jeudi 29 octobre 2009

Des hommes de Laurent Mauvignier


Décidément, c'est presque devenu un rite : je commence ces temps derniers mes commentaires de livre par la même phrase : "Je n'avais jamais lu...", et là, c'est Laurent Mauvignier !
J'ai eu un peu de mal à entrer dans le roman jusqu'à la page 129 (le livre en comporte 281). Et en final, je me félicite pour ma persévérance. Car dès la page suivante qui, contre toute attente est la page 133 (on passe à un autre chapitre du livre et il y a quelques pages blanches), on est saisi par le récit. Après l'atmosphère glauque d'un village banal, une salle des fêtes poisseuse dans laquelle une assemblée d'individus ordinaires liée par une honte partagée, tente de célébrer l'anniversaire d'une Solange, une agression sordide, des odeurs de vinasse - on se croirait par moment dans un tableau de Brueghel, ce qui pourrait être une sorte de compliment - on est précipité dans la guerre d'Algérie et surtout dans toute son horreur. Ames sensibles s'abstenir par moment. Dans un style sans ménagement, sans fioriture, errant, comme habité de la même trouille que le ventre de ces jeunes soldats, tour à tour bourreaux et victimes, Mauvignier parvient à décrire l'insoutenable et l'absurde d'une guerre qui se prolonge au-delà de la défaite, dans la vie de ceux qui ont traversé, par hasard, ces années de cauchemard.
"Je voudrais voir quelque chose qui n'existe pas et qu'on laisse vivre en soi, comme un rêve, un monde qui résonne et palpite, je voudrais, je ne sais pas, je n'ai jamais su, ce que je voulais, (...) seulement ne plus entendre le bruit des canons ni les cris, ne plus savoir l'odeur d'un corps calciné ni l'odeur de la mort - je voudrais savoir si l'on peut commencer à vivre quand on sait qu'il est trop tard."
Juste pour cette phrase, la dernière du roman, "Des hommes" pourrait mériter le Goncourt.

mercredi 28 octobre 2009

Une nuit, Chypre

Une nuit, dans le ciel des faubourgs de Larnaca,
Un quartier de lune parfait
Avait peint sur la peau noire de la mer
Quelques frissons d'argent
Comme une excuse.

Cadel Ubbale

Et la ville dit : "au secours l'agriculture ! ..."


Hier soir, grand amphi de la Cité de l'Architecture et du Patrimoine, "table ronde" sur le Grand Paris et l'agriculture ; un aréopage d'agronomes, de géographes, d'urbanismes-architectes dont Bernard Reichen et François Leclercq.
Au terme des 3 heures de débat, qu'ai je retenu ?
- que "tout ça est très compliqué" pour reprendre les termes de M. Donnadieu (géographe ?)
- que tout le monde s'accorde sur le fait que ville et agriculture ne doivent plus être considérées comme antagonistes si nous voulons un avenir "vivant" pour les deux
- que même, la ville ne peut plus se réaliser, son devenir se concevoir, sans réserver une place à l'agriculture
- qu'il semblerait qu'une prise de conscience (timide ? réservée à une élite ?) se soit effectuée sur l'obligation de retisser le lien entre ville et agriculture (voir le "succès" des AMAP)
- que le débat et la salle ont mélangé parfois "nature" et "agriculture"
- que les experts ne s'accordent pas sur le fait qu'il existe des outils réglementaires pertinents pour permettre ce "new deal" entre ville et agriculture

- qu'il ne s'agit pas simplement d'inventer des outils réglementaires ou des procédures pour que la "ville durable" (le mot est lâché !) mais qu'il faut travailler sur les consciences (éducation, culture) ; (à ce sujet Bernard Reichen parle d'une trilogie "profit, plaisir et ?... peut-être solidarité ?" ; profit, au sens "intérêt" personnel à ce que ça se passe comme ça, je suppose)

- que le tramway est un système de transport qui structure la ville : à 20 km/h, l'espace-temps se construit différemment (à l'échelle de l'homme ?) que dans une cité exclusivement dédiée à la voiture (toujours Bernard Reichen)

- que Florence et la Toscane correspondait à un modèle de "continuum" entre ville et campagne ; non que la ville s'étalait de manière indéfinie dans la campagne, mais qu'il existait des liens, un tissage, entre la cité définie par sa taille, son urbanité, et les autres lieux de vie situés à proximité ; les villes nouvelles à la française ont exclu l'agriculture ; les entrées de villes avec leurs alignements de boîtes à chaussures commerciales constituent une autre barrière entre ville et campagne
- qu'il existait un "modèle braudélien" dont j'ai compris qu'il pouvait caractériser le schéma urbain historique de la France : distance entre deux ville = une journée de cheval et du village partent 5 routes et que, chacune, relie un autre village d'où partent 5 routes, etc.
-qu'aux "30 glorieuses" où furent imposés des schémas d'urbanisme violents et concentrationnaires (qui ont conduit à la ghettoïsation et au rejet de l'architecture moderne dans l'imaginaire de nos contemporains)a succédé les "30 peu glorieuses" du mitage du territoire, du pavillonnaire à tout crin de "la maison de maçons" pour tous
- que la question de la propriété - et donc du système économique et politique - est fondamentale dans l'analyse de l'urbanisation des territoires et leurs évolutions (on achète son pavillon à un endroit X et on y reste, quelque soit l'évolution de ses déplacements imposés par sa situation professionnelle) ; "propriété = statut figé du territoire" versus "location = mobilité"
- et enfin, que les renards sont dans les villes, que les sangliers y reviennent et que les loups ...
Eux, (merci M. Serge Reggiani) on savait déjà qu'ils y étaient !

"Les hommes avaient perdu le goût
De vivre, et se foutaient de tout
Leurs mères, leurs frangins, leurs nanas
Pour eux c'était qu'du cinéma
Le ciel redevenait sauvage,
Le béton bouffait l'paysage... alors

(...)

Des loups sont entrés dans Paris
L'un par Issy, l'autre par Ivry
Deux loups sont entrés dans Paris
Ah tu peux rire, charmante Elvire
Deux loups sont entrés dans Paris.

(...)

Attirés par l'odeur du sang
Il en vint des mille et des cents
Faire carouss', liesse et bombance
Dans ce foutu pays de France
Jusqu'à c'que les hommes aient retrouvé
L'amour et la fraternité.... alors

(...)

Les loups sont sortis de Paris..."

lundi 26 octobre 2009

La peste


"Ah ! celui-là, au moins, était innocent, vous le savez bien !" C'est le docteur Rieux qui jette à la face du prêtre Paneloux son refus de croire en un Dieu qui permet que des innocents meurent en souffrant : "Non, mon père, dit-il. je me fais une autre idée de l'amour. Et je refuserai jusqu'à la mort d'aimer cette création où des enfants sont torturés."
Ces phrases me ramènent plus de 35 ans en arrière alors que nous étudiions ce roman mythique de Camus.
La peste, métaphore du nazisme, quand Camus l'a écrit. Mais aujourd'hui, quel est le visage de la peste ? Camus achève son oeuvre par cette phrase d'une force absolue dans laquelle on retrouve un plaidoyer pour la lecture - et sans doute l'instruction, la culture - et une mise en garde vibrante pour nous autres habitants des cités radieuses.

"Car il savait ce que cette foule en joie ignorait, et que l'on peut lire dans les livres, que le bacille de la peste ne meurt ni ne disparait jamais, qu'il peut rester pendant des dizaines d'années endormi (...) et que, peut-être, le jour viendrait où, pour le malheur et l'enseignement des hommes, la peste réveillerait ses rats et les enverrait mourir dans une cité heureuse."
Quel livre !

samedi 24 octobre 2009

Pluie

Le jardin est dévoré de mousse.
Le fauteuil en métal vert-anis pleure
Des larmes égarées d'une pluie d'automne,
Et le bois sculpté du cimier bambara
Noirci sa peau sous les sanglots.

Cadel Ubbale

jeudi 22 octobre 2009

Mon chat à 23H47

Mon chat s'étire sur le mur
Il interroge la nuit froide
Qui l'appelle derrière la vitre noire
Et miaule de douleur
Pour accéder à l'inconnu.

Cadel Ubbale

mardi 20 octobre 2009

La vérité sur Marie


Je n'avais jamais lu Jean-Philippe Toussaint.
C'est un livre sur l'amour ; un amour rompu qu'une mort fait renaître. Une reconquête silencieuse et tendre, respectueuse, comme effleurée, dont l'issue est certaine car chaque être connait l'autre d'une manière absolue. On le sait de lui, on le devine d'elle : "J'avais une connaissance infuse, un savoir inné, l'intelligence absolue : je savais la vérité sur Marie."
Et puis le roman est traversé de passages sombres comme les orages, la robe noire d'un pur-sang embarqué de force dans la soute piranésienne d'un Boeing 747 cargo, les collines calcinées de l'île d'Elbe, qui donnent au récit une tension dramatique supplémentaire. C'est un roman sur la tension ; la distance complice et obligée entre le corps des amants, et la relation soumise au déchainement des forces naturelles.
Tout ça enlevé dans un style magnifique :
"La pluie redoubla de violence (...). marie se sentait bien, nue sous les draps à l'abri de l'orage, les sens exacerbés, dans le noir, les yeux brillants dans les éclairs, savourant avec volupté la dimension érotique du plaisir qu'il y a de jouir de l'orage dans la chaleur d'un lit (...)."

lundi 19 octobre 2009

Il était une fois, Belza


Pour ceux qui l'ignoreraient encore, la Villa Belza est une demeure mythique de Biarritz. Edifiée sur un petit promontoir rocheux qui plonge dans la mer entre le Port Vieux et la Côte des Basques, elle accueillit toutes les fêtes des années folles que le "Tout-Biarritz" s'obligeait à fréquenter : aristocrates russes (le Prince Youssoupov y aurait dîné), héritiers excentriques, aigrefins, femmes du monde, etc. La crise de 29 lui fut fatale. Le vent, la mer et les vandales, l'oubli et peut-être la vengeance muette que l'on réserve à la déchéance des nantis, on conduit l'édifice au bord de la ruine. Dans les années 80, un jeune promoteur (fortuné) lui redonna un peu de son lustre passé et fit d'une pierre deux coups : une rénovation plutôt réussie et une belle opération immobilière puisque la villa fut revendue en appartements à des acquéreurs anonymes, mais sans aucun doute fortunés.
Mais ce n'est pas de tout cela dont Pierre Lembeye nous entretient dans son réçit de 162 pages qui s'achève par : "Il était une fois, Belza, en fin." J'y ai lu "enfin", mais je le regrette un peu car il y aurait tant à écrire d'extraordinaire sur Belza que le propos d'une érudition souvent panachée de prétention, psychanalitique fumeux et vaguement moraliste par endroit est décevant.
Quelques passages (trop peu) plutôt sympathiques : "S'il n'y avait plus de place pour l'excentricité, pour les grands écarts des grands, s'il n'y a plus de prophètes, de visionnaires, d'inventeurs, de somnambules, de créateurs, alors le monde des étriqués, des fonctionnaires (?), des marchands, des statisticiens et des boursicoteurs accouchera d'une corruption générale frileuse, égoïste et de grise mine."

Un extrait d'un texte de Victor Hugo nous apprend que le poème repris en chanson par Brassens de "Gatzibelza, l'homme à la carabine" lui vint d'une promenade au pied de Belza, et du fredonnement d'une baigneuse.

Le même Victor alerte sur le danger que représenterait pour Biarritz de mimer Paris : "Les villes que baigne la mer devraient conserver précieusement la physionomie que leur situation leur donne. L'océan a toutes les grâces, toutes les beautés, toutes les grandeurs. Quand on a l'océan, à quoi bon copier Paris ?"

J'y ai encore appris que Proust voyait la Place Saint Marc rue de Grenelle. Et ça, ça m'a bien fait bien plaisir car j'ai toujours regretté l'absence de vaporettos sous le Pont Neuf !...

La morale est toute bête : il n'y a pas de lecture inutile...

Le lièvre de Vatanen


Toujours dans le cycle Arto Paasilinna, "Le lièvre de Vatanen", livre que d'aucuns considèrent comme le chef d'oeuvre du romancier finlandais et que j'ai relu avec beaucoup de plaisir à quelques 15 ou 20 ans de distance. J'avouerai que je ne me souvenais plus de grand chose de cette épopée forestière. Et pourtant : la folie du conducteur de bulldozer qui suicide son engin au beau milieu d'un lac, le sauvetage de la vache dans les marais, le moniteur de ski sectaire qui veut à tout prix sacrifier le lièvre, le pasteur "lièvricide" également, les manoeuvres militaires (thème repris dans "La forêt des renards pendus") qui s'achèvent dans la confusion la plus inimaginable, la chasse à l'ours, ...

"C'est la vie", ainsi furent les ultimes paroles de Vatanen avant de disparaître de la vue du monde des hommes avec son lièvre.

La vie d'Arto Paasilinna éclaire sur ses livres. Il est né dans un camion à Kittilä, en Laponie finlandaise, le 20 avril 1942. En plein exode, sa famille fuyant les Allemands est chassée vers la Norvège, puis la Suède et la Laponie finlandaise. Paasilinna (« forteresse de pierre » en finois) est un nom inventé par son père, qui s’était fâché avec ses parents au point de changer de nom.

« J’ai connu quatre états différents dans ma prime jeunesse. La fuite est devenue une constante dans mes récits, mais il y a quelque chose de positif dans la fuite, si avant il y a eu combat. »

Dès l'âge de treize ans, il exerce divers métiers, dont ceux de bûcheron et d'ouvrier agricole. « J’étais un garçon des forêts, travaillant la terre, le bois, la pêche, la chasse, toute cette culture que l’on retrouve dans mes livres. J’ai été flotteur de bois sur les rivières du nord, une sorte d’aristocratie de ces sans-domicile fixe, je suis passé d’un travail physique à journaliste, je suis allé de la forêt à la ville. Journaliste, j’ai écrit des milliers d’articles sérieux, c’est un bon entraînement pour écrire des choses plus intéressantes. »
Et l'humour : « Les Finlandais ne sont pas pires que les autres, mais suffisamment mauvais pour que j’aie de quoi écrire jusqu’à la fin de mes jours. »

lundi 12 octobre 2009

Ne dites pas à ma femme que je rêve, elle croit que je suis sur mon blog ...


Je viens d'exhumer ce petit texte que j'ai commis il y a déjà plusieurs mois. Au départ, il y avait la question : pourquoi se retrouve-t-on devant un écran d'ordinateur, sur une fenêtre d'écriture, dans un "blog", alors qu'il fait beau dehors, qu'on serait bien mieux à contempler la mer ou à se taper un poulet-bicyclette sur les falaises de Bandiagara ?
La tentative de réponse était... mais elle reste encore pertinente :
D'abord, il est très probable qu'à cet instant précis on n'a pas le choix. "Ca n'existe pas, pour nous, ne pas avoir le choix !", m'avait rétorqué un de mes amis en m'annonçant qu'il prenait un mois de vacances avec ses enfants, et qu'il se foutait bien de savoir si c'était raisonnable ou non vis-à-vis de son boulot. L'essentiel, à ce moment précis de son histoire personnelle, c'était ce projet de partir avec ses enfants et de se consacrer à eux à 100%. "T'as d'la chance, moi je n'ai pas l'choix", lui avais-je dit comme un abruti quelques secondes auparavant.
Fouillons bien derrière nous : combien a-t-il existé d'occasions de saisir la liberté à pleines mains ? Par exemple, là, maintenant : qu'est-ce qui m'empêche de prendre ma T-bird et de partir contempler la mer ? Je ne vais pas tromper ma femme. Je ne vais pas non plus assassiner une petite vieille. Je vais pas gueuler devant un flic "Sarko, je t'ai vu !". Non, juste la mer, au bout d'une course (sauvage et vrombissante) dans la nuit.

J'avoue ici avoir toujours rêvé de partir sur un coup de tête très loin. La magie des transports aériens associée à la facilité de prendre un billet, vous permettent n'importe quelle ânerie de ce genre ; vous n'avez qu'à essayer !
- "Allo, c'est moi." (Je contemple la baie de San Francisco assis sur un banc de la plage de Sausalito, en dégustant un gros hamburger.)
- "Oui. Ca va ?" me répond-on. Le téléphone n'est pas encore programmé pour cafter la distance à laquelle vous vous trouvez de votre interlocuteur (ouf ! mais ça va venir ...). Moi je suis dans la peau du type qui n'arrive pas à croire que le monde entier en général, et mon interlocuteur en particulier, ignore que je suis à San Francisco, et non pas à Saint-Malo pour 2 jours comme je l'avais claironné 48H aupravant ! Alors je trouve ce "ça va ?" étonnant de sérénité. Vais-je dévoiler que je suis sur la Côte Ouest (je veux dire ; un peu au-delà de St Malo) ?
Si je dis rien, il est probable que personne ne va s'inquiéter. Je rentrerai de Saint-Malo (San Francisco) avec un jour de retard par rapport à mon plan de départ, mais il est tout à faite possible que des ouvriers m'aient séquestré, ou bien que le TGV ait eu une grosse panne (plus vraisemblable). (Attention, vérifier que le TGV arrive bien en gare de Saint-Malo !)


Si je dis : "Ca va, je suis à San Francisco" ; il y a deux scénarios.
1) "On" (vous voyez bien qui j'veux dire) ne me croit pas et me raccroche au nez. Ca c'est le "bon" scénario.
2) "On" me croit, et alors c'est le drame ! Là, vous avez compris que c'est le "mauvais" scénario ! Bon, je m'arrête là car ça me déprime.

Et je terminais ce petit (affectueux) texte par :
Quoiqu'il en soit, scénario 1 ou 2, je viens (devant vos yeux ébahis) de vous faire la vertigineuse démonstration de ce à quoi peut servir un blog : écrire et penser à des choses qui ne vous seraient jamais venues à l'idée si vous étiez, par exemple, en train de faire l'ascension du Mont-Ventoux par 35°C à l'ombre, ou bien le blaireau de service questionné par Foucault (pas Michel) dans "Qui veut gagner des millions ?".

Parole de terre, Une initiation africaine de Pierre Rabhi


C'est tout à fait par hasard que je me suis emparé de cet ouvrage que Joseph avait apporté lors de notre dernier échange littéraire. Il en avait assez peu parlé. Quelques clins d'oeil entendus à sa complice, ..., mais rien de plus.
Préface du regretté Yehudi Menuhin, ce grand violoniste sage qui disait ces quelques mots qui sont les rares mots que j'ai retenus par coeur, sans aucun effort : "C'est un défaut humain que de croire que le groupe auquel on appartient est le plus fort et que les autres ne valent rien."
Pierre Rabhi, sage également, nous invite à méditer sur la relation intime qui existe - et doit à tout prix subsister - entre l'homme et la terre ; la "Terre-mère", comme il l'appelle. Il le fait par le truchement d'une conversation entre l'auteur et un vieil homme africain, Tyemoro, au fond de sa case, dans un village appauvri par l'illusion du progrès. On devine qu'il s'agit d'un pays comme le Burkina Faso, ou peut-être le Mali. Tyemoro parle lentement, des égarements de notre civilisation qui a perdu le sens et la mesure des choses essentielles, du bonheur confondu avec l'accumulation de richesses, du progrès sans raison qui oublie le rythme du temps, de l'équilibre entre la vie et de la mort, ... Il prolonge son discours par le témoignage d'un jeune homme africain, Ousséini, qui est allé chez les blancs, a étudié, était promis aux plus hautes destinées (c'est à dire à participer au pillage de ses frères), et qui choisi d'aider son peuple en respectant ce lien indicible entre l'homme et sa terre d'origine.
Ousséini, après avoir présenté tout le travail qui avait été réalisé dans son village, et l'harmonie qui y règne maintenant, dit, en guise de conclusion : "Il nous reste cependant à trouver notre place dans le monde. Une chose est sûre : nous n'avons pas besoin de votre croissance économique car elle est équivoque, elle nous a ruinés et continuera de ruiner la planète entière. Les temps qui viennent seront décisifs et si vous-mêmes ne réussissez pas à vous débarrasser de cette ogresse, elle vous dévorera aussi, avec vos présidents, vos financiers, vos politiciens et tout le reste."

dimanche 11 octobre 2009

Herta MULLER, Prix Nobel de Littérature 2009


Herta Müller est une inconnue en France. Seules trois de ces oeuvres ont été traduites. Il n'y a qu'une chose que je connaisse d'elle, c'est l'explication qu'elle a donnée pour expliquer pourquoi elle s'était mise à l'écriture. Elle venait d'être mise en "disgrâce" par la police politique roumaine car elle n'avait pas voulu la renseigner.
Cette dame a dit simplement : "Je voulais vivre à la hauteur de mes rêves, c'est tout."

vendredi 9 octobre 2009

Chat secret

J'ai retrouvé mon chat
Il est à présent sur mes genoux.
Il fait sa toilette.
Il avait disparu toute une journée.
Les chats disparaissent
Et puis reviennent.
C'est leur destin.
Ils reviennent quand ils veulent
Ou bien la mort les prend.
Et quand ils reviennent
Ils font une grande toilette
Pour effacer toutes les traces
De leur forfaiture.

Cadel Ubbale

mercredi 7 octobre 2009

La cavale du géomètre


Existe-t-il un autre écrivain capable de mettre dans un de ses romans une scène historique où un ancien combattant finlandais dans les chars à chenilles est allongé, un fémur dans le plâtre et en traction, sur un lit d'hôpital installé sur un vieux bac arrimé aux berges d'une île au fin fond de l'Ostrobotnie, et parvient à pêcher un brochet d'un mètre de long et de plus de 15 kg, sous les yeux hallucinés d'une dizaine de jeunes françaises affamées participant à un stage de survie dans la campagne finlandaise, que cet Arto Paasilinna ?
Et quel moraliste ! "C'est ainsi que les choses se passent en général dans le monde : l'argent des riches est plus efficace que celui des pauvres, qui permet rarement de résoudre quoi que ce soit. Quand un pauvre essaye de régler quelque chose avec de l'argent, il le perd. C'est d'ailleurs pour celà qu'il est pauvre."

jeudi 1 octobre 2009

MMPRDC


Voilà un petit essai à la fois réconfortant et pathétique. Florence Noiville, aujourd'hui journaliste au Monde - et plus spécialement au Monde des Livres si j'ai bien lu - l'a échappé bel ! Classes préparatoires à Louis le Grand, HEC, "high pots", elle aurait pu finir à la tête d'une division de jeunes loups du marketing ou en charge de la spéculation. financière dans un "fond" quelconque. C'est un regard plein d'interrogations - un peu navré mais jamais agressif - qu'elle jette sur la formation dispensée dans les grandes écoles de commerce où "on nous encourage peu à penser hors du cadre" (...) où on reproduit "du conforme et du même". Mais, après tout, a-t-on besoin d'élites critiques, sensibles, pour "une société qui marche sur la tête en survalorisant ses marchands au détriment de ses chercheurs, de ses infirmières, de ses professeurs..." ? Pour le livre, elle a rencontré de ses anciens camarades qui lui avouent qu'ils ont appris "pas grand-chose, et même parfois rien", et surtout pas le sens des choses, de la matière humaine qu'ils sont sensés conduire ; si, quand même (et c'est une de ses amies qui parle) ;"J'ai appris à me mettre en avant.(...) J'ai appris une certaine arrogance qui a pu m'être utile pour ne pas me laisser marcher sur les pieds."
MMPRDC signifie "Make More Profit, the Rest we Don't Care". Voilà le système, voilà ce pourquoi cette élite-là est formée. Il en ressort "des types pour lesquels l'entreprise est un tableau Excel, la langue le globish et le projet l'enrichissement personnel."
Allez une petite citation extraite du livre dédiée aux "pilotes" de 4x4 : "Nous n'avons que 2 grandes certitudes : nous nous trouvons sur un gros caillou qui tourne sur lui-même et fend l'espace à plus de 100.000 km/h, et un jour, notre corps mourra. Une nouvelle paire de chaussures nous aidera-t-elle en quoi que ce soit ?" David Wilson
et puis une 2ème pour tous les cons qui nous pourrissent la vie :
"Cette étrange liberté où n'existe ni honte, ni retenue, ni morale (...), cette bizarre liberté ignoble où tout est permis." Milan Kundera "La Plaisanterie"

lundi 28 septembre 2009

Qui sommes-nous ?


Une soirée, dans une vie,
Des êtres avec leur histoire absente,
Ces choses partagées, épuisées, oubliées,
- En surface, des tendres ?
Trop d'effleurements, pas assez de caresses -,
Des qui auraient pu blesser en d'autres temps
Et qui par la grâce du temps, justement ...
Une étoile remarquée, plusieurs, le ciel indulgent,
Le dérisoire qui s'essaie à l'amitié,
L'illusion qui frissonne de réalité,
La vie va ainsi de minutes en désirs étouffés,
De choses convenues et d'autres ratées.
Qui sommes nous ?

Cadel Ubbale

Art brut


Il faut prendre le temps de baguenauder dans un vide-grenier de campagne pour prendre la mesure du décalage entre l'univers du bobo parisien et celui de l'habitant des campagnes. Et quand à ce vide-grenier vient s'ajouter en prime une exposition d'art dans les salles du (petit) château du village sous prétexte de journées du patrimoine : c'est une leçon complète. On a envie de sourire (voire plus) à la vue des "oeuvres" exposées.

Mais, j'ai envie de dire que c'est un peu trop facile et pédant. Surtout pour moi qui confond encore Buffet et Dubuffet ! J'ai envie de voir l'homme derrière ces créations. Bien entendu, il est peu probable que la postérité convertisse ces tableaux ou ces sculptures en trésors, mais il y a quelque chose d'indicible dans ce travail : les heures passées que l'on peut imaginer enchantées ou de doute, de plaisir ou de déception, de recherche, d'avancées et de repentirs. Et ces choses invisibles et muettes me plaisent.

lundi 21 septembre 2009

Le château de Maulnes, "Un monument insigne absolument unique...*"



Alors que le concours pour le pentagone français - baptisé par tous « Balargone » du fait de son implantation future sur le site de Balard - bat son plein, je voudrais rendre hommage à cette figure originale de l’architecture. Exceptionnellement, j’abandonnerai les rivages de l’architecture contemporaine, pour aller puiser mon inspiration à la Renaissance et dans l’Yonne. Mais, « la modernité n’a-t-elle pas un cœur ancien ? », dixit Renzo Piano.

« Il est, ce volume pur aux arêtes franches, solides, et tient en lui une ligne, fine, souple et serpentine. » Laurence Carminati.

Construit entre 1566 et 1573 pour Antoine de Crussol et Louise de Clermont, Duc et Duchesse d’Uzès, afin d’en faire un pavillon de chasse, le château de Maulnes est édifié sur un léger promontoire au cœur de la forêt, sur la Commune de Cruzy-le-Châtel à une quinzaine de kilomètres à l’est de Tonnerre.
Un aperçu du projet originel peut être imaginé en consultant la représentation axonométrique établie par l’architecte Jacques Androuet du Cerceau en 1576 dans Les Plus Excellents Bâtiments de France. De cet ambitieux ensemble comprenant également un jardin clos de 17.000 m2 et une galerie à deux niveaux de 45m de longueur, seuls le corps de logis principal conçu sur un plan pentagonal unique en France et une partie des communs érigés en demi-cercle d’environ 200m de diamètre subsistent aujourd’hui. La construction de Maulnes ne fut d’ailleurs jamais achevée ; le château est délaissé par Louise peu après la mort du duc d’Uzès en 1573.

Le premier mystère attaché à Maulnes est celui du nom de son architecte. Il est probable qu’il n’y ait pas eu un concepteur unique.
En premier lieu, l’architecte Peruzzi, auteur du château de Caprarola près de Rome en Italie, édifié aux environs de 1520, dont le logis principal de Maulnes est fortement inspiré : un pentagone, 3 travées d'ouvertures identiques par façade à chaque niveau, autour d'un vide central. Il est vraisemblablement celui qui dressa les premiers plans du château.
Secundo Serlio, architecte d’Ancy-le Franc tout proche pour le compte d’Antoine III de Clermont, frère de Louise, dont il est attesté qu’il fut disciple de Peruzzi et a participé au chantier de Caprarola.
Tertio Philibert Delorme, l’architecte des Tuileries pour la reine Catherine de Médicis qui a visité le chantier de la demeure pentagonale italienne lors d’un séjour à Rome, et qui a également conçu le château d’Anet pour Diane de Poitiers. Ces deux célèbres commanditaires sont des proches de Louise de Clermont.
Quatro enfin Primatice, jeune architecte et peintre italien, élève de Miche-Ange qui prend la suite de Serlio à Ancy-le-Franc et qui participe à la décoration du château de Tanlay distant de quelques kilomètres de Maulnes.
Mais il n’est pas improbable que le duc et le duchesse d’Uzes eux-mêmes soient intervenus pour modifier les plans établis par les hommes de l’art. Il s’agissait en effet d’un couple cultivé, disposant d’une très grande ouverture d’esprit et ayant eu l’occasion par leurs familles respectives de s’intéresser à l’architecture.
S’il est impossible de s’accorder sur le nom de l’illustre architecte, en revanche les identités du maçon et du charpentier avec lesquels un marché de construction est passé le 6 mai 1566 sont connues…

Au rang des mystères il faut évoquer Mélusine. Plusieurs légendes racontent que cette fée maléfique a vécu au Château de Maulnes et qu’elle y est morte après s’être jetée dans le puits central. Depuis, son fantôme hante les environs et il n’est pas un malheur qui ne lui soit pas attribué.

Sur un plan architectural, Maulnes semble avoir été pensé par un esprit supérieur. Les historiens de l’architecture qui l’ont étudié soulignent que le château « reprend en effet des principes « classiques » établis par la Renaissance italienne, tels que les ordres, les règles de composition (répétition, sobriété…) ou encore l’usage de formes géométriques, mais il ne les suit que partiellement et même joue avec comme pour les décaler. Ce jeu avec les formes « classiques » peut le rapprocher des maniéristes, et même annoncer le style baroque. De plus, Il reprend des singularités architecturales françaises de cette période historiques tout en les transformant. »

Outre son plan pentagonal qui constitue déjà une originalité en soi, la bâtisse présente des dispositions subtiles. Elle s’organise, sur toute sa hauteur- c'est-à-dire sur 8 niveaux dont 3 en semi-enterrés -, autour d’un vide central de section circulaire. L’escalier principal, de révolution pentagonale également, vient s’enrouler autour de ce cylindre qui agit comme un double puits : de lumière, et d’eau de pluie également provenant de la terrasse supérieure. Cette eau pouvait être recueillie dans la vasque en partie inférieure ; vasque alimentée par l’une des 3 fontaines sur lesquelles Maulnes est érigé.


Certaines fenêtres de grande hauteur situées dans les murs extérieurs sont positionnées précisément en fonction des solstices d’automne et d’hiver afin de bénéficier des meilleurs ensoleillements pendant les périodes de chasse.
Entre ces ouvertures périphériques et le puits de lumière central s’organise un jeu remarquable de l’éclairage naturel qui ne peut être du au hasard.

Un système astucieux de circulation de l’air chaud à l’intérieur de certains murs creux, et la présence d’une salle de bains chauffée par un faux-plancher en dalle comme dans les thermes romains font de ce relais de chasse un lieu pensé dans un réel souci du confort.

L’implantation elle-même de Maulnes n’a pas été improvisée : l’architecte a évaluer les vents dominants, mesuré tout le partie qu’il pouvait tirer de la présence de trois sources sur le site, et joué avec la déclivité du terrain pour insérer la construction dans son environnement.
Les spécialistes de Maulnes indiquent que « le tracé directeur de cette composition de la seconde renaissance française est d'une simplicité géométrique extraordinaire qui marque bien la place de la « mathématique » dans le mouvement humaniste de la Renaissance. D'autre part le pentagone, par son orientation cosmologique est un véritable calendrier solaire, sinon même une horloge... »

Les matériaux de construction proviennent du site : le bois de charpente des forêts de chênes qui entouraient jadis le château, les pierres de textures et de couleurs différentes des couches géologiques variées du sous-sol.

Alors « HQE » avant l’heure ? Dans tous les cas, ce site, propriété du Conseil Général de l’Yonne depuis 1997 et qui fait l’objet d’un important programme de restructuration et d'études architecturales, historiques et archéologiques, est une destination parfaitement recommandable pour tous les amateurs de belle ouvrage… et de mystères !



* Ce sont les termes même du rapport de la commission supérieure des Monuments historiques à propos de ce château, qui "occupe une place importante dans l'histoire de l'architecture et dans l'histoire de l'art.".

Remerciements à Jean-François Bonne et son épouse qui m’ont permis de découvrir Maulnes.

vendredi 18 septembre 2009

Le masque funèbre


Le poète René Char (1907-1988) propose dans son recueil de poésie "Les matinaux" publié en 1950, un texte de quelques lignes qui, en ces temps d'alerte écologique et de cynisme financier, prend une étonnante dimension prophétique.

"Il était un homme, une fois, qui n'ayant plus faim, plus jamais faim, tant il avait dévoré d'héritages, englouti d'aliments, appauvri son prochain, trouva sa table vide, son lit désert, sa femme grosse, et la terre mauvaise dans le champ de son coeur.
N'ayant pas de tombeau et se voulant en vie, n'ayant qui à donner et moins à recevoir, les objets le fuyant, les bêtes lui mentant, il vola la famine et s'en fit une assiette qui devient son miroir et sa propre déroute."

mardi 15 septembre 2009

Pour sauver la planète sortons du capitalisme



Hervé Kempf, journaliste au Monde et auteur de "Comment les riches détruisent la planète", livre avec "Pour sauver la planète sortons du capitalisme" un nouvel essai cinglant où urgence écologique et justice sociale sont les indissociables composants du projet politique. Il dénonce avec pertinence que le concept de "rivalité ostentatoire" qui est l'un des avatars obligés du capitalisme, par la surconsommation et les inégalités qu'il induit, nous emmène tous dans le mur. Privatisation de l'espace public, névrose des marchés, échange sans parole, perte du lien social, abrutissement médiatique, sont autant de facteurs qui caractérisent cette période de l'Humanité dans laquelle nous sommes entrés au sortir des "Trente glorieuses" : l'anthropocène ; la 1ère fois dans l'histoire de cette planète où l'humanité peut être considérée comme un agent géologique apte à transformer la nature de la biosphère.
Kempf appelle à un sursaut qui n'est pas seulement une démarche intellectuelle, mais une obligation à baisser significativement notre standing de vie ; nous, les riches.
Au passage, il démonte le concept de "croissance verte" qui n'est qu'un énième leurre de l'oligarchie pour déguiser de juteux profits en démarche vertueuse.
Extraits :
"La difficulté propre à la génération (la jeunesse actuelle NDLR)... est de devoir réinventer des solidarités quand le conditionnement social lui répète sans cesse que l'individu est tout."
"La corruption répand dans l'esprit public qu'est le plus estimable non pas le plus vertueux mais le plus malin."
Et 2 citations ;
""Une bonne partie de l'oppression contemporaine est une oppression sur le temps (...)Nous sommes contraints a un temps découpé, discontinu, dispersé, dans lequel la rapidité est l'élément majeur. ce temps n'est pas celui du projet, mais de la consommation, du salariat. le courage pourrait consister à essayer d'imposer une autre temporalité." Alain Badiou. Philosophe
A propos de l'argument consistant à dire qu'il n'y a qu'à "revenir aux bougies", Ingmar Granstedt dit : "Ce ne serait pas un "retour à la bougie", mais la reconnaissance honnête et courageuse que le refus de la concurrence sans fin et sans frein nous oblige à inventer une nouvelle modernité technologique, ouverte elle aussi à la curiosité scientifique et à l'imagination technique, mais compatible avec la vie dans des territoires à échelle humaine."

Rafael Leonidas Trujillo Molina

Je n'ai pas lu "La fête au bouc" de Vargas Llosa, mais j'en ai lu le commentaire de Gérard sur Contrastes et lumières, accompagné de la photo du dictateur.
M'est revenu à l'esprit ce "poème" de Cohen : "Tout ce qu'il faut savoir sur Eichmann"


Yeux : Moyens
Cheveux : Moyens
Poids : Moyen
Taille : Moyenne
Signes particuliers : Néant
Nombre de doigts : 10
Nombre d'orteils : 10
Intelligence : Moyenne

Qu'attendiez-vous ?
Des griffes ?
Des incisives démesurées ?
De la salive verte ?

La folie ?"

mercredi 9 septembre 2009

Villes et architectures sensuelles

Un colloque de 2 jours (2 jours !) au Collège de France (au Collège de France !) va traiter de la "Ville sensuelle", avec comme support le Pavillon de la France pour l'exposition universelle de Shangaï de l'architecte Jacques Ferrier.
Les différents thèmes abordés seront :
- L'usage des sens dans la ville
- L'architecture moderne est-elle ennemie de la sensualité ?
- Sensualité et société de consommation urbaine
- Ville sensuelle et ville rationnelle
- Sensualité urbaine : entre espace public et privé

Je me suis exercé à "travailler" chacun des thèmes selon deux modes : le premier, celui de l'humour (????); et le second, en essayant de dire 2 ou 3 choses. Merci de votre indulgence.

1) L'usage des sens dans la ville
1.1 Il existe principalement 3 formes de sens dans la ville : le sens interdit qui vaut un retrait ; le sens giratoire, inventé par les derviches ; le sens unique qui ne supporte pas la contradiction ; j'aimerais qu'il existe des sens intouchables, des sens à triple sens, des sens de l'essence (pratique), des sens futiles, des sens absolus, des sens majeurs, des sens de l'innocence, des sens insensés, des sens insouciants, des sens en partance, des sens en devenir, un 7ème sens et surtout plein de sens cachés.
1.2 Chaque ville a sa personnalité que nos sens détectent immédiatement. Prenons Venise. On fait abstraction des hordes de touristes. Venise, c'est le reflet des façades décrépites sur l'eau trouble des canaux, un parfum indicible de lagune, la foule du rio Alto et le recueillement de la Fondation Querini Stampalia,

les drappés mouvants du marché de la Pescheria et l'exposition raide des trophées de Saint Marc.

Venise, c'est le syndrôme de Stendhal à chaque coin de rue. Venise nous oblige à la spiritualité. Les ombres des passage transpirent le mystère. Avec un peu de patience, chaque pierre nous parle. Chaque palais a son histoire de prince héroïque. Et puis c'est l'odeur des vongoles et des petits sablés à l'orange en forme de couronne que l'on grignote en se perdant. Le soir nous surprend à la terrasse du Florian, dégustant un americano décidément trop cher. Il y a les valses désuètes des orchestres accrédités. Le souvenir de cette soie aux couleurs incroyables qui glisse entre nos mains avant d'échouer fatalement au cou d'une femme (fatale ?), et la caresse du galbe d'un verre de Murano. Mais surtout : user de ses sens à Venise c'est monter dans le Vaporetto 1 ou 82, s'installer à l'avant et oublier le temps.

2) L'architecture moderne est-elle ennemie de la sensualité ?
2.1 La question est-elle bien posée ? La problématique n'est-elle pas plutôt : la sensualité est-elle l'ennemie de l'architecture moderne ? Réponse : tapez "sensualité" sur google et voyez. Autre réponse : non, les peep-show ne s'intègrent pas plus mal que les Mac-do !
2.2 En dénonçant l'ornement comme un crime, Loos n'a-t-il pas voulu donner à l'architecture moderne une posture exclusivement spirituelle, l'éloigner de toutes tentations de se confondre avec un simple décor, tout en apparence, vidée de son épaisseur et de son sens ? Car le jeu des sens - la sensualité - n'est-il pas en quelque sorte exclusif du "sens" ? Ce que recherchait Loos, c'était de redonner à l'architecture une dimension fondamentale. L'accessoire, les accessoires, devaient disparaître au profit de la seule vérité spatiale qui livre l'émotion. L'histoire de l'architecture jusqu'à l'époque moderne est riche de styles variés qui offrent tous une large place à la sensualité (des temples égyptiens ou grecs aux vertiges du baroque, des frontons de cathédrale aux volutes de l'art nouveau. La façade du Palais de Sans Soucis à Postdam (début du 19ème)comporte un alignement extraordinaire de cariatides dénudées et de faunes lubriques. Oui, la sensualité (débridée) est ici au rendez-vous. Et puis il y a la rupture, avec l'amplification du "Less is more" de Mies Van der Rohe. Mais, peut-on dire que le Pavillon de Barcelone,

les Thermes de Vals, les chapelles de Tadao Ando ou le magasin Prada d'Herzog et de Meuron à Tokyo

sont dénuées de toute sensualité ? Je ne crois pas. N'est-ce pas plutôt notre appréhension de la sensualité qui a changé ? A l'instar de notre gout qui a évolué dans d'autres arts comme la peinture ou la sculpture ? Serra, Rothko, sont-ils des artistes ennemis de la sensualité ? Il faut se glisser entre les plis d'une sculpture de Serra et toucher de la main ces tonnes d'acier aux couleurs incroyables
pour savoir que la sensualité existe sans la profusion. La "sensualité moderne" est une forme de sensualité qui a évolué et s'est enrichie - ou a amplifié - l'un des sens profondément humain qui est celui de l'imaginaire. La sensualité de l'architecture appelle un sixième sens ; celui de l'émotion imaginaire. Mais : sensualité ou volupté ?
Je veux dire un mot de la salle de piano de la philharmonie de C. de Portzamparc au Luxembourg qui a des allures de courtisane avec sa rampe déployée comme une longue robe de soirée. Et puis de ce test que j'ai réalisé ; visiter à la suite deux oeuvres fortes et opposées d'architecture contemporaine : La cour européenne des droits de l'homme et cette Philharmonie. Ma sensation fut comparable à celle que peut procurer la dégustation simultanée de deux grands crus ; sans doute un Bordeaux et un Bourgogne.
Et si l'architecture contemporaine et héritière de l'architecture moderne avait simplement oublié l'échelle de l'Homme ? La sensualité suppose un rapport intime à l'Homme. En dehors des 5 sens traditionnels dont on verra plus loin dans le récit qu'ils ne peuvent constituer les seuls composants de la sensualité, les éléments susceptibles d'établir ce rapport sont, me semble-t-il, 1) le sens 2) l'échelle 3)l'histoire 4) la matière.
Par ailleurs, l'architecture moderne s'est fondée sur le triptyque suivant 1) le positivisme (croyance dans le bonheur par la technique) 2) l'universalisme (notre société = référence absolue) 3) la négation de l'ornement (au prétexte du fondamental). Les composants de ce triptyque, s'ils ont eu leur raisin d'être (ou plutôt d'émerger) sont aujourd'hui caduques. Les fondements d'une architecture sensuelle résident plutôt dans 1) le doute 2) la singularité 3) la poésie

3) Sensualité et société de consommation urbaine
3.1 "Et avec mes pop-corn, vous me rajouterez 33cl de sensualité SVP". "Je consomme donc je suis sensuel" s'est substitué au "Je pense donc je suis".
3.2 La société de consommation urbaine se caractérise par deux choses : une surabondance de signes dans laquelle l'architecture est l'une des composantes majeures, une "éphémérisation" de ces mêmes signes car le temps est aussi un élément de consommation. Comme tout phénomène de trop-plein, elle s'accompagne également du "trop-vide" (SDF, exclus en tout genre, absence de repères, ...). La sensualité, en tant que vecteur du plaisir, constitue un attribut fort de la société de consommation urbaine. Le risque d'une architecture complice sans nuance de la société de consommation urbaine, c'est celui, fatal, d'une double perte : celle du Sens et celle de l'échelle du temps ; deux notions fondatrices de la notion d'architecture.

4) Ville sensuelle et ville rationnelle
4.1 Demander à un fakir s'il préfère un divan moelleux ou sa planche à clous ! Tout est une affaire de point de vue. Et si une ville rationnelle était une ville sensuelle qui s'ignore ?
4.2 Faut-il opposer "ville sensuelle" à "ville rationnelle" ? Une ville des sens à une ville de la raison ? Les sens que développent l'homme ne se distinguent-ils pas des instincts par l'obligation de raison propre à l'homme ? Et la raison, n'est-elle pas un "sens" à part entière émanant de l'intelligence ? On peut comprendre la ville rationnelle comme une ville matricielle, efficace, ordonnée ; une ville d'ingénieur, obéissant dans sa nature et sa composition exclusivement à des paramètres contrôlés, sans odeur ni saveur. On peut comprendre la ville sensuelle comme une ville libre, féminine dans ses courbes, inattendue, contaminée, parfumée, jouissive, volupteuse. La ville rationnelle est masculine quand la sensuelle déborde de féminité.

5) Sensualité urbaine : entre espace public et privé
5.1 Vous avez une autre question ? "La propriété privée c'est le vol".
5.2 Et si la sensualité urbaine était la forme ultime de résistance à la privatisation rampante des espaces publics ; de tous les espaces publics ?

Mon chat


La famille s'est agrandie. Orpheline de notre précédent chat depuis plusieurs mois, j'ai l'honneur de vous présenter son dernier membre à l'identité incertaine car nous ne parvenons pas à nous accorder sur son nom : Suchi, Mintz, Mies, Douchka, ...
Ca y est, voilà que je me crois sur "Facebook" !
Mais j'aime les chats et me reviennent les paroles du "Testament" du grand Georges :

Dieu veuille que ma veuve s'alarme
En enterrant son compagnon,
Et que pour lui faire verser des larmes
Il n'y ait pas besoin d'oignon...
Qu'elle prenne en secondes noces
Un époux de mon acabit:
Il pourra profiter de mes bottes,
Et de mes pantoufles et de mes habits.

Qu'il boive mon vin, qu'il aime ma femme,
Qu'il fume ma pipe et mon tabac,
Mais que jamais - mort de mon âme! -
Jamais il ne fouette mes chats...
Quoique je n'aie pas un atome,
Une ombre de méchanceté,
S'il fouette mes chats, y'a un fantôme
Qui viendra le persécuter.

L'oeil aiguisé du travailleur (1)


Confronté au succès de ma rubrique précédente ("L'oeil aiguisé du vacancier") et contraint, comme le disait Victor Hugo, de mener tout à la fois une "oeuvre et une besogne", j'ai du remettre mes habits de salarié et mon oeil ne va plus s'aiguiser désormais - et pour quelque temps - que sur des détails laborieux.
Illustration avec la photo de la semaine extraite d'une visite dans les ruines d'un des antres du capitalisme paternaliste du XIXème siècle : les anciennes usines Saint Frères de Flexicourt. Je laisse le soin au lecteur curieux (forcément curieux, autrement il ne serait pas ici) de tapoter "Saint Frères" ou "Flexicourt" sur son provider (je ne sais pas exactement ce que signifie ce mot, mais je lui trouve une sonorité barbare qui me plait) pour en savoir plus sur cette épopée industrielle qui, comme toute chose en ce bas monde, a deux visages : ici, celui du progrès, et là celui de l'indécence.

De ma visite un jour de pluie abondante qui donnait aux espaces intérieurs cette illusion supplémentaire de désespoir, j'ai rapporté quelques photos-souvenirs de la mémoire des travailleurs, contaminée avec poésie par les assauts du temps.



jeudi 27 août 2009

L'oeil aiguisé du vacancier (Chapitre 4)

Toujours à Francfort, dans un Centre commercial.
"Ecce homo" ou "La vie de l'homme" ou "On vit une époque formidable" ou ... à vous !

L'oeil aiguisé du vacancier (chapitre 3)

"Flower power". Hommage d'une marchande de fruits et légumes du marché de Francfort ; au choix :
- 40ème anniversaire de Woodstock ?
- clin d'oeil à Andy Warrol ?

mardi 25 août 2009

L'oeil aiguisé du vacancier (Chapitre 2)


Ce n'est pas parce qu'on est en vacances qu'on n'est plus sensible à la poésie ! Ce poème, court et délicat, figure à l'entrée d'un marais salant, sur un petit chemin en marge de la piste cyclable, entre le Martrais et Ars (à vos GPS !).
Au-delà (ou en deçà, on ne sait plus depuis que Le Clézio est Prix Nobel) de la fulgurance poétique qui sublime ce modeste panneau de bois de contreplaqué (il y a un décalage énorme et fascinant entre la force du message et la simplicité du support), la problématique grammaticale jaillit littéralement de l'oeuvre : voyez cette mise en perspective de l'impératif final qui est amené après 2 infinitifs d'une violence irréfutable* ; observez le jeu de la faute d'orthographe au verbe "foutre" qui en révèle toute l'iconoclastie.
Admirez enfin l'ironie subversive de la politesse finale qui parachève cette altercation muette et qui claque véritablement comme un 11ème commandement sur une table de la loi d'une modernité absolue.
Et quoi dire de ce point d'exclamation qui s'invite au bal balayant d'un trait et d'un point toutes les conventions ?
Et ce contraste entre l'ultra-noir des signes typographiques et le blanc absolu du support ?
Je prétends que nous tenons là une oeuvre préfiguratrice d'un mouvement artistique majeur qui va marquer de son empreinte organique ce 21ème siècle.
Mouvement que j'ai déjà eu l'occasion de repérer dans les toilettes du Lieu Unique à Nantes (Cf photo ci-dessous).

* les agrégés de Lettres Modernes me corrigeront éventuellement

lundi 17 août 2009

L'oeil aiguisé du vacancier

J'entame cet article au titre alléchant par un hommage à la cité de Gland, modeste bourgade du département de l'Yonne, établie à quelques encablures de Tonnerre et à un jet de pierre de Cruzy-le-Chatel. "Pour aller à Gland, il faut le vouloir", disait un célèbre philosophe dont l'Histoire n'a retenu que cette phrase fameuse ; comme quoi, il est possible d'être exclu de la postérité bien qu'auteur d'une vérité irréfutable.

De Gland, il ne m'a été donné d'en apercevoir qu'une partie très limitée ; juste le bout...de la rue principale. En effet, nous sommes arrivés sur les lieux vers 14H00, le soleil dardait déjà sans complaisance ses rayons sur Gland qui paraissait tout replié sur lui-même, comme rabougri. Aucun glandu dans la rue ; pas même quelques vieux glandeurs. Me croirez-vous si je vous apprends que la spécialité de Gland est le moult ? Sélectionné et pressé uniquement à la main, le moult de Gland (ou "du Gland" comme on dit en patois local) exige une assez longue préparation et beaucoup d'attention. Jadis son élaboration était exclusivement réservée aux jeunes vierges de Gland. Les spécialistes prétendent que ce n'est qu'après plusieurs dizaines d'années que "Le Moult du Gland" (AOC) atteint son apogée ; et encore, certains millésimes ne parviennent jamais à maturité.
Gland est une ville d'avant-garde en terme culturel. Ci-dessous, vue d'une récente exposition sur le thème de la pesanteur.

Enfin, à l'occasion de la "Grande Glandouille" (il s'agit de la fête annuelle de Gland qui se déroule entre le 15 juillet et le 15 aout), il est possible d'assister à l'élection du "Gland de l'année". Cette compétition, dont le succès ne cesse de s'amplifier à chaque édition, peut s'enorgueillir de présenter un palmarès incomparable : hommes politiques, personnalités du show-bizz, traders, agents immobiliers, ... sont les professions les plus régulièrement honorées.
On peut voir ici une installation extraordinaire d'un artiste local présentée dans le cadre de la "Grande Glandouille" ; un artiste recommandé par Jacques Glan lui-même (à ne pas confondre avec Jacques Lang).
Je poursuis cette ballade estivale par une oeuvre d'art vraisemblablement conçue par l'un des fils naturels de Magritte. Il y est écrit "Je suis un goéland". Le lecteur aura saisi toute la subtilité de l'enchaînement avec l'article précédent.


La sculpture (env. 2,00 m x 1,50 m) est située au bord d'une piste cyclable. Depuis son installation, il a été dénombré plus d'une centaine de collisions entre usagers de la piste. L'artiste nous a fait la confidence - sous le sceau de l'anonymat - qu'il considérait son oeuvre et les traumatismes qu'elle entrainait comme une performance à part entière dont l'originalité consistait, au-delà de sa plasticité formelle, à mettre en scène, non pas l'auteur de la performance mais les voyeurs de sa performance.

De l'art, toujours de l'art ! Je poursuis avec une oeuvre très probablement crypto-suprématiste du siècle dernier.


"Nothing is written" a été conçue par un collectif dont l'une des particularités est de s'habiller en treillis, plutôt le week-end et de marcher dans les bois avec des fusils et des carabines.

Il n'y a pas que l'oeil du vacancier qui est aiguisé ; son goût également. Successivement sont exposées : un plat de VRAIES tomates (provenance : agriculteur bio de Dixmont 89).

et une andouillette homologuée 5A de chez Collin, charcutier à Chablis, qui s'apprête à nous faire le don de son corps brûlant et épicé (celui de l'andouillette, pas du charcutier !).