritable solitude des morts ? »

Un immense Padura. 

jeudi 16 novembre 2023

Ce matin au kiosque 1 - Où j’apprends que c’est aujourd’hui la fête du Beaujolais nouveau !


 Je rends visite, à l’occasion, au kiosquier du relais Hachette de la gare de Becon-les-Bruyeres ; ville de la banlieue nord-ouest de Paris, célébrée jadis par un opus plutôt bien écrit, au titre éponyme, d’Emmanuel Bove.

Jean-Michel a ses têtes et ses habitués. Il cache, sous des aspects grincheux, un commerce plutôt agréable, et qui plus est savant dans le domaine de la littérature. Il m’a adopté, me lance des « bonjour Monsieur l’écrivain », et a accepté de me prendre en dépôt trois ou quatre exemplaires d’Abuelo (il en a vendu deux, ce qui peut paraître anecdotique, mais ce que je considère comme une performance dans un lieu de passage où la clientèle d’habitués vient essentiellement pour chercher son journal, et où les voyageurs sont toujours pressés).

Je prends du plaisir à parler avec lui de tout et de rien (mais surtout de tout). Il me fait quelques confidences sur ces clients qui me démontrent (s’il en était encore besoin) que toute vie est un roman. Bien entendu, il fait la cour aux dames - avec respect et sans limite d’âge. Je suis persuadé que certaines d’entre elles viennent ici, uniquement pour entendre ces petites taquineries aux allures d’innocents flirts qui viennent rompre un instant l’espace de leur solitude.

Jean-Michel évoque souvent, avec une pointe de nostalgie non dissimulée, l’époque où il était à la tête de la librairie qui siégeait dans la salle des pas perdus de la Gare Saint-Lazare. Il y rencontrait des personnalités du tout Paris littéraire à l’occasion des signatures ; il vivait alors dans une « vraie » librairie.

Ce matin, la toiture de la gare fuyait à nouveau, laissant perler par instant une goutte solitaire qui avait le bon goût d’épargner la gondole sur laquelle trônent les livres du moment les plus en vue. Ce matin, Jean-Michel a partagé avec moi la recette d’un poulet qu’il a fait rôtir récemment après « lui avoir mis deux gousses d’ail dans le cul, du laurier-sauce, dans le cul également, l’avoir badigeonné d’huile et de citron, enfourné 1h30 avec deux oignons et retourné à mi-cuisson » ; une félicité, m’a-t-il assuré.

Ce matin encore, entrée d’un homme d’une soixantaine d’année, cheveux blancs mi-longs, imperméable récupéré probablement d’un western-spaghetti, moustache abondante mais soignée, doigts bagués comme un biker, et tenant en laisse une petite chienne de six mois aux poils noirs frisés. Une femme plus âgée, placée dans la queue, lui dit que ce genre de chien, un caniche, ça doit se faire toiletter. L’homme lui rétorque que ces chiens ne se font pas toiletter et, qui plus est, que ce n’est pas un caniche. « Ça ressemble pourtant à un caniche », a cru devoir surenchérir la femme. « Pas du tout, et ce n’est certainement pas un caniche », a répondu l’homme sur un ton légèrement goguenard, en prenant à témoin la petite assemblée de clients présents. « C’est un « XX », des chiens de race dressés pour la chasse au canard », m’a-t-il confié en sortant, recherchant à l’évidence une complicité. Une fois l’homme parti, la femme a continué à marmonner : « caniche, ça ressemble à un caniche, et ça se fait toiletter…» Je me suis interrogé : Tenait-elle, plus jeune, un salon de toilettage canin, expérience qui l’autorisait à fournir un tel jugement péremptoire ? 

Une autre femme d’un certain âge est entrée quelques instants plus tard, la tête déplumée, les quelques cheveux qui lui restaient sur le crâne trempés par la pluie. Jean-Michel m’avait confié la boutique car il lui fallait réceptionner une livraison. J’ai dit à la femme : « Eh bien, vous êtes toute mouillée ! », histoire de ne pas laisser l’espace du kiosque totalement muet. « Oh, ce n’est rien… c’est surtout que j’ai transpiré ! », m’a-t-elle répondu. Jean-Michel lui a dit de loin : « Je reviens ! Je reviens de suite ». « Je ne suis pas pressée, je vais rejoindre des copines à Saint-Lazare pour boire un coup de Beaujolais. C’est le Beaujolais nouveau aujourd’hui ! » a répondu la vieille dame. 

Fichtre, ça m’avait totalement échappé ! Jadis, quand j’étais encore un « actif », j’étais invité à de multiples endroits où des entreprises organisaient la célébration de ce breuvage dont les millésimes recèlent invariablement un goût de banane plus ou moins prononcé. « Du coup » (comme on dit à présent), je suis allé en acheter une bouteille chez un caviste, armé de la recommandation de Jean-Michel …

Vous trouvez tout cela assez banal. Vous avez raison. Mais je suis quand même parvenu à en rédiger une pleine page !

mercredi 15 novembre 2023

Gaïaland !

 « La tribu et le gourou - Gaïaland », une série en 4 épisodes sur ARTE, relate l’invraisemblable aventure d’une bande d’écolos illuminés qui se sont laissés berner durant une quinzaine d’années par un charlatan, doublé d’un escroc, un dénommé Norman William aux multiples identités.

L’autoproclamé shaman s’est fait passer durant tout ce temps pour un descendant d’une tribu indienne du nord Canada, les « micmacs » (entre nous ça aurait dû leur mettre la puce à l’oreille !). Il a entraîné, jusqu’à une centaine de jeunes idéalistes, dans un délire fait de « shamaneries


», de marches insensées pour « sauver le monde », de campements sous des tipis au-delà du cercle polaire et en auto-suffisance alimentaire (!), le tout, déguisés en indien avec bandeaux dans les cheveux, cheveux nattés et plumes sur la tête. 

La série alterne entre documents d’époque (dont de nombreux films attestant du délire complet), témoignages poignants de plusieurs anciens membres de la secte, prises de vue actuelles des traces des campements, et très belles séquences d’effets spéciaux à tendance psychédélique. 

On s’interroge sur les ressorts du gourou. Il n’y avait pas, comme d’autres, de recherche d’un train de vie démesurée, bien qu’il ne s’interdise pas les dîners arrosés de grands crus dans les meilleurs restaurants, quand ses adeptes se nourrissaient avec une frugalité, qui confinait à l’indigence, de plantes sauvages. Croyait-il à son délire ? Que recherchait-il sinon le goût immodéré pour la domination ? Comment parvenait-il à trouver l’inspiration pour alimenter le flot de mensonges qu’il proférait avec une assurance sans faille (la séquence ultime où, invité dans une émission de télévision et sommé de s’expliquer sur les 3 morts de la secte, dont un enfant, ou ses fausses identités, il parvient à formuler des réponses lapidaires sans aucune émotion … et déguise en indien, est proprement sidérante).

On s’interroge aussi sur l’aveuglement des membres de la secte : comment perdre totalement sa lucidité malgré la bizarrerie des situations (l’une des anciennes adeptes ne cesse de dire « c’était bizarre mais pourquoi pas, on va essayer !) ? Par quel processus, des individus doués d’un niveau plutôt élevé de connaissances (le témoignage de la banquière et son interview quand, jeune, elle vient à la télévision défendre la secte, est édifiant), disposant d’une certaine capacité de réflexion, peuvent-ils abandonner tout libre arbitre au profit d’un mystificateur, qui plus est, ridicule.

Difficile de ne pas penser à Jesus et à sa bande de disciples. Le message de Norman William était du même ordre : sauver le monde en adoptant une vie en opposition avec celle de la société. Les « esprits » remplaçaient Dieu ; les cérémonies au son du tam-tam, les rites de l’Eglise. 

Les « Ecoouviens », du nom de la secte, ont fini par ouvrir les yeux quand le gourou leur a intimé l’ordre d’aller s’implanter sur une île du Cap Vert. Non, parce que c’était une île éloignée de tout, mais parce qu’il n’y avait pas de forêts et que leur trip à eux, était de vivre dans les bois !

Norman William a disparu de la circulation à la fin des années 90. Il aurait vécu au Nicaragua et serait mort en 2015, sans jamais avoir été condamné sérieusement pour ses méfaits.

mardi 14 novembre 2023

Le Lumen vitruvien




 Petite visite au pied levé sur le Plateau de Saclay par une matinée pluvieuse de novembre. Pas un temps idéal pour arpenter les grandes avenues plantées d’arbres déplumés, en pleine adolescence, et pour mettre en beauté les architectures de bétons tristes.

Quelques rares petites perles qui parviennent, malgré tout, à tirer leur épingle du jeu. 

Le tout récent Learning Center, baptisé « Lumen », de l’agence d’Emmanuelle et Laurent Beaudoin, est certainement celui qui s’en sort le mieux. Le bâtiment, devant lequel l’imposant ruban aérien du futur tramway esquisse une boucle de coté, comme une politesse, marque sa présence par l’élégance de sa résille blanche, immaculée ; le dessin sobre mais juste de celle-ci confère à l’ensemble une indicible pureté. C’est un édifice qui « chante » quand tant d’autres ici sont muets et même tristes.

Le plan du bâtiment se développe selon un tracé de paliers successifs qui s’ordonnent autour d’un espace central de type « cathédrale », magnifique ; ce dispositif en spirale offre de très belles perspectives, tant sur les salles intérieures que sur un paysage qui reste, pour partie, « en devenir ». La chaleur du bois clair largement présent sur les murs, et la clarté des espaces intérieurs, génèrent une atmosphère de très grande sérénité propice aux activités de lecture et d’étude.

Le « Firmitas, Utilitas, Venustas » de Vitruve trouve dans le Lumen sa traduction contemporaine.

jeudi 9 novembre 2023

« Humus » de Gaspard Koenig


 Si Bouvard et Pecuchet revenaient à l’époque actuelle, il n’est pas impossible qu’ils endosseraient les personnages d’Arthur et de Kevin, et qu’ils se frotteraient alors aux problématiques environnementales, s’interrogeraient sur les scénarios de durabilité et de consommation vertueux et, pourquoi pas, sur la protection des sols cultivables. 

Ils en viendraient certainement à explorer les techniques de permaculture et de vermicompostage, et se lanceraient probablement dans des stratégies foireuses comme les héros d’ « Humus », le roman grinçant mais assez jubilatoire de Gaspard Koening.

Ce dernier, brillant individu aux engagements politiques libéraux fortement prononcés, développe, tout au long des 380 pages du roman, une critique acerbe et souvent drôle de toutes les postures superficielles et ridicules, de tous les engagements inconséquents que notre société semble se plaire à inventer. Évidemment, le jeune gauchiste en prend pour son grade, les bobos et les écolos itou, mais aussi les « premiers de cordée » issus des grandes écoles et autres pantouflards sous les ors ministériels. 

Arthur et Kevin se sont connus sur les bancs de l’Agro dont les locaux ont été « déportés » sur le Plateau de Saclay « transformé en désert fonctionnel ». Une conférence d’un vieux professeur has been sur l’importance des vers de terre pour l’avenir de l’humanité et une intervention d’une start-up développant une app pour contrôler tous les paramètres d’un sol,  donnent aux deux jeunes compères l’idée de s’engager, chacun de son côté et dans des formules radicalement différentes, dans une démarche visant à régénérer les sols par l’élevage de lombrics et retrouver cet humus d’où l’homme fut extrait. 

L’un veut le faire en « cultivant son jardin » et l’autre est embringué, malgré lui, dans le développement d’un business censé rapporter une fortune. 

Mais l’utopie, le mensonge, la radicalisation et le marketing ne sont pas automatiquement des facteurs de réussite pour qui veut révolutionner le monde.

« Humus » est un roman éminemment picaresque dont la fin est totalement déjantée, mais aussi une ode à l’amitié et une attention vis-à- vis de la Nature.

Un petit régal aux accents houellebecquiens, nettoyés quand même d’une ou plusieurs couches de névrose, qui est bien représentatif de l’air du temps et qui aurait pu faire un Goncourt très honorable.

dimanche 5 novembre 2023

« Sarah, Suzanne et l’écrivain », d’Eric Reinhardt

 


Après un peu plus de 200 pages durant lesquelles je me suis souvent interrogé sur l’intérêt de ce livre, je me suis laissé emporter par ce triptyque qui, parti d’une histoire banale - une femme qui demande à un écrivain de lui écrire un roman sur un épisode dramatique de sa vie -, révèle la « fabrique du roman » avec une belle conjugaison des sources et de l’imagination du romancier, lequel n’hésite pas à puiser dans son propre imaginaire pour « inventer le réel ».

Le grand romancier portugais, Antonio Lobo Antunes dit du roman que ce n’est qu’une façon de réorganiser sa mémoire ; je crois que c’est insuffisant et que, si la mémoire de l’écrivain - ou plutôt son imaginaire propre qui correspond à une sorte de « mémoire augmentée », c’est-à-dire, une mémoire constituée des souvenirs auxquels s’additionnent les choses oubliées - est un ingrédient incontournable, l’art du roman nécessite un talent supplémentaire, comparable à celui des alchimistes ou des diamantaires : la transmutation de la matière brute en matière précieuse.

Éric Reinhardt, avec « Sarah, Suzanne et l’écrivain » démontre qu’il possède ce talent.

(Par ailleurs, je suis absolument d’accord avec lui quand il fait dire à Suzanne, voyant son mari vêtu d’une doudoune avec une capuche à bordure en fausse fourrure, que cet accoutrement fait « parvenu », voire agent immobilier.)

jeudi 2 novembre 2023

L’industrie agro-alimentaire m’a tuer !

 Résumé d’un article du Monde du 3 novembre :

L’alimentation représente au moins 15 % de la demande globale d’énergies fossiles selon une récente étude récente menée par la Global Alliance for the Future of Food.

Les étapes les plus consommatrices en énergies fossiles sont celles de la transformation et du conditionnement (42 %), suivies par la distribution et le gaspillage alimentaire (38 %). 

En vingt ans, la distance parcourue par notre alimentation s’est rallongée de 25 %, augmentant les émissions de gaz à effet de serre liées au transport. 

Nos régimes ont aussi évolué vers une consommation accrue de produits transformés, emballés et industrialisés, et la tendance a gagné les pays à faibles et moyens revenus.

Par ailleurs, la production d’intrants issus de la pétrochimie représente 20 % de la consommation agricole d’énergies et est en forte expansion pour la fabrication d’intrants chimiques et de plastique.

Pour sortir de la dépendance aux énergies fossiles, il est indispensable de développer l’agroécologie et les approches agricoles régénératives et, à titre individuel, d’opter pour une alimentation plus végétalisée et moins transformée.

Les principaux freins au changement sont les intérêts des grandes entreprises à maintenir le système actuel de dépendance aux engrais et aux pesticides.

samedi 28 octobre 2023

Être à la fois spécialiste et pluridisciplinaire : le défi des ingénieurs du XXIeme siècle

 Dans l’entretien publié ce matin dans « Le Monde » de la climatologue Pascale Braconnot traitant de la nécessité d’un lien plus étroit entre la communauté scientifique et la société, outre le fait que tout un chacun, responsable, aide à crédibiliser et rendre intelligible le discours scientifique, j’ai retenu une phrase que j’ai « servi », il y a déjà de nombreuses années à mes amis « ingenieurs-spécialistes » en leur parlant de l’évolution de leur métier : « Cela réclame d’être à la fois pointu dans son domaine, car on ne peut se permettre aucune erreur quand on est en première ligne, mais aussi d’être multidisciplinaire pour pouvoir répondre à des questions différentes sur la transition. »

vendredi 27 octobre 2023

« L’enfant dans le taxi » de Sylvain Prudhomme


 « Je voudrais vivre dans un monde où les choses puissent se dire en face, la vérité s’affronter. Où chacun de nous soit assez libre et fort pour accueillir la liberté des êtres qui l’entourent. » 

Je reviendrai probablement sur ce très beau roman que j’ai lu en 24H, dont les thèmes principaux sont la séparation, les non-dits familiaux, les liens  entre les êtres, le temps.


mercredi 25 octobre 2023

« Les jours sont comme l’herbe » de Jens Christian Grondhal


Le dernier livre de l’écrivain danois Jens Christian Grondhal, l’auteur du sublime « Qu’elle n’est pas ma joie » (cf. Everybody Knows du 2 décembre 2022), est un recueil de six nouvelles dont « Les jours sont comme l’herbe » qui donne son titre au recueil, dont la matière, profondément humaine, mettant en scène des situations plutôt ordinaires, se sublime grâce au talent d’écriture de Grondhal. Les situations ou les thèmes sont ceux-ci : L’amitié entre un jeune danois et un réfugié allemand
  lors de la seconde guerre mondiale, un couple qui ne cesse de se déchirer et dont le fils va créer un squat humanitaire dans un parc urbain, l’histoire émouvante d’une star oubliée, la disparition d’un industriel traité à la manière d’un roman policier, le conflit des générations ou celui d’une certaine méritocratie face à l’arrivisme, ou la vie amoureuse d’une pasteure. Toutes ces nouvelles ont en commun la question de la difficulté des rapports humains, qu’ils s’établissent au sein d’une famille ou dans les rencontres fortuites qui vont conditionner une vie. Mais aussi, chaque protagoniste aura fait un choix, et ce choix conditionnera leur existence.

Extraits :

« L’image que j’avais de moi était comme un mince rideau agité par le vent, parfois, il se soulevait pour découvrir le plus beau des paysages et d’autres fois, il ne révélait qu’un vide gris et sans issue. »

« Je ne suis pas particulièrement bien disposée à l’égard des agents immobiliers. Pour le dire tout net, je les vois comme des bandes de filous qui font rarement plus que remuer du vent et bâcler leur travail pour des honoraires stratosphériques. »

dimanche 22 octobre 2023

LAUDATE DEUM


Quoi de neuf ? Le texte admirable du Pape François « Laudate deum » en libre accès sur internet : whttps://www.vatican.va/content/francesco/fr/apost_exhortations/documents/20231004-laudate-deum.pdf On a souvent reproché à l’Eglise ses positions conservatrices, voire rétrogrades . Aujourd’hui, un tel texte constitue le socle d’un renouveau de la conscience philosophique de l’Eglise. Ce serait dommage de ne pas lire ce texte en entier. Mais , dans cette hypothèse , voici quelques courts extraits qui en résument bien l’esprit : « Nous avons beau essayer de les nier, de les cacher, de les dissimuler ou de les relativiser, les signes du changement climatique sont là, toujours plus évidents. (..) Ces dernières années, de nombreuses personnes ont tenté de se moquer de ce constat. Elles font appel à des données supposées scientifiquement solides, comme le fait que la planète a toujours connu et connaîtra toujours des périodes de refroidissement et de réchauffement. (…) Elles oublient de mentionner un autre fait pertinent : ce à quoi nous assistons aujourd’hui est une accélération inhabituelle du réchauffement, à une vitesse telle qu’il suffit d’une génération - et non des siècles ou des millénaires - pour le constater. (…) Finissons-en une bonne fois avec les moqueries irresponsables qui présentent ce sujet comme étant uniquement environnemental, “vert”, romantique, souvent ridiculisé par des intérêts économiques.Acceptons enfin qu’il s’agit d’un problème humain et social aux multiples aspects. C’est pourquoi le soutien de tous est nécessaire. Lors des Conférences sur le climat, les actions de groupes fustigés comme “radicalisés” attirent souvent l’attention. Mais ils comblent un vide de la société dans son ensemble qui devrait exercer une saine “pression” ; car toute famille doit penser que l’avenir de ses enfants est en jeu. (…) Cependant, tout s’ajoute, et éviter l’augmentation d’un dixième de degré de la température mondiale peut déjà suffire à épargner des souffrances à de nombreuses personnes. Mais, ce qui compte est une chose moins quantitative : rappeler qu’il n’y a pas de changement durable sans changement culturel, sans maturation du mode de vie et des convictions des sociétés, et il n’y a pas de changement culturel sans changement chez les personnes. »

vendredi 20 octobre 2023

« L’enragé » de Sorg Chalendon

L’enragé c’est lui, Jules Bonneau, alias « La Teigne », colon de la colonie pénitentiaire pour enfants de Haute-Boulogne à Belle-ile où il a été conduit à l’âge de 13 ans pour avoir accompagné deux frères qui voulaient venger leur mère injustement condamnée. De sa famille, il ne conserve précieusement qu’un ruban de soie que sa mère lui a attaché au poignet quand elle est partie, alors qu’il n’avait que cinq ans. Son père, saisonnier agricole et alcoolique, l’a confié alors à ses parents qui l’ont maltraité et ont encouragé son emprisonnement. Car il s’agit bien d’une prison et non plus d’un lieu de rééducation des enfants comme l’imaginaient les promoteurs des colonies pénitentiaires agricoles créées au début du 19eme siècle, sous l’impulsion du magistrat Frederic-Auguste Deretz (1796-1873). Discipline de fer, maltraitance continue, sévices de tous ordres, humiliations, travaux pénibles, pitances sommaires, tel est le régime auquel « La Teigne » sera confrontée durant les sept années de sa survie derrière les murs de la Haute-Boulogne, qui ne firent que renforcer sa haine envers l’institution, ses satrapes et la société en général. C’est donc un fauve qui, a l’occasion d’une mutinerie qu’il a provoquée, parvient à s’échapper. Mais il y a « Les récifs, les courants, les tempêtes. On ne s’évade pas d’une île. On longe les côtes à perte de vue en maudissant la mer », surtout si toute la population de l’île, touristes compris, se joint à la police et aux matons, pour se délecter de cette chasse à l’enfant. Un seul fugitif ne sera pas retrouvé. Sordj Chalendon raconte son histoire et il parvient à le faire avec virtuosité tant dans les dialogues que dans le style très nerveux du récit et le choix des mots qui traduisent parfaitement l’extrême dureté des situations, l’inhumanité de ces gens censés rééduquer des enfants qui, pour la plupart, ne sont coupables que de menus larcins ou simplement d’être nés sous une mauvaise étoile. Mais les mots, comme apprivoisés par moment, parviennent aussi à traduire la solidarité, l’amitié et la tendresse. Sorj Chalandon, qui a lui-même été un enfant battu (voir son entretien chez Mollat), a repris en épigraphe, un extrait de « L’enfant » de Jules Valles : « À tous ceux qui crevèrent d’ennui au collège ou qu’on fit pleurer dans la famille qui, pendant leur enfance, furent tyrannisés par leurs maîtres ou rossés par leurs parents. »

jeudi 19 octobre 2023

Maudit quart de finale !

Depuis 3 jours, je me repasse ce quart de finale dans la tête. On y était, on y a cru et on a le sentiment d'avoir été volé. Dans le stade, certaines décisions nous étaient apparues erronées. On avait quand même été sacrément surpris quand la transformation de Thomas Ramos avait été contrée par Cheslin Kolbe (mais le premier, discipliné, s'était immédiatement replié vers ses camarades sans demander des explications, alors ...) et de voir également tous ces ballons perdus au grattage. Mais il est clair que, même si le geste de Kolbe était légal (ce qui n'a pas pu être prouvé : incroyable !), compte-tenu de son caractère exceptionnel et à ce niveau de la compétition, l'arbitre aurait dû demander la vidéo. Pour ce qui concerne les grattages, les images vidéos ne laissent aucun doute : les Bocks étaient souvent en faute et l'une au moins des pénalités sifflée contre l'équipe de France aurait dû être renversée. Bref, on pourra repasser en boucle ce match, faire tous les décryptages qu'on veut, lire les multiples avis : l'équipe de France a été éliminée de SA coupe du monde et d'une manière litigieuse. On peut raconter que les arbitres ne sont pas infaillibles (j'ai cru lire ça dans un commentaire de Ben O'Keefe, l'arbitre néo-zélandais), il reste que le rugby s'est doté d'un arbitrage vidéo, 250 caméras, un studio avec un matos d'enfer et 2 ou 3 gusses qui sont payés durant 80'pour scruter la moindre image : alors ? Les Bocks ont joué "stratégique" avec leurs coups de pieds entre la chandelle et le dégagement (ça porte un nom mais j'ai oublié de le noter) ; ils ont déployé un jeu très vif, notamment avec leurs arrières et Kolbe nous a fait très mal. Dupont n'était peut-être pas à 100%, mais il a fait le job ; moins flamboyant que ce à quoi il nous avait habitués, mais efficace. Les avants ont fait un très grand match et ont été largement à la hauteur du pack redouté des Bocks, notamment dans les charges et les môles. Chaque équipe a déployé son jeu et elles étaient de force égale. Bon, maintenant on va regarder la suite : Les Blacks contre les Pumas et les Bocks contre le 15 de la Rose. Les pronostics sont largement favorables à une finale Blacks contre Bocks. Et si cette coupe du monde, dans sa dernière ligne droite, nous réservait une surprise inimaginable ? Je dois avouer que ça me plairait bien, même si nous aurions encore davantage de regrets ! Une grande pensée aux joueurs de l'équipe de France qui doivent encore être sous le choc de ce coup de bâton derrière la nuque et terriblement déçus.

mardi 17 octobre 2023

« Entre deux mondes » d’Olivier Norek

Après la dénonciation de l’inertie des puissants à vouloir mettre le monde sur un chemin moins suicidaire, avec « Impact », Olivier Norek, ancien flic et écrivain de talent, s’attaque à la question du traitement lamentable des migrants que la France - mais certainement d’autres pays - réserve à ces milliers de femmes et d’hommes dont la seule faute est d’être nés dans un pays en guerre et de misère.

L’histoire se passe dans la « Jungle » de Calais et met en scène, principalement, Adam, un ancien flic syrien opposant à Bachar-el-Assad, Kilani ; un enfant soudanais qu’Adam a sauvé des sévices monstrueux de la communauté afghane de la « Jungle » ; Bastien, un officier de police qui est affecté à la BAC de Calais et sa famille. Adam est à la recherche de sa femme et de sa fille qui ont dû partir avant lui et sont mortes jetées par-dessus bord par les passeurs, comme on le devine dès les toutes premières pages. Kilani a eu la langue tranchée lors d’un raid de miliciens soudanais, puis a été enrôlé par ces derniers et a connu les horreurs des enfants-soldats, avant de pouvoir s’échapper et rejoindre Calais après un périple où il a subit les pires exactions. Bastien va croiser la route de ces deux personnages, tenter de faire d’Adam un indic, et prendre conscience de ce concentré de misère humaine.

Il y a de véritables « affreux » et des êtres de qualité ; sans manichéisme, car les « causes » de certaines attitudes effroyables sont sans doute à rechercher, sans les excuser pour autant, dans un parcours qui peut rendre tout homme proprement inhumain.

Comme pour « Impact », on ne sort pas tout à fait indemne de « Entre deux mondes » ; ou alors, le cynisme et le déni constituent les deux piliers de votre existence. C’est aussi possible. 

lundi 16 octobre 2023

« Le sermon que je ne voulais pas écrire », par Delphine Horvilleur


Sermon prononcé le 24 septembre 2023.


« Peut-être que je dois commencer ce sermon de Kippour en vous demandant « pardon ». Pas simplement parce que c’est le jour du grand pardon, mais pour une raison plus simple, que je pourrais énoncer en une seule phrase : « J’ai essayé, vraiment essayé de ne pas écrire le sermon que vous vous apprêtez à entendre. Mais je n’y suis pas arrivée. »

Je me suis dit, encore et encore, que ce n’était pas une bonne idée, ­ que je ferais mieux de parler d’autre chose, qu’on risquait de se fâcher… (…)

Chers amis, ce soir, jour solennel de Yom Kippour dans lequel nous entrons, nous sommes précisément à une date anniversaire, connue de tous. Il y a cinquante ans, jour pour jour, à l’office de Kol Nidré 1973, allait débuter dans quelques heures la terrible guerre qui porterait pour toujours le nom de cette journée solennelle : la guerre de Kippour. (…)

Ces derniers jours, en réfléchissant à l’écriture de ce sermon, il m’a semblé que je n’avais pas le choix et que ce soir, je devais vous parler d’Israël… vous parler de cette douleur que beaucoup d’entre nous ressentent aujourd’hui face à la crise terrible que ce pays traverse, la polarisation extrême qui a porté au pouvoir un gouvernement et des ministres d’extrême droite, un messianisme ultranationaliste et, face à cela, pour la 38e semaine d’affilée, des centaines de milliers de personnes dans la rue pour dire leur inquiétude (et c’est un euphémisme) pour la démocratie, leur inquiétude face à la montée du fanatisme religieuse, de la violence politique, la menace pour le droit des femmes, la montée du fondamentalisme qui fait soudain exiger qu’elles se couvrent dans la rue ou s’assoient au fond du bus, qui pousse d’autres à tolérer ou à couvrir la violence de jeunes juifs contre des villages arabes, des attaques contre des minorités. Et la montée de discours de suprématie ou de violences contre la diversité religieuse, contre des sensibilités juives non orthodoxes. Et la remise en question des institutions judiciaires dans leur rôle de contre-pouvoir, la multiplication d’arguments populistes ou de revendications ultraorthodoxes.

Bien sûr, nous sommes nombreux à regarder cela avec angoisse, mais aussi avec la force de tout notre attachement et de notre amour pour ce pays et, pour beaucoup d’entre nous, avec la conviction de notre sionisme qui, soudain, peine à se retrouver dans le discours de ceux qui revendiquent ce même amour d’Israël ou du sionisme pour un projet aux antipodes de nos aspirations.


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Je sais par cœur et je connais toutes les résistances et les mises en garde, exprimées par les uns et les autres contre ceux qui expriment depuis la diaspora leur critique du gouvernement israélien. (…)


Pourtant, chers amis, et bien que connaissant tous ces arguments, je me tiens devant vous en cet instant solennel, convaincue que, plus que jamais et peut-être particulièrement ce soir, il nous faut en parler. (…)


Il y a cinquante ans tout juste, Israël encore grisé par les succès miraculeux de la guerre des Six jours, les territoires conquis et la force de son armée, ne s’attendait pas à se percevoir vulnérable, à se trouver désemparé.


A la frontière égyptienne, les combats faisaient rage et, soudain, un homme inattendu a surgi. Il était venu rendre visite aux troupes. Je ne sais pas si vous connaissez l’histoire de cette visite, mais vous connaissez forcément cet individu. Il s’appelait Leonard Cohen. Le célèbre chanteur Leonard Cohen a accompagné sur le terrain les troupes israéliennes. Et c’est là que l’homme qui écrira près de dix ans plus tard son célébrissime Hallelujah, a composé un autre air que vous connaissez sans doute. Cette chanson qu’il a écrite pendant la guerre de Kippour, s’appelle Who By Fire ?

Elle dit en substance : « Who by fire ? » qui périra par le feu, et qui périra par l’eau, qui mourra en plein jour et qui une fois la nuit tombée, qui mourra de faim et qui de soif, et la chanson lancinante dit encore et encore. « Who shall I say is calling ? » ce qui signifie en anglais (canadien) « qui dois-je annoncer ? ».


Mais ces paroles, beaucoup d’entre vous les connaissent même s’ils n’ont jamais entendu cette chanson de Leonard Cohen (…) Car ces mots, à peine retouchés, sont tirés du livre que vous tenez entre les mains. (…)


Dans la prière solennelle du Ounetane Tokef, il est écrit : « A Rosh ha-shana, l’arrêt est prononcé et à Yom Kippour, il est scellé ». Et la liturgie hébraïque poursuit ainsi : Mi yihie ou miyamout, comme dans la chanson de Cohen, « qui va vivre et qui va mourir ? » ; Mi bamayim ou mibaesh etc. etc. « qui par le feu ? et qui par l’eau ? qui en son temps et qui bien avant l’heure prévue ? etc. »


Vous le comprenez maintenant : pendant la guerre de Kippour, Leonard Cohen assiste aux combats terribles sur les champs de bataille. Il va alors aller puiser dans la liturgie de Kippour pour écrire l’une des plus belles chansons de son répertoire, une réflexion sur la vulnérabilité, sur la mortalité et la finitude de notre condition humaine. (…)


Quel rapport tout cela a-t-il avec la question d’Israël, la crise qu’il traverse et le mal-être que beaucoup d’entre nous perçoivent aujourd’hui ? (…)


Nous entrons dans les « jours redoutables » pendant la lecture à la synagogue du livre du Deutéronome, dernier livre du Pentateuque, qu’on appelle parfois le « testament de Moïse ». (…) Et nos sages nous disent : assure-toi de faire dialoguer le message du Deutéronome avec les jours redoutables.


Que dit donc ce livre ? C’est un message que Moïse adresse aux Hébreux, au peuple réuni au seuil de la terre promise ou ils s’apprêtent à entrer. Moïse sait, à cet instant du récit, que lui n’entrera pas en Israël : il est un homme de la Diaspora, il est né en Egypte et il mourra dans le désert. Il ne posera jamais le pied en terre promise. Mais il adresse dans ce livre des recommandations, des mises en garde, depuis la Diaspora aux hommes et aux femmes qui s’apprêtent à s’y installer.

Bien sûr ces hommes et ces femmes devront être forts et combattre, et lutter et mener des guerres pour s’installer, mais ce n’est pas le message que Moïse leur délivre. A la place, il va, encore et encore, insister sur trois idées, ce qu’on pourrait appeler « la leçon du Deutéronome ».


Moïse dit aux Hébreux : « Viendra un jour où vous serez tranquillement installés sur cette terre. Viendra un jour où vous aurez une souveraineté sur ce territoire et, à ce moment-là, plusieurs choses vont vous arriver. »


« D’abord, dit Moïse, quand vous serez propriétaires terriens, vous devrez absolument récolter les premiers fruits de vos champs et, immédiatement, les apporter au Grand Prêtre, les lui donner et vous en déposséder. Et vous devrez alors dire : mon ancêtre était un migrant, arami oved avi. »


Etrange phrase de sédentaire, n’est-ce pas ? étrange façon de célébrer sa récolte que de s’en débarrasser.


Mais ce n’est pas tout.


Deuxième message du livre du Deutéronome, Moïse dit aux Hébreux : « Viendra un jour où vous serez installés sur cette terre. Et vous aurez soudain envie de placer à votre tête un roi, un chef, un leader, exactement comme le font les autres nations. Assurez-vous alors, poursuit Moïse, que ce roi ne soit pas trop arrogant. Assurez-vous qu’il n’ait en sa possession ni trop d’argent ni trop de femmes ni trop de chevaux. »

(…)


Et puis, troisième mise en garde du livre du Deutéronome, et celle-là ne cesse d’être répétée, Moïse dit aux Hébreux : « Il arrivera qu’installés sur votre terre, vous deveniez idolâtres, et que vous rendiez un culte à d’autres divinités locales. » Ces divinités cananéennes, dans le livre du Deutéronome, portent un nom particulier. On les appelle les Bealim. Le culte de Baal est le service d’un dieu cananéen. Oui mais voilà, ce mot, en hébreu, signifie autre chose : « Baal » signifie « propriétaire ». Le culte de baal, en hébreu, est donc littéralement le culte de la possession, de la propriété.

Je m’arrête là un instant pour m’assurer que vous entendiez résonner les mots, qui ne sont pas les miens, mais ceux du livre que nous lisons actuellement dans toutes les synagogues, ces mots qui doivent être lus chaque année, avant d’entrer dans Kippour. Le peuple aux portes de la terre promise et nous, aux portes des jours redoutables, nous devons entendre les mêmes choses :


– Toute souveraineté s’accompagne de menaces, tout simplement parce que toute force et toute installation s’accompagne de menaces : la menace de se croire propriétaire, la menace d’idolâtrer la possession, ou la force militaire, ou la puissance financière, ou le culte du chef…


– Et puis, Moïse enseigne, de façon paradoxale et puissante, que la première chose que peut faire un propriétaire sur la terre est d’être prêt à renoncer à une partie à sa propriété, de donner un peu des fruits de son champ, et de se souvenir de sa migration, c’est-à-dire de sa fragilité et de tout ce que ses ancêtres n’ont pas possédé.


Et tandis que je lis ces textes, semaine après semaine à la synagogue, je ne cesse de penser à ce qui déchire aujourd’hui le peuple d’Israël et ce pays qui nous est si cher. La façon dont, pour certains, il faut le reconnaître, le sionisme est devenu synonyme de pouvoir, de puissance, de propriété, et la façon dont un parti d’extrême droite, aujourd’hui aux commandes de postes-clé, s’est donné un nom étrange : le parti d’Itamar Ben Gvir s’appelle Otzma Yehudit, « la puissance juive ». Mais de quelle puissance est-il question ? où nous mènera-t-elle exactement dans l’Histoire ?

Et voilà comment des leaders politiques affirment aujourd’hui représenter les valeurs juives, défendre un Etat juif, quitte à ce qu’il ne soit pas démocratique, en habillant leur judaïsme de noms ou de discours qu’on pourrait aisément qualifier de problématiques pour une certaine sagesse juive biblique ou rabbinique. Une sagesse de la vulnérabilité et une conscience d’un dialogue nécessaire, en nous, entre puissance et impuissance.


Et je sais ce que certains pensent ici, ou diront sans doute : Israël est menacé, et n’a peut-être pas le luxe d’être impuissant, faillible et vulnérable. Il se doit d’être fort et engagé dans un combat de survie depuis des décennies… Certes et pourtant, par-delà cette menace extérieure, il en est une plus terrifiante encore, celle que nous a déjà enseignée l’Histoire.


Car cette situation n’est pas sans précédent historique. A deux reprises déjà, les Juifs ont connu une souveraineté sur la terre d’Israël et ont dirigé une forme étatique, à savoir un pouvoir politique, une continuité territoriale, une armée, et tout ce qui construit une souveraineté pleine et entière.


Petite leçon d’Histoire.


Il y a près de trois mille ans, fut établie la toute première souveraineté juive en Israël : une continuité territoriale, une armée, un chef on ne peut plus connu. Ce roi s’appelle David et, après avoir vaincu Goliath, il instaure un royaume qui unit les territoires de Judée et d’Israël, et il fait de Jérusalem sa capitale. David règne trente-trois ans sur Jérusalem, son fils Salomon prend sa suite et assoit son pouvoir pendant quarante ans. Le royaume est puissant. Le fils de Salomon, un certain Rehovoam prendra la suite du leadership – c’est la troisième génération à connaître le pouvoir et l’installation. Sous son règne, les tribus d’Israël se déchirent, le peuple s’affronte… Et voilà qu’en l’espace de deux ans, deux ans seulement, les royaumes de Juda et d’Israël deviennent ennemis et se séparent l’un de l’autre. Fin de la première souveraineté juive sur le territoire complet. Se sont écoulés seulement soixante-quinze ans.


Mille ans plus tard environ, s’érige une deuxième souveraineté juive : les rois Hasmonéens règnent sur le pays, les héritiers des Maccabim et de l’histoire de Hanouka. Cette monarchie fondée en – 140 de notre ère installa une pleine souveraineté, riche et puissante. Elle durera jusqu’en – 63 lorsque, après des combats internes de la population juive, Pompée et les Romains prennent le pouvoir sur Jérusalem. Fin de la souveraineté ; soixante-dix-sept ans se sont écoulés.


Et il faudra attendre 1948 pour qu’une troisième souveraineté voit le jour, celle de l’Etat d’Israël que nous connaissons.


Mais écoutez résonner ces chiffres terrifiants : la première souveraineté a duré soixante-quinze ans, et la deuxième aussi, à deux ans près.


Et voilà que la troisième est rongée aujourd’hui par les mêmes affrontements, de mêmes fanatismes qui surgissent, des visions du monde, du judaïsme et du sionisme qui ne parviennent à se réconcilier. Et voilà qu’Israël a 75 ans, l’âge où toutes les souverainetés précédentes se sont effondrées. Existe-t-il une malédiction ? Sommes-nous tragiquement condamnés à répéter un scénario catastrophique ? (…)


Pardon. Je voulais tant ne pas écrire le sermon que je viens de prononcer. Mais je n’y suis pas arrivée. Je crois qu’un défi nous est posé à tous aujourd’hui. A ceux, bien sûr, qui vivent là-bas et qui doivent trouver comment vivre ensemble, mais aussi à nous qui vivons loin de là, qui avons l’avenir d’Israël à cœur, et qui avons le devoir, me semble-t-il de faire résonner la voix du Deutéronome, celle de Moïse qui, depuis la Diaspora, s’adresse à un peuple en chemin vers l’installation.


Et peut-être lui dire, hors de l’Etat d’Israël : « Il arrivera qu’une fois installé sur ta terre, tu te croies fort mais que, soudain, tu perçoives tes brisures… il arrivera que résonnent des voix apparemment irréconciliables, des tribus qui se détestent et aspirent à se séparer, et tu devras alors, plus que tout, chérir non pas la force mais la faille, non pas chercher l’unité, mais respecter les voix dissonantes qui résonnent en ton sein et qui pourront encore trouver un chemin de dialogue. »


C’est ce même enseignement qu’à sa manière, un homme nommé Leonard Cohen, qui n’était pas combattant de l’armée israélienne, est venu faire résonner aux oreilles de soldats sur un champ de bataille, il y a cinquante ans. Soyez conscients de votre force, mais aussi de votre fragilité.


Méfiez-vous de la puissance quand elle vous mène simplement à vouloir écraser l’autre. (…)


Bien plus tard, ce même chanteur écrira un extraordinaire Hallelujah et bien d’autres chansons qui sont, à mon sens, de véritables prières….  Une d’entre elles dit la chose suivante : « There is a crack in everything, that’s how the light gets in… », « il y a une brisure dans chaque chose, mais c’est là que la lumière se faufile ».


Au cœur de l’obscurité de la nuit de Kippour, au cœur de l’obscurité du monde qui nous entoure, assurons-nous où que nous nous trouvions de laisser un peu de lumière nous traverser, traverser nos doutes et nos convictions.


Puissions-nous être inscrits dans le Livre de la vie.