Ici on tente de s'exercer à écrire sur l'architecture et les livres (pour l'essentiel). Ça nous arrive aussi de parler d'art et on a quelques humeurs. On poste quelques photos ; celles qu'on aime et des paréidolies. Et c'est évidemment un blog qui rend hommage à l'immense poète et chanteur Léonard Cohen.
jeudi 8 octobre 2015
Longtemps je me suis couché tard. Nous étions alors deux. Je suis à présent seul. La vie s'enfuit comme un filet d'eau qui s'épuise sur le sable. Bientôt mes amis ne seront plus là ou je ne serai plus auprès d'eux. Un souvenir subsistera-t-il de nos instants de vie délicieux ? Sous le ciel de la nuit et le champagne des étoiles, quand une musique fidèle nous enivrait. Nous éclairions l'obscurité de quelques flammes courageuses dont la danse prudente se reflétait sur le galbe luisant de nos verres. Qu' importaient la fortune ou la reconnaissance ? Nous nous considérions en héros. L'herbe fraîche sous nos pieds nus. Le vol désordonné d'un papillon portera à jamais le souvenir de nos vies oubliées.
samedi 3 octobre 2015
Au fil du numéro daté du samedi 3 octobre 2015 du journal "Le Monde"
Avant-propos : ci-dessous exercice consistant à extraire de courts morceaux choisis d'un journal afin de tenter de révéler un aspect de notre quotidien
Expositions : la tentation du blockbuster : "Dans les années 70, les salles de cinéma d'art et d'essai, en province notamment, n'avaient qu'une solution pour survivre à la désaffection des spectateurs : projeter une oeuvre difficile en alternance, une semaine sur deux, avec un film pornographique. Le second finançait les pertes du premier. En sommes nous là avec les grandes expositions ?"
Les énigmes de la croissance : "Si on observe la façon dont l'innovation d'un côté (...) et l'inégalité extrême de l'autre (...) ont évolué aux Etats-Unis depuis 1960, ont est frappé par la similarité des courbes (...). (...) L'inégalité générée par l'innovation est de nature temporaire. (...) Le lien entre innovation et destruction créatrice génère de la mobilité sociale : elle permet à de nouveaux talents d'entrer sur le marché et d'évincer les firmes en places (...). Philippe Aghion. Nouveau titulaire de la chaire "Economie des institutions, de l'innovation et de la croissance" au Collège de France.
Tente-deux usines perdues en six mois : Mois après mois la désinsdustrialisation de la France se poursuit, en dépit des efforts des pouvoirs publics. (...) Depuis le début de la crise en 2009, la france compte désormais 630 usines de moins.
Expositions : la tentation du blockbuster : "Dans les années 70, les salles de cinéma d'art et d'essai, en province notamment, n'avaient qu'une solution pour survivre à la désaffection des spectateurs : projeter une oeuvre difficile en alternance, une semaine sur deux, avec un film pornographique. Le second finançait les pertes du premier. En sommes nous là avec les grandes expositions ?"
Les énigmes de la croissance : "Si on observe la façon dont l'innovation d'un côté (...) et l'inégalité extrême de l'autre (...) ont évolué aux Etats-Unis depuis 1960, ont est frappé par la similarité des courbes (...). (...) L'inégalité générée par l'innovation est de nature temporaire. (...) Le lien entre innovation et destruction créatrice génère de la mobilité sociale : elle permet à de nouveaux talents d'entrer sur le marché et d'évincer les firmes en places (...). Philippe Aghion. Nouveau titulaire de la chaire "Economie des institutions, de l'innovation et de la croissance" au Collège de France.
Tente-deux usines perdues en six mois : Mois après mois la désinsdustrialisation de la France se poursuit, en dépit des efforts des pouvoirs publics. (...) Depuis le début de la crise en 2009, la france compte désormais 630 usines de moins.
samedi 15 août 2015
Lettre à France Cavalié suite à la lecture de son roman "Baïnes"

Chère Madame,
Je viens de refermer "Baïnes" que j'avais acquis un peu par hasard au salon du livre du Bois Plage, il y a quelques jours. J'avais été attiré par le titre de votre ouvrage. Il existe des baïnes ailleurs qu'à Biarritz, mais en le feuilletant, je suis tombé sur la page 162 : "Le ciel immense de la Côte des Basques n'est pas assez grand pour me donner de l'air, j'étouffe devant la plus belle vue du monde ..." ; il n'y avait plus de doute : fréquentant Biarritz depuis plus de 30 ans et amoureux de la Côte des Basques, je devais repartir du salon avec ce livre.
jeudi 4 juin 2015
Je n'ai donc rien publié depuis le 14 février dernier ; presque 4 mois !
"Brazzaville plage" refermé, j'ai bien envie d'écrire quelques lignes sur ce roman qui m'a passionné. Je ne vais pas raconter l'histoire (car ça ne se fait pas, tout du moins ici) mais juste indiquer au lecteur potentiel que c'est un livre qui parle de chimpanzés, de mathématiques, de mercenaires, d'une guerre d'indépendance en Afrique avec ses factions rivales, d'hommes engagés et bornés, d'éthologie, etc., tout ça dans des paysages africains et écossais (aux antipodes), et dans un style remarquable.
Le récit est ponctué de flash-backs qui rythme parfaitement la narration. Hope, l'heroïne, interroge sa vie sous l'égide de Socrate qui entame le livre et le conclut avec cette très belle phrase : "La vie qu'on ne soumet pas à l'examen ne mérite pas d'être vécue."
Morceaux choisis :
"Je m'arrêtais pour sentir l'Afrique à pleins poumons - sentir la poussière, la fumée des feux de bois, un parfum de fleur, une odeur de moisi, un relent de pourriture." Pour qui est allé en Afrique noire, cette description est d'un réalisme absolu.
"Mais son défaut majeur (au calcul), il me semble, c'est de ne pas pouvoir faire face au changement brusque, cet autre trait commun à nos vies et a l'univers. Tout ne se déplace pas par degrés, tout ne monte pas ni ne descend comme des lignes sur un diagramme. Le calcul exige la continuité. Le terme mathematique pour changement abrupt est "discontinuité". Et là, le calcul n'est d'aucune utilité. Il nous faudrait quelque chose pour nous aider à nous en sortir dans ce domaine."
"Brazzaville plage" refermé, j'ai bien envie d'écrire quelques lignes sur ce roman qui m'a passionné. Je ne vais pas raconter l'histoire (car ça ne se fait pas, tout du moins ici) mais juste indiquer au lecteur potentiel que c'est un livre qui parle de chimpanzés, de mathématiques, de mercenaires, d'une guerre d'indépendance en Afrique avec ses factions rivales, d'hommes engagés et bornés, d'éthologie, etc., tout ça dans des paysages africains et écossais (aux antipodes), et dans un style remarquable.
Le récit est ponctué de flash-backs qui rythme parfaitement la narration. Hope, l'heroïne, interroge sa vie sous l'égide de Socrate qui entame le livre et le conclut avec cette très belle phrase : "La vie qu'on ne soumet pas à l'examen ne mérite pas d'être vécue."
Morceaux choisis :
"Je m'arrêtais pour sentir l'Afrique à pleins poumons - sentir la poussière, la fumée des feux de bois, un parfum de fleur, une odeur de moisi, un relent de pourriture." Pour qui est allé en Afrique noire, cette description est d'un réalisme absolu.
"Mais son défaut majeur (au calcul), il me semble, c'est de ne pas pouvoir faire face au changement brusque, cet autre trait commun à nos vies et a l'univers. Tout ne se déplace pas par degrés, tout ne monte pas ni ne descend comme des lignes sur un diagramme. Le calcul exige la continuité. Le terme mathematique pour changement abrupt est "discontinuité". Et là, le calcul n'est d'aucune utilité. Il nous faudrait quelque chose pour nous aider à nous en sortir dans ce domaine."
samedi 14 février 2015
Collaboration architecte-ingenieur
Paroles de Peter Zumthor :
A propos de la chapelle Sainte Bénédicte : "D'abord dessinée à main levée, la forme fut finalement ramenée par notre ingénieur Jurg Conzett à la forme géométriquement définie d'une lemniscate, celle d'un huit couché."
A propos du Pavillon de la Suisse pour l'expo de Hanovre : "L'ingénieur Jurg Conzett m'a aidé à développer un système de précontrainte permettant de plaquer la construction en madriers empiles contre le sol. Les pièces humides en bois fraîchement coupé ont ainsi pu sécher et perdre de la hauteur sans que la construction ne bouge."
Sur la salle de spectacle à Isny im Allgau en Allemagne : "Avec l'ingénieur Schwartz, nous avons développé le concept statique d'une tour formée par trois pieds qui se rejoignent vers le haut dans une grande coque en verre contenant un espace sphérique.(...) L'ingénieur Matthias Schuler nous a indiqué des solutions très innovantes pour refroidir et chauffer des structures en verre sans gaspillage énergétique."
A propos de la chapelle Sainte Bénédicte : "D'abord dessinée à main levée, la forme fut finalement ramenée par notre ingénieur Jurg Conzett à la forme géométriquement définie d'une lemniscate, celle d'un huit couché."
A propos du Pavillon de la Suisse pour l'expo de Hanovre : "L'ingénieur Jurg Conzett m'a aidé à développer un système de précontrainte permettant de plaquer la construction en madriers empiles contre le sol. Les pièces humides en bois fraîchement coupé ont ainsi pu sécher et perdre de la hauteur sans que la construction ne bouge."
Sur la salle de spectacle à Isny im Allgau en Allemagne : "Avec l'ingénieur Schwartz, nous avons développé le concept statique d'une tour formée par trois pieds qui se rejoignent vers le haut dans une grande coque en verre contenant un espace sphérique.(...) L'ingénieur Matthias Schuler nous a indiqué des solutions très innovantes pour refroidir et chauffer des structures en verre sans gaspillage énergétique."
lundi 5 janvier 2015
"Pas pleurer" de Lydie Salvayre
Je crois me souvenir qu'un des jurés du Goncourt, questionné sur la "short-list" du dernier tour, avait fait au journaliste une réponse assez proche de celle-ci : "Maintenant que mon livre favori n'a pas été retenu, il faut penser à la responsabilité que nous avons car le Goncourt est un prix populaire et il sera lu par un grand nombre de personnes qui ne lisent qu'un livre dans l'année ..."
Outre "Pas pleurer", je n'ai lu de cette ultime liste que "Meursault contre enquête" (cf article dans le blog). "Pas pleurer" est déroutant dans ses premières pages ; il est difficile de comprendre le décalage entre le langage parlé par Montse, une vieille dame nonagénaire (qui se trouve être la mère de la narratrice) qui s'exprime dans un français très approximatif sur la base de mots et de raisonnements plutôt sophistiqués. On ne comprendra que plus tard la raison de cette étrangeté.
Au fil des pages, on se laisse prendre à l'histoire tragique de cette femme issue d'une famille dans laquelle la "pauvreté (est) transmise intacte depuis des siècles", et qui n'aura connu du bonheur que cette parenthèse des quelques jours d'euphorie d'août 36 à Barcelone, où "les passants (...) s'embrassent sans se connaître, comme s'ils avaient compris que rien de beau ne pouvait advenir sans que tous y eussent leur part", où elle "a le sentiment de découvrir à quinze ans la vie qu'on lui avait cachée".
Les personnages qui gravitent autour de Montse ont tous des caractères bien trempés (à l'exception de son beau-père - don Jaime - qui incarne finalement (paradoxalement ?) une certaine force tranquille parvenant à concilier le statut d'aristocrate de province et des aspirations plutôt libérales inspirées par ses lectures). Son père a l'esprit borné, lui "qui n'est jamais sorti de son trou, qui ne sait ni lire ni écrire, et qui a gardé (...) une mentalité d'arriéré" comme le dit José. Lui, c'est le frère aîné de Montse, exalté par la cause anarchiste, qui "incarnait la poésie du cœur", en rivalité absolue (est-il capable d'un autre degré dans ses sentiments ?) avec Diego, le mari de Montse, qui "incarnait la prose du réel".
José est rétif à toute forme de hiérarchie et d'ordre établi ; il préfère "mille fois le chaos et la fragilité qui nait". Diego se glisse progressivement et naturellement dans les habits de l'apparatchik maniaque, soumis à l'idéologie stalinienne jusqu'à la caricature.
Les rapports entre les deux hommes incarnent l'affrontement terrible entre les factions rivales qui connaîtra son dénouement sanglant de mai à août 37 avec la liquidation du POUM par les sbires de Staline.
Les rapports entre les deux hommes incarnent l'affrontement terrible entre les factions rivales qui connaîtra son dénouement sanglant de mai à août 37 avec la liquidation du POUM par les sbires de Staline.
En toile de fond, Lydie Salvayre, rappelle les positions de plusieurs écrivains célèbres, dont Bernanos, Gide et Claudel, face au drame de la guerre civile espagnole. Elle ponctue le récit de Montse et les interventions de la narratrices par des scènes de la vie de Bernanos, alors qu'il s'est retiré avec sa famille à Palma de Majorque, et que l'écrivain, profondément catholique et conservateur (ex maurassien), ne peut supporter le spectacle des atrocités perpétrées par les phalangistes et surtout la lâcheté et la complicité du clergé. "Il y a quelque chose de mille fois pire que la férocité des brutes, c'est la férocité des lâches", dit-il. Elle emprunte également à l'auteur du livre "Les grands cimetières sous la lune", plusieurs phrases phrases admirables et en particulier une qui peut s'appliquer à d'autres terreurs : "La raison, l'honneur les désavouaient ; la sensibilité restait engourdie, frappée de stupeur. Un égal fatalisme réconciliait dans le même hébètement les victimes et les bourreaux." (à propos des exactions des "nationaux").
Et cette autre phrase transposable dans notre monde contemporain : "Je crois que le suprême service que je puisse rendre à ces derniers (les honnêtes gens) serait précisément de les mettre en garde contre les imbéciles ou les canailles qui exploitent aujourd'hui, avec cynisme, leur grande peur."
Et cette autre phrase transposable dans notre monde contemporain :
Ces interruptions du récit de Montse apportent du rythme à l'écriture autant qu'une perspective historique.
"Pas pleurer" (titre curieux : pourquoi pas plutôt "No es una vida" ?), traite de thèmes à la fois intemporels et d'actualité :
- la soif d'idéal ou d'utopie attachée à la jeunesse ; le message est plutôt pessimiste ici puisque c'est les forces réactionnaires qui triompheront (encore ?)
- la barbarie qui n'a pas de camp
- la manipulation des masses (cf citation de Bernanos)
- le nationalisme qui dresse les hommes contre d'autres hommes
- l'exploitation des pauvres par les riches et la lutte des classes avec les compromissions des institutions
- la soumission,
- la lutte pour le pouvoir,
- etc.
En final, "Pas pleurer" est un roman fort, riche, émouvant, avec le récit du destin de cette femme prise dans les bouleversements de l'Histoire ; la fin d'une époque séculaire où l'ordre des choses semblait figé pour l'éternité, et l'entrée dans le monde "moderne" par l'épreuve d'une guerre civile particulièrement atroce, annonciatrice d'une apocalypse plus terrifiante encore.
- la lutte pour le pouvoir,
- etc.
En final, "Pas pleurer" est un roman fort, riche, émouvant, avec le récit du destin de cette femme prise dans les bouleversements de l'Histoire ; la fin d'une époque séculaire où l'ordre des choses semblait figé pour l'éternité, et l'entrée dans le monde "moderne" par l'épreuve d'une guerre civile particulièrement atroce, annonciatrice d'une apocalypse plus terrifiante encore.
samedi 3 janvier 2015
Passerelles de Jurg Conzett : quand ouvrage rime avec art
Jurg Conzett, né en 1956, est un Ingénieur suisse. Un très grand ingénieur.
Désirant travailler avec des architectes, il a voulu comprendre "de l'intérieur" ce que représentait un projet architectural. Après ses études à l'EPFL (Ecole Polytechnique Fédérale de Lausanne), il est entré dans l'agence de Peter Zumthor* pour une année qui s'est prolongée ... 7 ans ! Au terme de cette expérience, Jurg Conzett a fondé son bureau d'études techniques qui s'est illustré - principalement mais non exclusivement - dans la conception d'ouvrages d'art d'exception. Le terme "exception" n'est pas pris au sens grand, démonstratif, record ou performance. Si, peut-être, performance : celle de l'intelligence constructive. Le travail de Jurg Conzett s'inscrit dans la tradition d'ingénieurs (ou s'agissait-il d'architectes ?) tels que Brunelleschi (1377-1446) ou Bramante (1444-1514).
Les deux ouvrages présentés ici sont situés dans les gorges de Via Mala un peu après la petite ville de Zillis dans les Grisons ; il s'agit de la passerelle dénommée Punt da Suransuns réalisée en 1999 et de la Passerelle de Traversina II réalisée en 2005.
La particularité de l'ouvrage réalisée en 1999 est qu'il est constitué de plaques de gneiss post-contraintes. Sa portée est de 40 m.
La seconde passerelle est un pond suspendu à haubans. Sa portée est de 56m.
En réalité, la particularité commune à ces deux passerelles est leur extrême finesse et leur beauté plastique.
* L'un des plus grands architectes actuels
Pour en savoir plus, article d'Yves Pages d'Exploration Architecte :
http://www.pierre-contrainte.net/interactif/article.php3?id_article=43
| Punt da Suransuns (Copyrignt CL) |
| Punt da Suransuns (Copyright CL) |
| Punt da Suransuns (Copyright CL) |
| Traversina II |
| Traversina II (Copyright CL) |
samedi 27 décembre 2014
"Cien años de soledad" de Gabriel Garcia Marquez
C'est le livre de mille choses ; celui de la solitude bien sûr qui revient comme une rengaine inexorablement liée à la destinée humaine : les 17 fils d'Auréliano Buendia qui arborent "cet air de solitude qui aurait suffi à les faire identifier en n'importe quel endroit du globe." Rémédios la Belle qui "continua d'errer dans le désert de la solitude", Auréliano Buendia qui "songeait à tous ces changements et, pour la première fois dans le cours silencieux de ces années de solitude...", "la solitude de Rébecca que l'on croyait morte et qui s'était emmurée dans sa maison avec sa servante...", et enfin cette citation : "le secret d'une bonne vieillesse n'était rien d'autre que la conclusion d'un pacte honorable avec la solitude."
La question de l'engagement, l'engagement total, le révolutionnaire, qui dépasse l'homme et le rend inhumain; ce colonel Auréliano Buendia, le héros, qui devient, par la folie de la conquête du pouvoir, "un inconnu d'un autre monde" qui laisse condamner à mort son ami, le général Moncada.
Le va et vient entre les époques rythmé par ces expressions si caractéristiques de "Cent ans de solitude" : "depuis ce jour lointain", "bien des années auparavant", "le jour où il le vit pour la première fois, (...) ce matin déjà lointain", "bien des années plus tard", "et elle continuerait d'y penser chaque jour de sa vie jusqu'à cette aube d'un automne encore éloigné...".
Les odeurs qui envahissent presque chaque phrase, qu'il s'agisse de celles des vivants ou celles des morts. Les prostituées, "des femmes à l'odeur de fleurs mortes", ou une présence identifiée par "l'odeur de sang séché sur les pansement des blessés", ou encore Auréliano José qui présente "une femme exubérante, toute parfumée de jasmin", et puis encore, "l'odeur de Remedios-la-belle qui continue à torturer les hommes au-delà de la mort."
Le livre de la nostalgie également, terme qui revient très souvent : "Confusément, enfin pris au piège de la nostalgie, il pensa que, marié avec celle-là, il serait peut-être devenu un homme qui n'aurait connu ni la guerre ni la gloire, un artisan anonyme, un animal heureux.", et ailleurs : "Car il était parvenu au terme de tout espoir, bien au-delà de la gloire et de la nostalgie de la gloire."
Et puis quelle 1ère phrase ! "Bien des années plus tard, face au peloton d'exécution, le colonel Auréliano Buendia devait se rappeler ce lointain après-midi au cours duquel son père l'emmena faire connaissance avec la glace."
Attention : chef d'oeuvre ! A lire et relire sans modération !
"Ce que j'ai voulu taire" de Sandor Marai
L'auteur des "Braises", l'un des plus grands écrivains hongrois du XXième siècle, fut aussi journaliste et témoin de son époque, et en particulier de ces dix années qui prennent leur origine le jour de l'entrée d'Hitler à Vienne et de l'annexion de l'Autriche par les nazis - l'Anschluss - le 12 mars 1938, et qui s'achèvent le 31 août 1948 quand Sandor Marai décide de s'exiler avec sa famille, et de fuir le régime communiste instauré en Hongrie.
"Ce que j'ai voulu taire" ausculte ces années terribles pour la Hongrie et pour les idéaux d'humanisme de Sandor Marai. L'écrivain observe et analyse la montée en puissance des idées d'extrême droite qui puisent leur énergie dans le ressentiment et la haine de l'autre, les mythes historico-nationalistes revanchards, des thèmes religieux exacerbés, face auxquelles la bourgeoisie humaniste de l'époque (et à laquelle Sandor Marai s'assimile) est incapable de proposer une alternative.
Ce témoignage, retrouvé récemment dans les archives de l'écrivain à Budapest, trouve un écho sinistre dans notre actualité politique et sociale caractérisée par la tentation du populisme et de l'extrême droite, et la perte de crédit de la valeur "Démocratie".
Entre essai et roman, servi par une très belle écriture, ce livre n'est pas sans rappeler "Le monde d'hier" de Stefan Zweig, compatriote de Marai et de près de 20 ans son aîné, tous deux contraints à l'exil, le premier en 1933, le second quinze ans plus tard, et tous deux ayant fait le choix du suicide ; Zweig, en 1942 au Mexique, par désespérance par rapport aux évènements engendrés par la folie nazie, et Marai, en 1989 aux Etats-Unis, de douleur après les décès presque simultanés de sa femme et de son fils adoptif, après 41 années d'exil.
vendredi 12 décembre 2014
INSIDE
Le Palais de Tokyo, ruine moderne bricolée et colmatée avec deux francs-six sous par des architectes spécialistes d'une certaine forme d'Arte Povera, accueille actuellement une exposition dans laquelle cohabitent le remarquable et le moins remarquable. Les œuvres se déploient dans le dédale piranésien de ce vestige de l'exposition universellle de 1900.
Ignorons le pire pour se concentrer sur ce que notre œil mal éduqué et notre cerveau mal cultivé ont pu retenir.
Ignorons le pire pour se concentrer sur ce que notre œil mal éduqué et notre cerveau mal cultivé ont pu retenir.
La cabane (forcément au Canada, bien que le cartel évoque un chalet de randonneurs) à l'intérieur de laquelle il pleut des cordes (d'alpinistes) sur du mobilier traditionnel en bois, une suspension lumineuse et une carafe dont le contenu ne cesse de déborder (logique), nous a impressionnés, mon œil, mon cerveau et moi-même.
Une salle entière accueille les dessins animés dégueulasses d'un artiste qui ne manque ni d'humour ni d'imagination. Il nous inflige la vision de corps difformes et boursouflés s'exposant dans des scènettes affreuses. Ce n'est pas de mauvais goût ; c'est LE mauvais goût, sublimé, forcément sublimé.
Un espace saturé de blanc présente quelques sculptures, blanches également, que mon œil et mon cerveau et moi-même avons délaissées au profit de l'œuvre majeure de cette pièce : le gardien noir, bien vivant, performer malgré lui, qui nous a accordé une photo.
Pour le reste il y a un mec pas brillant, assis par terre dans un réduit glauque, qui dégueule en boucle un mélange jaunâtre marbré de glaires rougeâtres, tant est si bien qu'il en est totalement recouvert, ainsi que l'espace misérable dans lequel il produit ses éructations. Peut-être aussi une place sur le podium du mauvais gout. En tout cas, parfaitement efficace pour écoeurer le bourgeois !
Dans une de ces immenses pièces que le Palais de Tokyo recèle en secret, une décharge plutôt spécialisée dans la récupération de matériaux de démolition de chantier a du céder quelques m3 de son gagne-pain sans prendre la précaution de le ranger un minimum.
Un ours gigantesque et taxidermisé dévoile (si le curieux pousse le vice jusqu'à contourner la bête) un flanc gauche découpé d'une entrée pour accéder dans le ventre de l'animal. Lequel a accueilli une performeuse qui s'y est enfermée pendant 13 jours. Pour les incrédules qui auraient du temps à perdre, ils peuvent rester 13 jours dans la pièce à contempler la vidéo de la performance.
J'allais oublier ce film montrant une vingtaine d'anciens mineurs, le visage armé d'une beauté de souffrance, fiers, les deux pieds incrustés dans un sol de pestiférés sous la croûte informe duquel leurs âmes errent encore, la voix tordue produisant des sons mécaniques en écho à l'univers sonore des entrailles de la terre, quand ils bradaient hier leurs existences pour une survie de misère (ouf !).

J'allais oublier ce film montrant une vingtaine d'anciens mineurs, le visage armé d'une beauté de souffrance, fiers, les deux pieds incrustés dans un sol de pestiférés sous la croûte informe duquel leurs âmes errent encore, la voix tordue produisant des sons mécaniques en écho à l'univers sonore des entrailles de la terre, quand ils bradaient hier leurs existences pour une survie de misère (ouf !).
- de nombreux couloirs et escaliers livrés au Street Art avec quelques œuvres prodigieuses.
- un groupe d'humains à poils - des jeunes, des vieux, des athlétiques, des difformes, des hommes, des femmes - se poursuivent dans une pièce carrée en jouant à se toucher en poussant des cris hystériques à chaque contact.
- un homme seul, à poil encore, en noir et blanc, filmé en train de mimer des figures de boxe et se ramasser régulièrement des coups de poing imaginaires qui le projettent au tapis, duquel il se relève pour mimer des figures de boxe et se ramasser régulièrement des coups de poing imaginaires qui le projettent au tapis, duquel il se relève pour mimer...
- des sculptures en marbre reproduisant les cabanes improvisées d'un enfant dans un jardin à la façon des gisants de Joana Vasconcelos à la Punta de la Dogana (mais ici de Ryan Gander).
Conclusion : les voies de l'art contemporain sont impénétrables, mais méritent d'être empruntées.
samedi 29 novembre 2014
Quoi de neuf ? La Tour Triangle
Les pétitions font flores et les papiers enflammés aussi.
http://blogs.mediapart.fr/blog/graindeville/251114/la-tour-triangle-en-proie-au-manicheisme
Un crime de lèse modernité à l'encontre des opposants à sa construction qui dénoncent une aberration architecturale, historique, urbaine et énergétique ?
Le volet financier n'est pas en reste : un ballon d'oxygène économique pour les uns, une juteuse opération immobilière privée pour les autres.
Un atout pour "Paris - Ville-monde" ou une verrue pour le "Paris - so charming" ?
Une nouvelle icône de l'architecture contemporaine ou un monument supplémentaire à la gloire de la starchitecture ?
Une occasion unique d'éviter la museification de la capitale ou une incongruité dans une "ville horizontale" ?
La nouvelle Tour Eiffel du 21ème siècle ou un nouvelle Tour Montparnasse ?
Une tour de gauche ou une tour de droite ?
Et vous, vous êtes pour ou contre la Tour Triangle ?
mercredi 12 novembre 2014
Ukraine
Je ne suis jamais allé en Ukraine. On nous parle ici du bruit métallique des chenilles de chars russes qui violent en ce moment-même la frontière. On suit des reportages sur des populations terrorisées par la guerre qui se terrent dans des abris de fortune d'une ville fantôme dont le nom est Donesk. J'ai aperçu la photo d'un milicien pro-russe avec un petit chat sur l'épaule et un drôle de regard brutal et amusé sur le visage. On menace le tsar tout en tremblant comme un enfant qui joue le bravache en sachant que s'il doit se battre, il se fera rosser par son adversaire plus fort et qui n'a peur de rien.
7 ukrainiens sont venus rendre visite à Everybody Knows cette semaine. Rien n'indiquait dans les statistiques leur appartenance à l'une ou l'autre des factions en lutte. Ils ont trouvé un espace de paix. Bienvenu.
dimanche 9 novembre 2014
Humeur
Pense-t-on qu'en passant sous silence systématiquement le travail de l'ingénieur on parviendra à intéresser des jeunes à ce métier ? Mais pourquoi est-ce important d'intéresser des jeunes à ce métier bien moins valorisant que le trading, le marketing ou la fusion-acquisition ?
Saviez-vous que l'industrie française ne cesse de "décrocher", que "hier l'une des plus puissantes du Vieux Continent, (elle) est aujourd'hui menacée de marginalisation" ? En 6 ans "la production tricolore a chuté de près de 16%". Alors, continuons à ignorer les ingénieurs et ne nous plaignons pas de notre déficit commercial dramatique, de notre croissance en berne, des taxes qui augmentent, etc.
en italique : extraits du "Monde"
samedi 8 novembre 2014
Meursault, contre-enquete
"The party is over" chante Léonard Cohen dans "The street" ; la fête est terminée ... des prix littéraires, et Kamel Daoud n'aura pas été sacré "Goncourt" par le jury de chez Drouant pour son roman en forme de soliloque qui, 72 ans après la publication de "L'Etranger", prend le prétexte de l'absence d'identité de la victime dans le livre de Camus - désigné comme "l'arabe" -, pour lui en attribuer une, celle de Moussa, le frère du narrateur, et dérouler un récit d'une très grande richesse avec une rage poétique d'où le lecteur ne s'extrait pas indemne.
Un livre trop difficile pour le lectorat "populaire" visé par le Goncourt, a-t-on dit ; insuffisamment "politiquement correct" par ces temps de susceptibilités religieuses ? "Trop de notes" on du penser les Goncourt-Salieri...
PS : Merci à ML qui a découvert ce livre à l'occasion de sa sortie en mai dernier, qui s'est démenée pour le commander alors qu'il était absent des librairies, et qui se reconnaîtra si elle parvient jusqu'ici...
Un livre trop difficile pour le lectorat "populaire" visé par le Goncourt, a-t-on dit ; insuffisamment "politiquement correct" par ces temps de susceptibilités religieuses ? "Trop de notes" on du penser les Goncourt-Salieri...
PS : Merci à ML qui a découvert ce livre à l'occasion de sa sortie en mai dernier, qui s'est démenée pour le commander alors qu'il était absent des librairies, et qui se reconnaîtra si elle parvient jusqu'ici...
samedi 1 novembre 2014
The street
Toujours
prêt pour une dernière rigolade
Et puis
notre bonne fortune à tous les deux s’est épuisée
Elle était
tout ce que nous possédions
Tu as enfilé
un uniforme
Pour t’engager
dans la Guerre Civile
Tu semblais
si confiant que je ne me suis pas inquiété
De savoir
pour quel bord tu voulais combattre
Ce n’était pas si simple
Quand tu t’es
levé et que tu es parti à pieds
Mais je
garderai précieusement cette histoire
Pour une autre
journée pluvieuse
Je sais le
poids du fardeau
Et comment
tu le traînes dans la nuit
Certains
disent qu’il est creux
Mais ça ne
veut pas dire qu’il est léger
Tu m’as
quitté me laissant la vaisselle
Le bébé et la
baignoire
Tu t’es
acoquiné avec la milice
Jusqu’à
adopter son camouflage
Tu as
toujours dit que nous étions égaux
Aussi laisse-moi
marcher avec toi
Fais juste
une exception dans ta bande
Pour le
vieux rouge blanc et bleu
Mon ami ne m’ignore
pas
Nous fumions
ensemble nous étions amis
Oubli cette
histoire épuisante
De trahison
et de revanche
Je vois le
Fantôme de la Culture
Avec ses
chiffres tatoués sur le poignet
Proclamer
une nouvelle fin à cette histoire
Que nous avons
tous manquée
J’ai pleuré
à ton sujet ce matin
Et je
pleurerai pour toi encore
Mais je suis
ne suis pas dépositaire du pardon
S’il te
plait ne me demande pas quand
Il sera
possible d’avoir du vin et des roses
Et des
magnums de champagne
Car jamais
plus, non jamais plus
Nous ne
boirons comme nous avons bu.
La fête est
terminée
Mais je suis
toujours sur mes deux jambes
Je vais
rester à l’angle de cette rue
Là où nous
avions l’habitude de passer.
Allez buvons
maintenant que c’est fini
Et buvons
pour quand nous nous retrouverons
Je vais
rester à l’angle de cette rue
Là où nous
avions l’habitude de passer.Léonard Cohen (libre traduction de J.N Spuarte)
samedi 25 octobre 2014
Almost like the blues
J'ai vu des gens affames
Il y avait des meurtres, il y avait des viols
Leurs villages étaient incendiés
Ils essayaient de s'enfuir
Alors je regardais mes chaussures
C'était affreux, c'était tragique
C'était un peu comme le blues
Je dois mourir doucement
Entre chaque pensée de meurtre
Et quand j'aurai fini de penser
Je devrai mourir enfin
Il y a de la torture et il y a des tueries
Il y a toutes mes critiques pitoyables
La guerre, les enfants perdus
Mon Dieu, c'est un peu comme le blues
J'ai laissé mon cœur se glacer
Pour lui éviter de trop pourrir
Mon père a dit que je l'avais choisi
Ma mère n'a jamais voulu le reconnaître
Oh les Gitans et les Juifs
J'ai écouté avec attention votre histoire
C'était bien, je n'étais pas fatigué de l'entendre
C'était un peu comme le blues
Il n'y a pas de Dieu au Paradis
Et il n'y a pas de Diable en Enfer
Comme le prétend l'illustre professeur
Qui sait tout mieux que nous
Mais j'ai reçu une invitation
Qu'un pécheur ne peut refuser
Et c'est presque comme une rédemption
C'est un peu comme le blues
Léonard Cohen (traduction libre de JN Spuarte)
"Autour du monde" de Laurent Mauvignier
De la Thaïlande où un voyage entre amis est révélateur d'une névrose suicidaire, à Moscou où un homme marié a une relation homosexuelle le jour de la naissance de son enfant ; du pont glacial d'un paquebot de croisière où un homme sauve un vieillard avec le secret espoir de coucher avec la fille de la victime, au road trip d'un jeune homme à travers les US à la recherche de son frère aîné en rupture de banc familial ; d'une plongée quasi thérapeutique au milieu des dauphins des Bahamas, aux fantasmes de deux vieillards italiens pour une illusion de paradis slovène à portée de ticket de Totocalcio ; d'une attaque de pirates dans le Golfe d'Aden qui tourne mal, aux jalousies mal digérées d'un jeune couple en voyage de noces vers le Canada ; du safari à l'épate de jeunes business men en Tanzanie, à la vie au service de touristes friqués d'un émigré indonésien à Dubaï ; de l'escapade romaine de deux amants qui ont trente ans de différence,au voyage en Israël d'une jeune femme chilienne à la recherche du passé trouble de sa famille pendant la seconde guerre mondiale ; de l'aventure tragique d'un étudiant mexicain au Japon avec une jeune japonaise tatouée qui survivra miraculeusement au tsunami de 2011 à ce séjour touristique à Paris d'une famille japonaise qui assiste, impuissante, par médias interposés, au drame qui emporte ses plus proches parents, Laurent Mauvignier nous invite à parcourir la planète au gré de 14 nouvelles qui s'interpénètrent pour ne former qu'un seul roman dont le fil d'Ariane est le tsunami du 11 mars 2011, porté par une langue qui nous permet, grâce à sa beauté, de vivre véritablement - plutôt que d'assister - à ces "choses de la vie", souvent dramatiques, parfois dérisoires.
dimanche 12 octobre 2014
vendredi 10 octobre 2014
Les mains du miracle
"Les mains du miracle" de Kessel était épuisé. Folio vient de le rééditer et une personne qui m'est chère a remarqué le livre sur le présentoir d'une librairie. Pourquoi pas Kessel, auteur un peu démodé, se dit-elle ?
Ce livre raconte une histoire vraie ; celle de Félix Kersten, un médecin doté d'un talent extraordinaire en matière de massages qui devient le masseur attitré et le confident d'un monstre : Heinrich Himmler. Le numéro 2 du Reich accordera son amitié et sa confiance à Kersten qui en profitera pour contribuer à sauver des dizaines de milliers de vies humaines.
Kessel parvient à recréer l'atmosphère angoissante qui entoure ce sinistre criminel à la stature minable, les épaules tombantes et le corps flasque, rongé par des douleurs insupportables à l'estomac que les doigts prodigieux de son "seul ami" parviennent à soulager.


Kersten parviendra à déjouer tous les chausse-trappes tendus par les criminels nazis qui rodent autour de Himmler, et considèrent d'un œil assassin la trop grande influence de cet étranger sur leur maître (Kersten a la nationalité finlandaise) . Cette histoire est à peine croyable ; et pourtant !
dimanche 5 octobre 2014
Musée Soulages à Rodez, la Cuisine à Nègrepelisse et le Grand Théâtre d'Albi
« L’effet Bilbao » est donc reproductible !
2014 constitue pour les
architectes catalans RCR[1],
une année prolifique en projets inaugurés sur le territoire français. Ce n’est
effectivement pas courant qu’une agence de taille modeste – mais au talent remarquable
et reconnu – qui plus est étrangère, signe presque simultanément deux
opérations dont au moins l’une d’entre elles fait le « buzz »
architectural, puisque 6 semaines seulement après son ouverture 60 000
visiteurs étaient déjà comptabilisés ; chiffre correspondant au nombre
d’entrées escompté sur l’année ! Le figaro titre fin juillet :
« Le musée Soulages n’est pas un succès. C’est un triomphe. » Et sur
sa lancée d’atteindre les 100 000 en aout ! « L’effet
Bilbao » est donc reproductible ont du se dire quelques édiles qui rêvent
d’édifier sur leur commune « Le » bâtiment qui fera converger les
cars des tour-opérators et remplir les restaurants, qui flattera leur égo et
donnera, enfin, une adresse digne aux partenaires économiques de la cité ragaillardie.
Mais, prudence car « l’effet Bilbao » est rien moins que
rationnel ! Et pour un Musée Soulages qui nous réapprend où se situe plus
précisément Rodez, combien de « flops » architecturaux (moins
médiatisés) se sont révélés être davantage consommateurs que pourvoyeurs de
manne touristique !
4 boîtes parfaites de métal rouillé
L’alchimie ruthénoise tient
vraisemblablement du coup de génie : un musée consacré au plus grand
peintre français vivant (un mythe !) dont le fond a généreusement été
pourvu par le Maître lui-même[2],
doublé d’une œuvre architecturale – le contenant - qui joue le mimétisme avec
l’œuvre – le contenu -, dans un exercice métaphorique assez spectaculaire. Le
parti des architectes de placer le bâtiment sur le dévers de l’espace du foirail
est astucieux : les 4 boites parfaites de métal rouillé (acier Corten©)
extrudées à l’horizontale du plateau se laissent admirer par le visiteur sans
que celui-ci, même rétif à l’encontre de l’architecture minimale et quasi conceptuelle,
puisse prétexter une atteinte à l’harmonie de la cité. Les amateurs
d’imaginaires seront même comblés par le commentaire des architectes qui
parviennent à évoquer le rapport à la cathédrale dans une inversion du
système : verticalité pour l’édifice religieux et horizontalité pour
l’ouvrage profane.
C’est cette cuirasse d’acier qui intrigue
On ne se lasse pas d’observer la
matérialité de l’enveloppe qui renvoie au travail du sculpteur Serra, un autre
espagnol, dont certaines pièces monumentales ont été adoptées par le Guggenheim
de Bilbao et participent certainement à l’attractivité du célèbre musée de
Franck. O. Gehry. Car, davantage que l’habile déséquilibre de ces 4
parallélépipèdes aux dimensions différentes, alignés dans une posture quasi
militaire, c’est cette cuirasse d’acier qui intrigue. Totalement aveugle,
déclinant ses teintes orangées du safrané à des tons plus sombres, sa surface
guerrière, scarifiée et tatouée par endroits, évoque la matière brute et efficace,
dans une correspondance appuyée avec l’œuvre de Soulages. Les aménagements
paysagés qui ceinturent le musée, composés de tapis de pierres noires aux
angles vifs, contaminées par des lierres rampants, achèvent de placer cette
composition dans le registre de l’Essentiel, aux antipodes d’une architecture
de l’ornement.
Le Noir est bien une couleur
A l’intérieur de la
« forteresse » les architectes ont su faire varier les espaces –
luminosité, volumétrie, teintes des parois – pour s’adapter aux œuvres
présentées. La collection couvre toute la création de Soulages depuis les
années 40 jusqu’aux œuvres plus récentes, et présente les différentes
techniques auxquels l’artiste s’est confronté – peintures, sérigraphies,
eaux-fortes, lithographies, vitraux. Des immenses toiles d’outre-noir ou de noir-lumière
comme le qualifie Soulages, permettent aux visiteurs de se rendre à
l’évidence : le Noir est bien une couleur[3].
L’acier Corten© est un matériau qui peut se révéler indocile
La seconde réalisation de l’agence RCR est
plus confidentielle et moins courue. Il faut pousser un peu vers l’ouest, du
côté de Montauban[4], pour
découvrir dans les vestiges d’un ancien château fort du XIIIème siècle, la
Cuisine, un centre d’art et de design autour des thématiques liées à
l’alimentation. Inauguré à une quinzaine de jours d’intervalle[5]
après le musée de Rodez, l’architecture porte la signature du moment de
l’agence : l’usage enthousiaste de l’acier Corten©. Mais ici, il s’agit
d’une composition avec une bâtisse existante faite de pierres solides et
rugueuses[6],
de murs appareillés à l’ancienne. L’introduction de la matière acier est plus subtile
et a nécessité un dessin davantage « travaillé » dans lequel on ne
retrouve pas l’impression de puissance qui émane des boîtes du Musée Soulages.
Les textures de l’acier sont également différentes ; le registre guerrier
est apaisé. On constate que l’acier Corten© est un matériau d’une richesse
plastique immense, et qui peut se révéler indocile.
Le défi était immense de dignement représenter l’architecture
contemporaine
A Albi, au Grand théâtre,
fraîchement rénové par Dominique Perrault, se joue un autre concerto pour
façade vitrée-teintée et maille métallique. L’architecte de la Bibliothèque
François Mitterrand a imaginé de donner à la ville deux bâtiments pour le prix d’un !
En effet, selon la lumière et l’heure diurne ou nocturne, son enveloppe
audacieuse dessine la silhouette d’un curieux vaisseau muni d’immenses voiles
en métal tressé – matériau fétiche de Perrault -, ou laisse apparaître un autre
édifice à la volumétrie plus conventionnelle mais à la modénature complexe et
colorée. Le nouveau bâtiment constitue l’un des éléments majeurs de la
recomposition urbaine du quartier. Le défi était immense de dignement
représenter l’architecture contemporaine à quelques centaines de mètres de la
prodigieuse cathédrale Sainte-Cécile. Le visiteur peut se surprendre à
lâcher un : « Il fallait oser ! ».
[1] RCR
Arquitectes, créé en 1987 par Rafael Aranda, Carme Pigem et Ramon Vialta.
L’agence est basée à Olet près de Barcelone.
[2] Soulages
a fait le don de plus de 500 œuvres au musée.
[3] Titre de
l’exposition organisée en 1946 à la Galerie Maeght à Paris.
[4] A
Nègrepelisse précisément
[6] Assez
sérieusement « ratiboisée »
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